animaux vivant dans les cavernes ténébreuses et qui perdent la vue á
force de ne pas s'en servir»; c'est aussi, avec un charme plus familier
que dans le Voyage d'Urien, un peu de l'histoire ingénue d'une âme
très compliquée, très intellectuelle et très originale.
* * * * *
PIERRE LOUYS
Il y a en ce moment un petit mouvement de néo-paganisme, de naturisme
sensuel, d'érotisme à la fois mystique et matérialiste, un renouveau de
ces religions purement charnelles où la femme est adorée jusque dans les
laideurs de son sexe, car au moyen de métaphores on peut adoniser
l'informe et diviniser l'illusoire. Un roman de M. Marcel Batilliat,
jeune homme inconnu, est peut-être, malgré de graves défauts, le plus
curieux spécimen de cette religiosité érotique que des coeurs zélés se
donnent pour songe ou pour idéal; mais il y eut une manifestation
fameuse, l'Aphrodite de M. Pierre Louys, dont le succès étouffera sans
doute d'ici longtemps, comme sous des roses, toutes les autres
revendications du romanesque sexuel.
Ce n'est pas, quoique l'apparence ait trompé les critiques, jeunes ou
vieux, un roman historique, tel que Salammbô ou même Thaïs. La
parfaite connaissance que M. Pierre Louys a des religions et des moeurs
alexandrines lui a permis de vêtir ses personnages de noms et de
costumes véridiquement anciens, mais il faut lire le livre dépouillé de
ces précautions qui ne sont là, ainsi, qu'en plus d'un roman du
xviii<sup>e</sup> siècle, que le paravent brodé d'hiératiques
phallophores derrière lequel s'agitent des moeurs, des gestes et des
désirs d'un incontestable aujourd'hui.
Par la vulgarisation de l'art l'amour nous est enfin revenu du nu. C'est
à l'époque de la floraison du calvinisme que le nu commença d'être
proscrit des moeurs et qu'il se réfugia dans l'art qui seul en garda la
tradition. Jadis et encore au temps de Charles-Quint, il n'y avait pas
de fêtes publiques sans théories de belles filles nues; on craignait si
peu le nu que les femmes adultères étaient promenées nues par les
villes; il est hors de doute que, dans les mystères, tels rôles, Adam et
Ève, étaient tenus par des personnages abstraits du maillot, luxe
hideux. Aimer le nu, et d'abord féminin avec ses grâces et ses
insolences, c'est traditionnel en des races que la dure réforme n'a pas
tout à fait terrorisées. Admise l'idée du nu, le costume peut se
modifier, tendre vers la robe flottante et lâche, les moeurs s'adoucir
et un peu de rayonnement charnel éclairer la tristesse de nos
hypocrisies. Aphrodite a signalé par sa vogue le retour possible à des
moeurs où il y aurait un peu de liberté: venu à sa date, ce livre a la
valeur d'un contrepoison.
Mais aussi qu'une telle littérature est fallacieuse! Toutes ces femmes,
toutes ces chairs, tous ces cris, toute cette luxure si animale et si
vaine, et si cruelle! Les femelles mordillent les cervelets et mangent
les cervelles; la pensée fuit éjaculée; l'âme des femmes coule comme par
une plaie; et toutes ces copulations n'engendrent que le néant, le
dégoût et la mort.
M. Pierre Louys a bien senti que ce livre de chair aboutissait
logiquement à la mort: Aphrodite se clôt par une scène de mort, par
des funérailles.
C'est la fin d'Atala (Châteaubriand plane invisible sur toute notre
littérature), mais refaite et renouvelée avec grâce, avec art, avec
tendresse,--si bien qu'à l'idée de la mort vient se joindre l'idée de la
beauté; et les deux images, enlacées comme deux courtisanes, tombent
lentement dans la nuit.
