La logique d'un amateur de littérature est blessée s'il découvre que ses

admirations ne concordent pas avec celles du public, mais il n'est pas

surpris, il sait qu'il y a des élus de la dernière heure. L'attitude du

public est moins bénigne lorsqu'on l'entretient du désaccord qui

s'observe entre lui, public, maître obscur des gloires, et l'opinion du

petit nombre oligarchique: habitué à accoupler ces deux idées, renommée

et talent, il montre de la répugnance à les disjoindre; il n'admet pas,

car il a un sens secret de la justice ou de la logique, qu'un auteur

illustre ne le soit, que par hasard, ou qu'un auteur obscur mérite la

lumière. Il y a là un malentendu, vieux sans doute des six mille ans

d'âge que La Bruyère donnait à la pensée humaine; et, ce malentendu,

basé sur un raisonnement très logique et très solide, nargue du haut de

son socle tous les essais de conciliation. Pour en finir, il faut se

borner à de timides insinuations philosophiques et demander si vraiment

nous connaissons la «chose en soi», s'il n'y a pas une certaine petite

différence inévitable entre l'objet de la connaissance et la

connaissance de l'objet? Sur ce terrain-là, comme on se comprendra

moins, l'accord sera plus facile et ensuite l'on admettra volontiers la

légitime différence des opinions, puisqu'il s'agit non de capter la

Vérité--ce reflet de lune dans un puits,--mais de mesurer par

approximation, comme on fait pour les étoiles, la distance ou la

différence qu'il y a entre le génie d'un poète et l'idée que nous en

avons.

S'il fallait, ce qui est bien inutile, s'exprimer plus clairement, on

dirait que, de l'avis de quelques-uns, qui en valent peut-être beaucoup

d'autres, toute l'histoire littéraire n'est, rédigée par des professeurs

selon des vues éducatives, qu'un amas de jugements presque tous à casser

et que, en particulier, les histoires de la littérature française ne

sont que le banal catalogue des applaudissements et des couronnes échus

aux plus habiles ou aux plus heureux. Il est peut-être temps d'adopter

une autre méthode et de donner, parmi les gens célèbres, une place à

ceux qui auraient pu l'être--si la neige n'était tombée le jour qu'ils

publièrent la gloire du printemps nouveau.

M. Stuart Merrill et M. Saint-Pol-Roux sont de ceux que la neige

contraria. Si le public connaît leurs noms moins que tels autres, ce

n'est pas qu'ils aient moins de mérite, c'est qu'ils eurent moins de

bonheur.

Le poète des Fastes dit, par le choix seul de ce mot, la belle

franchise d'une âme riche et d'un talent généreux. Ses vers, un peu

dorés, un peu bruyants, éclatent et sonnent vraiment pour des jours de

fête et de fastueuses parades, et quand les jeux du soleil s'éteignent,

voici des torches allumées dans la nuit pour éclairer le somptueux

cortège des femmes surnaturelles. Femmes ou poèmes, elles sont parées,

sans doute, de trop de bagues et de trop de rubacelles et leurs robes

sont brodées de trop d'or; ce sont des courtisanes royales plutôt que

des princesses, mais on aime leurs yeux cruels et leurs cheveux roux.

Après de si éclatantes trompettes, les Petits Poèmes d'Automne, le

bruit du rouet, un son de cloche, un air de flûte dans un ton de clair

de lune: c'est l'assoupissement et le rêve attristé par le silence des

choses et l'incertitude des heures:

C'est le vent d'automne dans l'allée,

Soeur, écoute, et la chute sur l'eau

Des feuilles du saule et du bouleau,

Et c'est le givre dans la vallée,

Dénoue--il est l'heure--tes cheveux

Plus blonds que le chanvre que tu files....

Et viens, pareille à ces châtelaines

Dolentes à qui tu fais songer,

Dans le silence où meurt ton léger

Rouet, ô ma soeur des marjolaines!

Et ainsi, en M. Stuart Merrill on découvre le contraste et la lutte d'un

tempérament fougueux et d'un coeur très doux, et selon que l'emporte

l'une des deux natures, on entend la violence des cuivres ou le murmure

des violes. Pareillement sa technique oscille, des Gammes à ses

derniers poèmes, de la raideur parnassienne au verso suelto des

nouvelles écoles et que seuls n'admettent pas encore les sénateurs de

l'art. Le vers libre, qui favorise les talents originaux et qui est

l'écueil des autres, devait séduire un poète aussi bien doué et une

intelligence aussi novatrice; voici comment il le comprend:

Venez avec des couronnes de primevères dans vos mains

O fillettes qui pleurez la soeur morte à l'aurore.

Les cloches de la vallée sonnent la fin d'un sort,

l'on voit luire des pelles au soleil du matin.

Venez avec des corbeilles de violettes, ô fillettes

Qui hésitez un peu dans le chemin des hêtres,

Par crainte des paroles solennelles du prêtre.

