M. de Simiane ramena madame de Crécy chez sa fille. On essayerait en
vain de vouloir donner une idée de la scène déchirante qui se passa
dans cette première entrevue: il est des douleurs qui ne peuvent se
peindre.
Tandis que le chagrin de madame de Simiane paraissait s'accroître
tous les jours, celui de madame de Crécy paraissait, au contraire,
s'adoucir. Cette femme, le modèle des épouses et des mères, n'avait
pas vu la mort arracher subitement de ses bras l'homme à qui elle
avait dû vingt ans de bonheur, le seul homme sur qui elle eût jamais
arrêté tendrement ses regards, sans que le coup qui le frappa n'eût
détruit en elle les principes de la vie. Le moment où elle s'aperçut
qu'elle le suivrait au tombeau, rendit à ses traits leur expression
bienveillante; un sourire angélique les anima de nouveau: elle
paraissait calme, elle n'était que résignée. Son sort ne l'alarmait
plus, elle ne plaignait que celui de sa fille, et demandait sans
cesse avec ferveur au ciel, qu'il lui donnât le courage de supporter
le malheur qui devait, sous peu de temps, l'atteindre encore.
Le monde, qui juge sur les seules apparences, croyait que M. de
Crécy avait été beaucoup moins aimé de sa veuve que de sa fille; il
se trompait. Le deuil de ces deux personnes avait d'abord été le
même, mais l'une prévoyait qu'elle avait de longs jours à parcourir,
privée de la tendresse et de l'appui de son père; l'autre se
complaisait à sentir qu'elle était près de rejoindre son époux.
Une fièvre lente dévorait intérieurement la comtesse. Certaine que
tout l'art des médecins ne pourrait la guérir, elle n'en appela
point à son secours, et se prépara secrètement à se rendre digne de
paraître devant le Dieu de bonté, dont elle était le plus parfait
ouvrage. Ce devoir rempli, elle ne s'appliqua plus qu'à dérober la
connaissance de son état à sa fille: elle songeait que l'heure de
l'affliction n'arriverait que trop tôt; elle voulait au moins la
retarder, et parvint à dissimuler ses souffrances jusqu'à son
dernier moment: il fut paisible, elle s'endormit plutôt qu'elle ne
mourut.
On trouva, dans un des tiroirs de son secrétaire, un testament qui
contenait beaucoup de legs pieux. A ce testament était jointe une
lettre adressée à sa fille. En voici le contenu:
«Je meurs, mon Anaïs, ou plutôt j'échappe doucement à ce monde, et
je vais dans un meilleur, me réunir pour toujours à ton père. Je
n'emporte, dans la tombe, aucun regret que celui de la douleur que
je vais te causer: modère-la, ma fille; Dieu n'approuve point les
afflictions extrêmes. Soumets-toi, sans murmure, aux pénibles
épreuves qu'il t'envoie. Songe qu'il m'a fait une grace singulière,
en me rappelant vers lui. Ma vie fut courte, mais tranquille et
fortunée; ma mort ne l'est pas moins. Adieu; notre séparation ne
sera pas éternelle, nous nous rejoindrons un jour, pour ne plus nous
quitter. Je vais, avec ton père, veiller du haut des cieux sur toi.
Je te bénis. Adieu».
Cet écrit révéla à madame de Simiane, toute la délicatesse de l'ame
de sa mère. Je ne me consolerai jamais, répétait-elle à chaque
instant, je ne me consolerai jamais de m'être abusée à ce point sur
ses sentimens: j'osais l'accuser en moi-même de froideur, tandis que
son air serein était un voile généreux, sous lequel elle cachait ses
souffrances, pour ne pas m'en accabler; et moi, je n'ai pas su les
pressentir; j'ai méconnu la tendre énergie de cette femme céleste.
Que d'efforts sublimes elle a faits, pour m'éviter l'angoisse de ses
derniers soupirs! Ah! j'aurais dû les recevoir, ils n'auraient dû
que précéder ceux de sa fille! O ma mère! ange du ciel! pourquoi,
toute à mes regrets, ai-je calomnié ton coeur? Sans ma funeste
erreur, mes soins peut-être auraient pu te conserver: je te verrais
encore à mes côtés, ta main essuyerait encore mes larmes; je ne
t'aurais pas perdue, ou si j étais réservée à subir cet affreux
malheur, je n'y joindrais pas du moins le tourment du remords.
Pendant les premiers jours qui suivirent la mort de madame de Crécy,
M. de Simiane sembla partager les regrets de la marquise; il était
assidu auprès d'elle; et lui montrait des attentions particulières;
mais il se relâcha bientôt de ses soins; son coeur, incapable d'un
sentiment profond, ne pouvait compatir long-temps à la même douleur.
A quoi sert, disait-il à la marquise, à quoi sert de s'affliger sans
cesse d'un malheur sans remède. Vos pleurs vous rendront-ils ceux
que vous avez perdus? Cette légèreté cruelle avec laquelle la
plupart des gens du monde cherchent à consoler une personne
sensible, d'un malheur irréparable, est un nouveau trait enfoncé
dans ses blessures. M. de Simiane ajoutait innocemment au chagrin
d'Anaïs; elle se trouva moins à plaindre quand l'ennui l'éloigna de
sa présence: elle put du moins gémir en liberté.