* * * * *
RACHILDE
La sincérité, exigence énorme s'il s'agit d'une femme! Les plus vantées
pour leur candeur furent comédiennes encore, telle cette lacrymatoire
Marceline, actrice d'ailleurs, et qui pleura sa vie ainsi qu'un rôle,
avec la conscience que donnent les applaudissements du public. Depuis
que les femmes écrivent nulle, n'a eu la bonne foi de se dire et de
s'avouer en toute fière humilité, et les seules notions que la
littérature recèle des psychologies féminines, il faut les demander à la
littérature des hommes: il y a plus à apprendre sur les femmes dans la
seule Lady Roxana que dans les oeuvres complètes de George Sand. Ce
n'est peut-être pas mensonge; c'est plutôt incapacité de nature à se
penser soi-même, à prendre conscience de soi en son propre cerveau et
non dans les yeux et sur les lèvres d'autrui; même quand elles écrivent
ingénuement pour elles-mêmes en de petits cahiers secrets, les femmes
pensent au dieu inconnu qui lit--peut-être--par dessus leur épaule.
Avec une semblable nature il faudrait à une femme, pour se mettre au
premier rang des hommes, un génie plus haut que le génie même des hommes
les plus surélevés: c'est pourquoi si les oeuvres marquantes des hommes
sont assez souvent supérieures à l'homme, les oeuvres les plus belles
des femmes sont toujours inférieures à la valeur de la femme qui les a
produites.
L'incapacité n'est pas personnelle; elle est générique et absolue. Il
faudrait donc comparer les femmes entre elles, exclusivement, les juger
comme des femmes et ne pas les mépriser pour ce qui leur manque
d'égoïsme ou de personnalité: ce défaut, hors de la littérature et de
l'art, est généralement estimé à l'égal d'une vertu positive.
Qu'elles essaient leurs grâces dans la perversité ou dans la candeur,
les femmes réussiront mieux à vivre qu'à jouer leur comédie; elles sont
faites pour la vie, pour la chair, pour la matérialité,--et leurs rêves
les plus romantiques, elles les réaliseraient avec joie si elles ne se
trouvaient arrêtées par l'indifférence de l'homme dont les nerfs, plus
sensibles, souffrent de vibrer dans le vide. Il y a une évidente
contradiction entre l'art et la vie; on n'a guère vu jamais un homme
vivre à la fois l'action et le songe, transposer en écritures des gestes
d'abord réels; ou, si cela arrive, l'homme qui a d'abord vécu ne tire de
ses aventures aucun profit: l'équivalence des sensations est certaine et
les affres de la peur peuvent être dites par qui les imagina mieux que
par celui qui les ressentit. Au contraire la prédominance des tendances
à vivre, dans un tempérament, émousse l'acuité des facultés
imaginatives: chez les femmes les plus intelligentes et les mieux douées
pour les métiers cérébraux, les images motrices se traduisent plus
facilement en actes qu'en art. Vérité de fait et physiologique, état de
nature qu'il serait aussi absurde de reprocher aux femmes qu'aux hommes
l'exiguité de leurs mamelles ou la brièveté de leurs cheveux. D'ailleurs
s'il s'agit d'art, le débat, qui touche un si petit nombre de créatures,
n'a pour l'humanité, comme toutes les questions purement
intellectuelles, qu'un intérêt de clocher pu de coin de rue.
Tout cela donc étant admis et admis aussi que si l'Animale est le
livre le plus singulier de Rachilde (quoique pas le plus équivoque), le
Démon de l'Absurde est le meilleur, j'ajouterais volontiers, non pour
le seul plaisir de me contredire et d'annihiler la vertu des précédentes
pages, que ce recueil de contes et d'imaginations dialoguées m'affirme
un effort réalisé de véritable sincérité artistique. Des pages comme la
Panthère ou les Vendanges de Sodome montrent qu'une femme peut avoir
des phases de virilité, écrire, à telle heure, sans le souci des
coquetteries obligées ou des attitudes coutumières, faire de l'art avec
rien qu'une idée et des mots, créer.
* * * * *
J.-K. HUYSMANS
«Le Romanée et le Chambertin, le Clos-Vougeot et le Corton faisaient
défiler devant lui des pompes abbatiales, des fêtes princières, des
opulences de vêtements brochés d'or, embrasés de lumière! Le
Clos-Vougeot surtout l'éblouissait. Ce vin lui semblait être le sirop
des grands dignitaires. L'étiquette brillait devant ses yeux, comme ces
gloires munies de rayons, placées dans les églises, derrière l'occiput
des Vierges.»
