Six mois s'étaient écoulés sans avoir apporté aucun adoucissement au
chagrin de madame de Simiane; le marquis la pressait vainement de
reparaître dans le monde, elle ne pouvait s'y décider. La solitude
la plus entière était devenue le besoin dominant de son ame: elle
goûtait un charme douloureux à se livrer à de sombres méditations,
et le seul aspect d'une personne qui venait les troubler, lui
causait une sorte d'effroi. Ses jours se passaient à contempler
l'image de ceux qu'elle avait aimés si chèrement; ses nuits, à
rêver à eux; quelquefois un doux mensonge lui rendait leur présence.
O! combien alors son réveil était cruel!
Sa santé déclinait visiblement; M. de Simiane ne s'en apercevait
pas, ou s'en inquiétait peu. L'ambition et l'amour du plaisir le
retenaient toujours hors de chez lui; il n'était occupé que du soin
de faire sa cour à son roi, et à une grande dame dont il se croyait
le seul amant favorisé, et pour laquelle il dépensait en fêtes,
au-delà de ses revenus.
La fidelle Rosine, alarmée de la situation de sa maîtresse, la
conjura, mais sans succès, de songer à sa conservation. On ne prend
que bien peu d'intérêt à sa vie, quand on ne vit plus que pour soi.
Madame de Simiane était tombée dans un état de langueur dont les
suites pouvaient devenir funestes, quand Mr. D., ce même savant qui
lui avait appris le premier que la gloire peut être aussi l'apanage
des femmes, revint d'un voyage de long cours. Il se présenta à sa
porte; on lui dit qu'elle ne recevait personne: il demanda à voir sa
femme-de-chambre; il parut si touché des pertes que la marquise
avait faites, et supplia avec tant d'instances Rosine de lui
procurer la faveur d'un moment d'entretien avec sa maîtresse,
qu'elle se risqua d'enfreindre les ordres sévères qu'elle en avait
reçus.
Mr. D., qui connaissait mieux le coeur humain que ceux qui avaient
cherché jusqu'à ce moment à distraire Anaïs, ne s'occupa, dans cette
entrevue, que de sa légitime douleur; il ne paraissait pas se lasser
d'entendre les détails du funeste événement qui causait son
désespoir; il les lui faisait répéter, répondait à ses plaintes par
des plaintes, à ses larmes par des larmes. Il obtint la permission
de venir partager quelquefois sa retraite; l'espoir de lui être
utile l'y ramena bientôt.
Les poésies d'Ossian venaient de paraître; cet ouvrage, dont on a
peut-être également exagéré les beautés et les défauts, produisait
alors une sorte de révolution dans les lettres. L'ame sensible,
livrée à de profonds regrets, trouve, dans la lecture, un charme
monotone qui plaît à sa tristesse. Il ne fut pas difficile à Mr. D.
d'amener adroitement la conversation sur Ossian. Il récita à madame
de Simiane plusieurs strophes des chants de Selma, et ce passage du
poëme de Fingal: _«O mon père! je n'entends plus le son de ta voix.
Mes yeux ne peuvent plus te voir. Souvent, dans ma mélancolie
solitaire et sombre, je vais m'asseoir auprès de ta tombe, et je me
console en la touchant de mes mains tremblantes. Quelquefois je
crois encore entendre ta voix; ce n'est que le murmure des vents du
désert. Il y a déjà_ _long-temps que tu es endormi pour toujours»._
Anaïs pria Mr. D. de lui procurer Ossian; il le lui apporta dès le
lendemain. Les regrets touchans de ce poëte firent un peu diversion
à l'amertume des siens. Elle se pénétra tellement des ingénieuses
fictions du célèbre Barde, qu'elles eurent pour elle tout
l'entraînement de la vérité. Bientôt elle souhaita de visiter les
lieux qui renfermaient les cendres de son père, et partit pour le
château où elle avait passé auprès de lui quelques derniers jours de
bonheur.
M. de Simiane, qui ne pouvait se plaire à la campagne que lorsqu'il
s'y trouvait en nombreuse société, n'y accompagna point sa femme.
Elle put s'abandonner, sans contrainte, à sa mélancolie.
Elle fit élever au milieu de son parc un mausolée à la mémoire de
ses parens. Elle passait une partie de ses journées dans ce lieu;
là, son imagination remplie des rêves poétiques d'Ossian, elle
voyait sans cesse errer autour d'elle l'ombre de son père et de sa
mère; entendait leurs voix dans le souffle du vent qui agitait le
feuillage, et ne se croyait plus entièrement seule au monde. Un soir
que, toute entière à l'exaltation de ses pensées, elle s'était
endormie assise sur une des marches du lugubre monument, M. de Crécy
lui apparut en songe; elle s'imagina l'entendre lui adresser ce
discours: «Cesse, ma fille de te livrer à d'impuissans regrets; ce
ne sont pas tes pleurs qui me prouveront ta tendresse, mais le soin
constant que tu prendras de réaliser le plus cher de mes voeux. Ma
fille serait-elle devenue tout-à-coup insensible à la gloire? son
coeur, que je formai, ne bat-il plus pour elle? tromperas-tu mon
espérance? Non, tu sortiras d'un long abattement! tu conserveras tes
vertus! tu immortaliseras les pleurs que te coûte mon trépas, et, de
ma demeure céleste, j'applaudirai à tes travaux, je jouirai de tes
succès.»
La marquise se réveilla dans une agitation inexprimable. Mon père!
s'écria-t-elle avec le plus vif enthousiasme, mon père! tu seras
satisfait; un vain orgueil ne m'égare point. Tu me l'as dit cent
fois, la véritable source du génie est dans l'ame, et je sens que la
mienne renferme tout ce qu'il faut pour égaler, pour surpasser
peut-être les femmes célèbres dont tu m'appris à révérer le nom!
En achevant ces paroles, Anaïs se relève dans une sorte d'ivresse,
et reprend la route du château. L'extrême vivacité de sa démarche,
l'éclat extraordinaire que jetait son regard, peu d'heures avant si
languissant encore, apprirent à Rosine qu'il venait de s'opérer une
grande révolution dans les idées de sa maîtresse; elle l'examinait
avec curiosité, et n'osait l'interroger. Anaïs était dans un de ces
momens où l'ame ne peut contenir en soi ses transports; elle les
laissa éclater devant Rosine, lui raconta la vision qu'elle avait
eue, les nouveaux projets dont elle était animée, et lui peignit
avec feu la noble joie qu'elle éprouverait le jour où elle pourrait
déposer sur le tombeau de son père la palme des arts.
Rosine, qui ne comprenait rien à ce langage, craignit d'abord que la
tête de sa maîtresse ne fût égarée; mais quand elle la vit reprendre
ses anciennes occupations, visiter ses vassaux, les combler de
bienfaits, et sourire avec bonté à l'expression de leur
reconnaissance, elle devint tranquille et satisfaite; seulement,
elle se répétait quelquefois à elle-même: Il est bien singulier que
ce changement favorable soit l'effet d'un simple songe. Elle
ignorait que l'infortune ou la félicité, la mort ou la vie d'une
personne douée d'un coeur sensible et d'une imagination ardente,
repose souvent en entier sur la perte ou le retour d'une seule
illusion.