Les jours de bonheur s'écoulent vîte. Au moment où elle y pensait le
moins, Anaïs reçut une lettre de M. de Simiane, qui lui annonçait
son retour dans la capitale, et lui mandait qu'il serait fort aise
de l'y trouver à son arrivée. Ce ne fut pas sans regret qu'elle
obéit à la voix du devoir, et quand elle reçut le baiser d'adieu de
son père, elle fut saisie tout-à-coup d'un si triste pressentiment,
que des pleurs s'échappèrent en abondance de ses yeux.
Le comte attendri l'embrassa de nouveau en lui disant: «Ne t'afflige
pas, ma fille, nous nous reverrons bientôt; ta mère et moi, nous
irons te rejoindre dans une semaine.»
--Ah! mon père, qu'une semaine est longue, écoulée loin de vous! et
pour la première fois Anaïs songea qu'un seul moment suffit pour
amener un grand malheur.
Son arrivée à Paris précéda d'environ deux heures celle de M. de
Simiane; il la remercia de sa complaisance, et lui fit quelques
excuses de n'être pas allé la chercher chez M. de Crécy, en lui
expliquant les motifs qui l'en avait empêché. Il resta avec elle
tout ce jour, l'entretint avec confiance du désir qu'il avait
d'obtenir du roi que sa terre fût érigée en duché, et la pria
de lui faire, pendant quelques mois, le sacrifice de son goût
pour la solitude. J'ai besoin, ajouta-t-il, d'être fortement
appuyé dans mon projet; je souhaite donner une fête, et j'espère
que vous voudrez bien m'aider à la rendre à la fois agréable
et brillante.--Je ferai mes efforts pour seconder vos desseins.--Je
vous en remercie.--J'aime, il est vrai, la retraite; mais
dès l'instant où vous croyez utile à vos intérêts que j'y
renonce, j'oublierai qu'elle m'est chère.--Cette condescendance
m'enchante.--Elle est juste.--Eh bien, puisque vous y consentez, il
y aura chez vous, jeudi prochain, souper, bal et concert; vous y
rassemblerez les premiers virtuoses.--Je crains que cela ne soit
impossible; nous n'avons, d'ici à jeudi, que sept jours.--L'argent
fait des miracles, et je ne m'oppose point à ce que vous le
prodiguiez.--Le marquis baisa respectueusement la main de madame de
Simiane, et se retira, en lui disant qu'il allait écrire à M. et
madame de Crécy, pour les inviter à vouloir bien venir honorer son
assemblée de leur présence.
Les soins que les apprêts de la fête exigèrent de la marquise,
adoucirent la tristesse où son départ de la campagne l'avait jetée.
Le désir d'obliger le marquis, lui fit attacher beaucoup
d'importance à une chose qui n'en avait pas par elle-même; elle
s'applaudissait en outre de pouvoir lui prouver que l'espèce
d'éloignement qu'elle avait pour le monde, ne venait pas de son peu
de moyen d'y plaire. M. et madame de Crécy promirent de se rendre à
l'invitation de leur gendre.
Le jeudi matin, M. de Simiane témoigna sa satisfaction du goût et de
la magnificence qui présidaient aux préparatifs de la fête.--Vous
êtes vraiment une femme admirable, dit-il à la marquise, vous avez
surpassé mon attente; ma fête sera superbe, elle me fera un honneur
infini, il en sera mention partout; je suis le plus heureux des
hommes! Il s'approcha d'elle d'un air caressant, et lui prodigua
mille complimens aimables. Madame de Simiane songea qu'un homme
aussi frivole n'était pas celui de qui elle pouvait attendre sa
félicité: mais cet homme était son époux; elle feignit de sourire,
et cacha soigneusement sa pensée.
Le marquis dîna tête-à-tête avec elle: il prit le ton empressé, et
l'air de galanterie d'un amant à la mode. Savez-vous, répéta-t-il
plusieurs fois, que vous êtes belle à ravir aujourd'hui, et lui
donnant divers conseils sur sa coiffure, il l'assura que, si elle
voulait, elle éclipserait toutes les femmes, et lui ferait plus d'un
jaloux. Il lui débita ensuite mille folies, et la quitta en lui
recommandant de se préparer à paraître avec éclat.