L'écrivain qui, en 1881, au milieu du marécage naturaliste, avait,
devant un nom lu sur une carte des vins, une telle vision, même
ironique, de splendeurs évoquées, devait inquiéter ses amis, leur faire
soupçonner une défection prochaine. A quelques années de là, en effet,
surgissait l'inattendu A Rebours qui fut, non le point de départ, mais
la consécration d'une littérature neuve. Il ne s'agissait plus tant de
faire entrer dans l'Art, par la représentation, l'extériorité brute, que
de tirer de cette extériorité même des motifs de rêve et de surévélation
intérieure. En Rade développa encore ce système dont la fécondité est
illimitée--tandis que la méthode naturaliste s'est montrée plus stérile
encore que ses ennemis n'auraient osé l'espérer--système de la plus
stricte logique et d'une si merveilleuse souplesse qu'il permet, sans
forfaire à la vraisemblance, d'intercaler, en des scènes exactes de vie
campagnarde, des pages comme «Esther», comme le «Voyage sélénien».
L'architecture de Là-Bas est érigée sur un plan analogue, mais la
liberté s'y trouve, non sans profit, restreinte par l'unité du sujet,
qui est absolue sous ses faces multiples: ni le Christ de Grunewald, en
son extrême violence mystique, son atterrante et consolante hideur,
n'est une fugue hors des lignes, ni la démoniaque forêt de Tiffauges, ni
la cruelle Messe noire, ni aucun des «morceaux» ne sont déplacés ou
inharmoniques; pourtant, avant la liberté du roman on les eût critiqués,
pas en eux-mêmes, mais tels que non rigoureusement nécessaires à la
marche du livre. Par bonheur, le roman est enfin libre, et pour dire
plus, le roman, ainsi que le conçoivent encore M. Zola ou M. Bourget,
nous apparaît d'une conception aussi surannée que le poème épique ou la
tragédie. Seul, l'ancien cadre peut encore servir; il est quelquefois
nécessaire, pour amorcer le public à des sujets très ardus, de simuler
de vagues intrigues romanesques, que l'on dénoue selon son propre gré,
quand on a dit tout ce que l'on voulait dire. Mais l'essentiel de jadis
est devenu l'accessoire, et un accessoire de plus en plus méprisé: très
rares sont à l'heure actuelle les écrivains assez ingénieux ou assez
forts pour se soutenir en un genre aussi démoli, pour éperonner encore
avec assez d'autorité la cavalerie fatiguée des sentimentalités et des
adultères.
D'autre part, l'esthétique tend à se spécialiser en autant de formes
qu'il y a de talents: parmi beaucoup de vanités, il y a d'admissibles
orgueils auxquels on ne peut refuser le droit de se créer ses normes
personnelles. M.Huysmans est de ceux-là: il ne fait plus de romans, il
fait des livres, et il les conçoit selon un agencement original; je
crois que c'est une des causes pour quoi quelques-uns contestent encore
sa littérature et la trouvent immorale. Ce dernier point est facile
expliquer d'un seul mot: pour le non-artiste, l'art est toujours
immoral. Dès que l'on veut, par exemple, traduire en une langue nouvelle
les relations des sexes, on est immoral parce que, fatalement, l'on fait
voir des actes, qui, traités par les ordinaires procédés, demeureraient
inaperçus, perdus dans le brouillard des lieux communs. C'est ainsi
qu'un écrivain nullement érotique peut être, par des sots ou par des
malveillants, accusé devant le public de stupides attentats. Il ne
semble pas, cependant, que les faits d'amour ou plutôt d'aberration
génésique rapportés dans Là-Bas soient bien alléchants pour la
simplicité des ignorances virginales. Ce livre donne plutôt le dégoût ou
l'horreur de la sensualité qu'il n'invite à des expériences folles ou
même à des jonctions permises. L'immoralité, si l'on se place à un point
de vue particulier et spécialement religieux, ne serait-ce pas au
contraire d'insister sur les exquisités de l'amour charnel et de vanter
les délices de la copulation légitime? L'immoralité absolue, pour les
mystiques, c'est la joie de vivre.
Le moyen âge ne connut pas nos hypocrisies. Il n'ignora rien des
éternelles turpitudes, mais, dit Ozanam, il sut les haïr. Il n'usa ni de
nos ménagements, ni de nos délicatesses; il publia les vices, il les
sculpta sur les porches de ses cathédrales et dans les strophes de ses
poètes; il eut moins souci de ne pas effaroucher les timoraisons des
âmes mômières que de fendre les robes et montrer à l'homme, pour lui
faire honte, toutes les laideurs de sa basse animalité. Mais il ne roule
pas la brute dans son vice; il l'agenouillé et lui fait relever la tête.
