Les trois premiers mois de son mariage se passèrent dans une
dissipation continuelle; le marquis se plaisait à la conduire dans
les cercles les plus brillans, aux spectacles, aux concerts, aux
bals. Madame de Simiane était très-belle; mais sa timidité lui
donnait une sorte de gaucherie qui la déparait un peu; comme elle
était mal à son aise au milieu du grand monde, elle n'y paraissait
pas à son avantage. On s'y permettait quelquefois des plaisanteries
que sa candeur l'empêchait de comprendre: ses questions naïves la
rendaient alors l'objet d'une attention désobligeante; quelquefois
aussi elle entendait parler en riant de certaines matières que
l'austérité de ses principes ne lui permettait pas de traiter avec
légèreté; tout ce qu'elle voyait lui causait un étonnement mêlé de
tristesse. Elle pria M. de Simiane de la laisser désormais mener une
vie plus retirée.
Le marquis ne s'opposa point à ses désirs; le peu de succès qu'elle
avait obtenu dans la société était, à ses yeux, un tort qui lui
avait ravi tous ses charmes: l'indifférence succéda au penchant
assez vif qu'il avait senti pour elle; la politesse remplaça les
soins; il ne l'empêchait pas de cultiver ses talens, mais il ne
paraissait plus y attacher de prix; il n'était plus le témoin ni
l'admirateur de ses aimables travaux.
Ce changement affligea beaucoup madame de Simiane; elle chercha
vainement à regagner la tendresse de son époux. Loin d'être sensible
à ses douces prévenances, il en paraissait fatigué: l'air d'ennui
qu'il apportait dans leur tête-à-tête les lui fit bientôt redouter à
elle-même. Il est cruel pour une femme sensible et délicate, de
n'être jamais comprise par celui avec qui elle se trouve sans cesse
en rapport. Anaïs était dans ce cas; M. de Simiane n'avait que la
surface de l'ame et de l'esprit; il devait être vu en perspective,
et non de près.
Le marquis avait au moins cela de bon, qu'il laissait une entière
liberté à sa compagne; elle conduisait à son gré sa maison, et
recevait ceux qu'elle voulait; il ne lui demandait aucun compte de
l'emploi de son temps, ni de celui de son revenu. Beaucoup de femmes
à sa place auraient été satisfaites de leur sort; mais elle s'était
fait de l'hymen le tableau le plus séduisant, et n'y trouvant que
l'absence du malheur, elle comparait sa situation à celle de sa
mère, et soupirait en se répétant: _c'est pour toujours_.
La crainte de troubler la tranquillité de ses parens, lui faisait
renfermer sa douleur dans son sein: leur présence, d'ailleurs,
rendait la sérénité à son front. Elle était si touchée de leur
tendresse, si heureuse de leur bonheur, qu'elle oubliait auprès
d'eux tout ce qui manquait au sien; jamais elle ne leur avait
témoigné autant d'amour: M. de Simiane, en détruisant ses
espérances, avait doublé dans son coeur la force du sentiment de
l'amour filial. Ce sentiment, le seul qui ne trompe jamais, le seul
qui conserve toujours une égale énergie, adoucit les regrets de la
marquise. L'étude embellit de nouveau ses loisirs; son père la guide
encore dans ses travaux; il est maintenant bien plus son ami que son
maître; il ne craint plus de parler trop vivement à son ame par la
magique peinture de la plus séduisante des passions; il croit
qu'elle aime, qu'elle est aimée de son époux: il déploie à ses
regards toutes les richesses de nos poëtes; il applaudit à
l'enthousiasme avec lequel elle déclame les scènes magnifiques de
Racine et de Voltaire, et sourit de l'exaltation qui l'a fait
s'écrier: O fortunée Zaïre, que j'envie ton destin!
Jusqu'à cette époque, Anaïs avait cultivé tous les arts, sans
montrer une prédilection particulière pour aucun; mais nos poëtes
divins ont fait vibrer une corde nouvelle dans son coeur; elle y
résonne à chaque instant plus fortement. Ce ne sera point en vain
qu'ils lui auront découvert un monde enchanteur; elle essayera de
les y suivre. Sa palette et sa harpe vont désormais être négligées,
elle ne les traitera plus que comme de simples connaissances qu'on
visite de loin en loin, pour ne pas s'en laisser entièrement
oublier. Mais Racine, mais Voltaire, mais tous ceux qui, marchant
sur leurs traces, parlent à l'ame, éclairent l'esprit, fortifient la
raison, ils ne la quitteront plus: voilà ses amis, ses modèles; elle
leur doit une illusion qui pourra charmer sa vie.