La gaîté insignifiante de M. de Simiane avait fait éprouver une
sensation désagréable à la marquise: sa pensée se reporta vers M. de
Crécy; elle s'étonna de n'avoir pas eu de ses nouvelles pendant ce
jour; il avait l'habitude de venir la voir en arrivant de la
campagne. Une vague inquiétude s'empara de son coeur, mais elle
réfléchit que son père pouvait n'être parti que tard de son château,
et devint plus tranquille, en songeant qu'elle n'avait plus que peu
d'heures à souffrir de son absence.
La manière affectueuse et noble avec laquelle elle fit les honneurs
de son cercle aux premières personnes qui s'y rendirent, enchanta
M. de Simiane; les éloges qu'il entendit prodiguer à la marquise le
rendirent de nouveau orgueilleux de son choix.
Il était près de neuf heures, une grande partie de la société était
déjà réunie, le comte et la comtesse n'arrivaient pas: chaque
voiture qui entrait dans la cour de l'hôtel, donnait à la marquise
un léger mouvement de joie, que suivait bientôt un profond sentiment
de tristesse. Ses regards, sans cesse attachés sur la porte du
sallon, offraient un mélange touchant d'espoir et d'inquiétude. Sa
situation devenant trop pénible, elle ordonna à un de ses gens de
courir à l'hôtel de sa mère, pour s'informer des motifs du retard
qui lui causait tant d'alarmes. Elle aurait désiré différer
l'ouverture du bal jusqu'au retour de son messager; mais M. de
Simiane témoigna une si grande impatience de le voir enfin
commencer, que cédant, quoiqu'avec répugnance, à ses voeux, elle
présenta sa main à l'homme le plus important de l'assemblée, pour
danser avec lui le menuet de la Cour.
Les graces décentes qu'elle déploya d'abord, surprirent tout le
monde: on se demandait l'un à l'autre si c'était bien là cette même
personne qui paraissait naguère si empesée et si gauche. Vous
verrez, observa à demi-voix un jeune fat qui se croyait malin, vous
verrez qu'un beau jour elle nous confondra aussi, tout-à-coup, par
son esprit.--Le trait serait unique, répondit une vieille coquette,
en riant aux éclats.
Madame de Simiane était à la fin de son menuet, quand le claquement
d'un fouet de poste retentit à son oreille: ce bruit lui causa une
agitation affreuse; elle sentit ses genoux fléchir, se hâta, en
tremblant, d'achever sa danse, et, saisie d'effroi, suivit M. de
Simiane, qu'elle venait de voir s'échapper du sallon.
Elle le rejoignit au moment où il faisait entrer dans son cabinet un
domestique de confiance de M. de Crécy, dont tous les traits
offraient l'empreinte de la plus profonde douleur. O mon dieu! mon
dieu! s'écria-t-elle, il est arrivé quelque funeste événement. Où
est mon père, poursuivit-elle d'une voix étouffée et sombre? ne me
trompez pas: dites, où est mon père?--Il n'a pu venir, il s'est
trouvé mal, très-mal.--Ciel! l'aurais-je perdu!--Le domestique
frémit, et se tait. Madame de Simiane s'évanouit.
On s'empresse de la porter sur un ottomane. Rosine, sa
femme-de-chambre favorite, accourt: elle frotte d'alcali les tempes
de sa maîtresse, lui glisse quelques gouttes d'éther dans la bouche.
Inutiles secours! madame de Simiane ne reprend point l'usage de ses
sens.
Le médecin est appelé; il déclare qu'elle est dans un danger
imminent, ordonne qu'on lui saigne sur-le-champ au pied, et qu'on
s'abstienne surtout de faire le moindre bruit autour d'elle.
* * * * *
L'assemblée se retire, consternée de ce terrible événement. M. de
Simiane prie le docteur de veiller cette nuit la marquise; il y
consent: à cinq heures du matin une crise favorable s'opère, Anaïs
est sauvée.
* * * * *
Son premier soin, en reprenant connaissance, fut de prier le marquis
d'aller rejoindre sa mère. Je vous en conjure, dit-elle, partez de
suite; s'il en est temps encore, sauvez-la du désespoir,
l'infortunée! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais tout ce
qu'elle a perdu.
M. de Simiane se rendit en diligence au château de la comtesse, pour
y remplir l'office douloureux qui lui était confié. Anaïs défendit
l'entrée de sa chambre à tout le monde; la seule Rosine obtint la
permission de lui prodiguer des secours. Cette bonne fille devinait
les besoins de sa maîtresse; elle apportait, à la servir, un zèle
infatigable, et n'interrompait le lugubre silence qui régnait autour
d'elle, que par ses sanglots.