M. Huysmans a compris tout cela, et c'était difficile à conquérir. Après
les horreurs de la débauche satanique, avant la punition terrestre, il
a, comme le noble peuple en larmes qu'il évoque, pardonné même au plus
effrayant des massacreurs d'enfants, au sadique le plus turpide, à
l'orgueilleux le plus monstrueusement fou qui fut jamais.
Ayant absous un tel homme, il put sans pharisaïsme s'absoudre lui-même
et, avec l'aide de Dieu, quelques secours plus humbles et tout
fraternels, de bonnes lectures, la fréquentation des douces chapelles
conventuelles, M. Huysmans un jour se trouva converti--au mysticisme, et
écrivit En Route, ce livre pareil à une statue de pierre qui tout à
coup se mettrait à pleurer. C'est du mysticisme un peu rauque et un peu
dur, mais M. Huysmans est dur, comme ses phrases, comme ses épithètes,
comme ses adverbes. Le mysticisme lui est entré plus avant dans l'oeil
que dans l'âme. Il observa les faits religieux avec la peur d'en être
dupe et l'espoir qu'ils seraient absurdes; il a été pris dans les
mailles mêmes du credo-quia-absurdum,--victime heureuse de sa
curiosité.
Maintenant, fatigué d'avoir regardé les visages hypocrites des hommes,
il regarde des pierres, préparant un livre suprême sur «La Cathédrale».
Là, s'il s'agit de sentir et de comprendre, il s'agit surtout de voir.
Il verra comme personne n'a vu, car nul n'a jamais été doué d'un regard
aussi aigu, aussi vrillant, aussi net, aussi adroit à s'insinuer jusque
dans les replis des visages, des rosaces et des masques.
Huysmans est un oeil.
* * * * *
JULES LAFORGUE
Il y a dans les Fleurs de bonne Volonté une petite complainte, comme
d'autres, appelée Dimanches:
Le ciel pleut sans but, sans que rien l'émeuve,
Il pleut, il pleut, bergère! sur le fleuve....
Le fleuve a son repos dominical;
Pas un chaland, en amont, en aval.
Les vêpres carillonnent sur la ville,
Les berges sont désertes, sans une île.
Passe un pensionnat, ô pauvres chairs!
Plusieurs ont déjà leurs manchons d'hiver.
Une qui n'a ni manchon ni fourrure
Fait tout en gris une bien pauvre figure;
Et la voilà qui s'échappe des rangs
Et court: ô mon Dieu, qu'est-ce qui lui prend?
Elle va se jeter dans le fleuve.
Pas un batelier, pas un chien de Terre-Neuve....
Et voilà bien, et prophétisée, la mort brusque et absurde, la vie de
Laforgue. Il avait trop froid au coeur; il s'est en allé.
C'était un esprit doué de tous les dons et riche d'acquisitions
importantes. Son génie naturel fait de sensibilité, d'ironie,
d'imagination et de clairvoyance, il avait voulu le nourrir de
connaissances positives, de toutes les philosophies, de toutes les
littératures, de toutes les images de nature et d'art; et même les
dernières vues de la science semblent lui avoir été familières. C'était
le génie orné et flamboyant, prêt à construire des architectures
infiniment diverses et belles, à élever très haut des ogives nouvelles
et des dômes inconnus; mais il avait oublié son manchon d'hiver et il
mourut de froid, un jour de neige.
C'est pourquoi son oeuvre, déjà magnifique, n'est que le prélude d'un
oratorio achevé dans le silence.
