Anaïs eut bientôt des maîtres de tout genre: elle s'appliquait
également à la peinture, à la musique, à l'étude des langues, à
celle de l'histoire: c'était par une occupation, qu'elle se
délassait d'une autre; elle ne voulait pas entendre parler de repos;
elle regrettait le temps qu'elle était obligée de donner au sommeil;
et pendant celui qu'elle restait auprès de sa mère à broder, elle
repassait en elle-même les leçons qu'elle avait reçues, et dont elle
craignait de ne jamais assez se pénétrer; ses progrès furent
rapides. A quinze ans elle joignait à la connaissance parfaite de sa
langue, celle de la langue latine; elle pinçait très-bien la harpe,
chantait à merveille, peignait agréablement la miniature, les
fleurs, et dansait avec grace. Ses lectures en poésie se bornaient à
nos Tragédies saintes, au poëme de la Religion, aux odes de J.-B.
Rousseau, à quelques chants de la Henriade, et aux idylles de madame
Deshoulières. M. de Crécy s'étant principalement occupé de parler à
sa raison, elle était devenue très-réfléchie: elle écoutait
beaucoup, parlait peu, répondait avec justesse aux questions qui lui
étaient adressées, mais elle ne laissait échapper aucune de ces
réparties qui donnent un tour orignal et piquant à la conversation.
On la louait sans cesse sur son talent en musique, en peinture; on
ne la louait jamais sur son esprit; on croyait qu'elle n'en avait
point: cette opinion, qu'elle partageait, lui avait donné une
timidité excessive: elle exprimait souvent très-mal ce qu'elle
sentait très-bien; et chagrine du peu de fruit qu'elle pensait avoir
retiré de l'étude, si elle s'y livrait encore avec constance,
c'était uniquement pour satisfaire à son goût, et non plus dans
l'espoir qui l'avait d'abord portée à la chérir.
Dans le nombre des jeunes gens de qualité qui étaient admis chez M.
de Crécy, on remarquait le marquis de Simiane. Vingt-sept ans, un
grand nom, une belle figure, une taille agréable, étaient ses titres
à la bienveillance; il n'avait que peu d'instruction et d'esprit,
mais il avait ce qui en tient lieu dans le monde, ce qui souvent
même y fait mieux réussir, du tact et de l'adresse. Il croyait
devoir à son rang de se montrer le protecteur des lettres et des
arts; il accueillait avec distinction ceux qui les professaient,
recherchait leur société, prêtait à leur entretien une attention qui
lui faisait supposer des lumières qu'il n'avait pas, et quand il
s'élevait des discussions entr'eux, il avait toujours soin de se
ranger à l'opinion de celui dont le mérite était le plus reconnu.
Le marquis cherchait à s'allier à une famille noble et riche: Anaïs
lui convenait, il se crut amoureux d'elle, et demanda sa main. Le
comte n'avait aucune objection à faire contre M. de Simiane, il
instruisit sa fille des vues que ce seigneur avait sur elle, en la
laissant maîtresse de les agréer ou de les refuser.
Anaïs n'avait pas encore éprouvé le désir de changer d'état, mais à
seize ans, malgré beaucoup de raison, on ne voit pas sans plaisir
approcher le moment où l'on comptera dans le monde. Mademoiselle de
Crécy n'avait d'ailleurs aucun motif de redouter l'hymen; il
donnait, depuis tant d'années, de si beaux jours à ses parens!
Etrangère à tout ce qui n'était pas eux, ou ses études, elle
s'imaginait que tous les hommes ressemblaient à son père. M. de
Simiane avait l'air de partager ses goûts; il sollicitait souvent la
faveur de l'entendre pincer la harpe, il admirait ses petits
tableaux, il lui demandait quelquefois son avis sur un trait
d'histoire, ou sur une question de littérature, et y déférait
toujours. Enfin, il était le seul qui eût cherché, jusqu'à cet
instant, à lui plaire; et quelle est la femme dont le coeur n'est
pas encore ouvert à l'amour, qui n'accorde un sentiment de
préférence à l'homme qui, le premier, l'avertit du pouvoir de ses
charmes? Anaïs consentit à devenir marquise de Simiane.