M. de Simiane devait faire un voyage de trois mois; la marquise lui
demanda et obtint son agrément pour aller passer cet intervalle au
château de M. de Crécy. Ce château, situé dans le joli village de
Villemonble, réunissait l'utile et l'agréable. Un parc superbe, un
riche verger, et des prairies très-étendues bordées par des saules
pleureurs qu'arrosaient des ruisseaux d'eaux vives. On était dans la
plus belle saison de l'année. Madame de Simiane, entourée de ses
bons parens et de quelques-uns de leurs savans amis, absente d'un
époux dont la présence ne lui rappelait que d'importunes chaînes,
s'imaginait quelquefois n'être encore qu'Anaïs. Elle allait dès le
point du jour, un de ses auteurs favoris en main, s'enfoncer dans
les routes solitaires qui environnaient son habitation; elle
choisissait, pour s'y asseoir, l'endroit le plus agreste, et, là,
jouissait avec transport du charme des beaux vers, et de celui d'un
paysage varié. Lorsque la cloche du déjeûner se faisait entendre,
elle s'empressait de cueillir la fleur que sa mère aimait le mieux,
et courait la lui offrir; un tendre baiser était le prix de ce
tendre soin.
Elle s'entretenait, pendant le repas, de sa promenade, de sa
lecture, de ses sentimens, de ses pensées; elle trouvait toujours
une ame qui répondait à la sienne. Son exaltation n'était point
traitée de folie, sa sensibilité d'exagération, sa délicatesse de
susceptibilité. Aucune des personnes de sa société n'était étrangère
au langage qu'elle parlait; madame de Crécy elle-même paraissait s'y
complaire. Le propre de la véritable bonté est de savoir se prêter
aux goûts de ceux qu'on aime, quoiqu'on ne les partage pas.
Si les matinées d'Anaïs s'écoulaient au sein de doux plaisirs, ses
soirées lui en apportaient de plus doux encore. C'est surtout au
déclin d'un beau jour, que la campagne brille de son éclat le plus
touchant: le soleil, qui se retire par degrés de l'horizon pour
faire place à la lumière mélancolique de la lune; le bêlement des
troupeaux qui regagnent à pas lents leur étable, le bruit harmonieux
des sources, l'agréable parfum des fleurs, le souffle caressant du
zéphyr, tout vous invite aux rêveries aimables. Le génie des fables
antiques semble alors errer autour de vous; tout est alors, dans la
nature, amour ou poésie; c'est l'heure des divins prestiges, c'est
celle de l'inspiration. Anaïs l'éprouva: son coeur, plein d'un
sentiment délicieux, avait besoin de l'exhaler; l'amour filial lui
dicta ce chant:
Beaux lieux, séjour de l'innocence,
Où je coule en paix mes loisirs!
Des jours de mon adolescence,
Vous me rendez tous les plaisirs.
Combien votre ombre solitaire
Parle doucement à mon coeur!
Ici je vis près de mon père,
Et je crois encor au bonheur.
Chaque matin, avant l'aurore,
Je viens rêver sous ce berceau;
Le soir j'y viens rêver encore,
Et j'y goûte un charme nouveau.
Oui, vous me serez toujours chère,
Retraite où, seule avec mon coeur,
Sans trouble je songe à mon père,
Et peux croire encore au bonheur.
Loin d'un monde vain et frivole,
Je respire ici librement;
La gloire, mon aimable idole,
Parfois m'y caresse un moment;
Parfois sa brillante chimère
Fait doucement battre mon coeur;
Mais c'est surtout près de mon père
Que je crois encore au bonheur.
Ces vers n'ont d'autre mérite que celui d'être l'expression d'une
pure tendresse, et, pourtant, Anaïs trouva un grand charme à les
composer. Rien ne peut se comparer à l'enchantement que produit une
première création dans les arts, si ce n'est l'enchantement que
produit le premier moment d'un premier amour. Le poëte dont une
longue étude a formé le goût, revoit souvent avec l'oeil du dédain
les faibles essais de sa muse. On ne s'honore pas toujours de
l'objet de son premier choix. Ce n'est ordinairement que dans l'été
de la vie qu'on enfante des ouvrages dignes de la postérité; ce
n'est souvent aussi qu'à cette époque qu'on réunit dans le coeur
tout ce qu'il faut pour bien aimer. Le dernier amour est le plus
vrai et le plus invincible, mais les arts, comme l'amour, ont leur
fleur qu'on ne cueille jamais qu'une fois. Le jeune poëte et le
jeune amant doublent leur félicité présente par les heureux songes
de l'avenir. L'expérience gâte tout, elle apprend à l'un qu'il faut
plus que du talent pour se survivre; à l'autre, que _toujours_ n'est
un mot vrai en amour que pour quelques êtres privilégiés.