De ses vers beaucoup sont comme roussis par une glaciale affectation de
naïveté, parler d'enfant trop chéri, de petite fille trop écoutée,
--mais signe aussi d'un vrai besoin d'affection et d'une pure douceur de
coeur,--adolescent de génie qui eût voulu encore poser sur les genoux de
sa mère son «front équatorial, serre d'anomalies»;--mais beaucoup ont la
beauté des topazes flambées, la mélancolie des opales, la fraîcheur des
pierres de lune, et telles pages, celle qui commence ainsi:
Noire bise, averse glapissante
Et fleuve noir, et maisons closes....
ont la grâce triste, mais tout de même consolante, des aveux éternels:
l'éternellement la même chose, Laforgue la redit en tel mode qu'elle
semble rêvée et avouée pour la première fois[3]. Et je songe que ce
qu'il faut demander aux traducteurs du rêve c'est, non pas de vouloir
fixer pour toujours la fugacité d'une pensée ou d'un air, mais de
chanter la chanson de l'heure présente avec tant de force candide
qu'elle soit la seule que nous entendions, la seule que nous puissions
comprendre. Il faudrait peut-être, à la fin, devenir raisonnables, nous
réjouir du présent et des fleurs nouvelles, sans souci, sinon de
botaniste, des prairies fanées. Chaque époque de pensée, d'art et de
sentiment devrait jouir de soi-même, profondément, et se coucher sur le
monde avec l'égoïsme et la langueur d'un lac superbe qui, souriant aux
ruisseaux anciens, les reçoit, les calme, et les boit.
Il n'y eut pas de présent pour Laforgue, sinon parmi un groupe d'amis:
il mourut comme allaient naître ses Moralités Légendaires, mais
offertes encore au petit nombre, et à peine put-il savoir de quelques
bouches que ces pages le vouaient inévitablement à vivre, de la vie de
gloire, parmi ceux que les Dieux créèrent à leur image, dieux aussi et
créateurs. C'est de la littérature entièrement renouvelée et inattendue,
et qui déconcerte et qui donne la sensation curieuse (et surtout rare)
qu'on n'a jamais rien lu de pareil; la grappe avec tout son velouté dans
la lumière matinale, mais des reflets singuliers et un air comme si les
grains du raisin avaient été gelés en dedans par un souffle de vent
ironique venu de plus loin que le pôle.
Sur un exemplaire de l'Imitation de Notre-Dame la Lune, offert à M.
Bourget (et jeté depuis parmi les vieux papiers du quai) Laforgue
écrivait: «Ceci n'est qu'un intermezzo. Attendez donc encore, je vous
prie, et donnez-moi jusqu'à mon prochain livre....»;--mais il était de
ceux qui s'attendent toujours eux-mêmes au prochain livre, des nobles
insatisfaits qui ont trop à dire pour jamais croire qu'ils ont dit autre
chose que des prolégomènes et des préfaces. Si son oeuvre interrompue
n'est qu'une préface, elle est de celles qui contrebalancent une oeuvre.
[3] On lira avec plaisir sur Jules Laforgue l'étude éloquente et de si
profonde sympathie écrite récemment par M. Camille Mauclair.
* * * * *
JEAN MORÉAS
M. Raymond de la Tailhade glorifie ainsi M. Moréas:
Tout un silence d'or vibrant s'est abattu,
Près des sources que des satyres ont troublées,
Claire merveille éclose au profond des vallées,
Si l'oiselet chanteur du bocage s'est tu.
Oubli de flûte, heures de rêves sans alarmes,
Où tu as su trouver pour ton sang amoureux
La douceur d'habiter un séjour odoreux
De roses dont les dieux sylvains te font des armes.
Là tu vas composant ces beaux livres, honneur
Du langage français et de la noble Athènes.
Ces vers sont romans, c'est-à-dire d'un poète pour qui toute la
période romantique n'est qu'une nuit de sabbat où s'agitent de sonores
et vains gnomes, d'un poète (celui-ci a du talent) qui concentre tout
son effort à imiter les Grecs d'anthologie à travers Ronsard et à
dérober à Ronsard le secret de sa phrase laborieuse, de ses épithètes
botaniques et de son rythme malingre. Quant à ce qu'il y a d'exquis en
Ronsard, comme ce peu a passé dans la tradition et dans les mémoires,
l'École romane le doit négliger sous peine d'avoir perdu bientôt ce qui
seul fait son originalité. Il y a on ne sait quoi de provincial, de pas
au courant de la vie, de retardataire dans ce souci d'imitation et de
restauration. Quelque part, M. Moréas chante la louange
De ce Sophocle, honneur de la Ferté-Milon,[4]
et c'est bien cela: l'École romane a toujours l'air d'arriver de la
Ferté-Milon.
Mais Jean Moréas, qui a rencontré ses amis en chemin, parti de plus loin,
s'annonce plus fièrement.
Venu à Paris comme tout autre étudiant valaque ou levantin, et déjà
plein d'amour pour la langue française, M. Moréas se mit à l'école des
vieux poètes et fréquenta, jusqu'à Jacot de Forest et jusqu'à Benoît de
Sainte-Maure. Il voulut faire le chemin auquel devrait se vouer tout
jeune sage ambitieux de devenir un bon harpeur; il jura d'accomplir le
plein pèlerinage: à cette heure, parti de la Chanson de Saint-Léger,
il en est, dit-on, arrivé au xvii<sup>e</sup> siècle, et cela
en moins de dix années: ce n'est pas si décourageant qu'on l'a cru. Et
maintenant que les textes se font plus familiers, la route s'abrège:
d'ici peu de haltes, M. Moréas campera sous le vieux chêne Hugo et, s'il
persévère, nous le verrons atteindre le but de son voyage, qui est, sans
doute, de se rejoindre lui-même. Alors, rejetant le bâton souvent
changé, coupé en des taillis si divers, il s'appuiera sur son propre
génie et nous le pourrons juger, si cela nous amuse, avec une certaine
sécurité.
Tout ce qu'il faut dire aujourd'hui, c'est que M. Moréas aime
passionnément la langue et la poésie françaises et que les deux soeurs
au coeur hautain lui ont plus d'une fois souri, contentes de voir sur
leurs pas un pèlerin si patient et un chevalier armé de tant de bonne
volonté.
Cavalcando l'altrjer per un cammino,
Pensoso dell' andar che mi sgradia,
Trovai Amor in mezzo della via
In abito legger di pellegrino.
Ainsi s'en va M. Moréas, tout attentif, tout amoureux et «en habit léger
de pèlerin». Lorsqu'il appela un de ses poèmes le Pèlerin passionné,
il donna de lui-même, et de son rôle, et de ses jeux parmi nous, une
idée excellente et d'un symbolisme très raisonnable.
Il y a de belles choses dans ce Pèlerin, il y en a de belles dans les
Syrtes, il y en a d'admirables ou de délicieuses et que (pour ma part)
je relirai toujours avec joie, dans les Cantilènes, mais puisque M.
Moréas, ayant changé de manière, répudie ces primitives oeuvres, je
n'insisterai pas. Il reste Ériphyle, mince recueil fait d'un poème et
de quatre «sylves», le tout dans le goût de la Renaissance et destiné à
être le cahier d'exemples où les jeunes «Romans», aiguillonnés aussi par
les invectives un peu intempérantes de M. Charles Maurras, doivent
étudier l'art classique de faire difficilement des vers faciles. En
voici une page:
Astre brillant, Phébé aux ailes étendues,
O flamme de la nuit qui croîs et diminues,
Favorise la route et les sombres forêts
Où mon ami errant porte ses pas discrets!
Dans la grotte au vain bruit dont l'entrée est tout lierre,
Sur la roche pointue aux chèvres familière,
Sur le lac, sur l'étang, sur leurs tranquilles eaux,
Sur les bords émaillés où plaignent les roseaux,
Dans le cristal rompu des ruisselets obliques,
Il aime à voir trembler tes feux mélancoliques.
............................................................
Phébé, ô Cynthia, dés sa saison première,
Mon ami fut épris de ta belle lumière;
Dans leur cercle observant tes visages divers,
Sous ta douce influence il composait ses vers.
Par dessus Nice, Eryx, Seyre et la sablonneuse
Ioclos, le Tmolus et la grande Epidaure,
Et la verte Cydon, sa piété honore
Ce rocher de Latmos où tu fus amoureuse.
M. Moréas a beau, comme sa Phébé, prendre des visages divers et même
couvrir sa face de masques, on le reconnaît toujours entre ses frères:
c'est un poète.
[4] Après avoir compulsé des dictionnaires et des manuels, je ne voyais
de possibles Sophocles que les deux Robert Garnier, nés à la
Ferté-Bernard, quand je songeai à Racine. M. Moréas ne comprendra jamais
combien il est ridicule d'appeler Racine le Sophocle de la Ferté-Milon.
* * * * *
STUART MERRILL