Venez, le ciel est tour sonore d'invisibles alouettes....

C'est la fête de la mort, et l'on dirait dimanche,

Tant les cloches sonnent, douces au fond de la vallée;

Les garçons se sont cachés dans les petites allées;

Vous seules devez prier au pied de la tombe blanche....

Quelque année, les garçons qui se cachent aujourd'hui

Viendront vous dire à toutes la douce douleur d'aimer,

Et l'on vous entendra, autour du mât de mai,

Chanter des rondes d'enfance pour saluer la nuit.

M. Stuart Merrill ne s'est pas embarqué en vain, le jour qu'il voulut

traverser les Atlantiques, pour venir courtiser la fière poésie

française et lui planter une fleur dans les cheveux.

* * * * *

SAINT-POL-ROUX

L'un des plus féconds et des plus étonnants inventeurs d'images et de

métaphores. Pour trouver des expressions nouvelles, M. Huysmans

matérialise le spirituel et l'intellectuel, ce qui donne à son style une

précision un peu lourde et une clarté assez factice: des âmes cariées

(comme des dents) et des coeurs lézardés (comme un vieux mur); c'est

pittoresque et rien de plus. Le procédé inverse est plus conforme au

vieux goût des hommes de prêter aux choses de vagues sentiments et une

obscure conscience; il reste fidèle à la tradition panthéiste et

animiste, sans laquelle il n'y aurait de possible ni art ni poésie:

c'est la profonde source où viennent se remplir toutes les autres, eau

pure que le moindre soleil transforme en pierreries vivantes comme les

colliers des fées. D'autres «métaphoristes», tel M. Jules Renard, se

risquent à chercher l'image soit dans une vision réformatrice, un détail

séparé de l'ensemble devenant la chose même, soit dans une transposition

et une exagération des métaphores en usage[5]; enfin, il y a la méthode

analogique selon laquelle, sans que nous y coopérions volontairement, se

modifie chaque jour la signification des mots usuels. M. Saint-Pol-Roux

amalgame tous ces procédés et les fait tous concourir à la fabrication

d'images qui, si elles sont toutes nouvelles, ne sont pas toutes belles.

On en dresserait un catalogue ou un dictionnaire:

Sage-femme de la lumière veut dire: le coq.

Lendemain de chenille en

tenue de bal.......... -- papillon.

Péché-qui-tette......... -- enfant naturel.

Quenouille vivante...... -- mouton.

La nageoire des charrues -- le soc.

Guêpe au dard de fouet.. -- la diligence.

Mamelle de cristal...... -- une carafe.

Le crabe des mains...... -- main ouverte.

Lettre de faire part.... -- une pie.

Cimetière qui a des ailes. -- un vol de corbeaux.

Romance pour narine..... -- le parfum des fleurs.

Le ver à soie des cheminées -- ?

Apprivoiser la mâchoire

cariée de bémols d'une

tarasque moderne...... -- jouer du piano.

Hargneuse breloque du

portail............... -- chien de garde.

Limousine blasphémante. -- roulier.

Psalmodier l'alexandrin de

bronze................ -- sonner minuit.

Cognac du père Adam..... -- le grand air pur.

L'imagerie qui ne se voit

que les yeux clos..... -- les rêves.

L'oméga................. -- en grec ????

Feuilles de salade vivante. -- les grenouilles.

Les bavard s vertes..... -- les grenouilles.

Coquelicot sonore....... -- chant du coq.

Le plus distrait, ayant lu cette liste jugera que M. Saint-Pol-Roux est

doué d'une imagination et d'un mauvais goût également exubérants. Si

toutes ces images, dont quelques-unes sont ingénieuses, se suivaient à

la file vers les Reposoirs de la Procession où les mène le poète, la

lecture d'une telle oeuvre serait difficile et le sourire viendrait trop

souvent tempérer l'émotion esthétique; mais semées çà et là, elles ne

font que des taches et ne brisent pas toujours l'harmonie de poèmes

richement colorés, ingénieux et graves. Le Pèlerinage de Sainte-Anne,

écrit tout entier en images, est pur de toute souillure et les

métaphores, comme le voulait Théophile Gautier, s'y déroulent multiples,

mais logiques et liées entre elles: c'est le type et la merveille du

poème en prose rythmée et assonnancée. Dans le même tome, le Nocturne

dédié à M. Huysmans n'est qu'un vain chapelet d'incohérentes

catachrèses: les idées y sont dévorées par une troupe affreuse de bêtes.

Mais l'Autopsie de la Vieille fille, malgré une faute de ton, mais

Calvaire immémorial, mais l'Ame saisissable sont des chefs-d'oeuvre.

M. Saint-Pol-Roux joue d'une cithare dont les cordes sont parfois trop

tendues: il suffirait d'un tour de clef pour que nos oreilles soient

toujours profondément réjouies.

[5] Dire, par exemple, joue en fruit, parce que l'on dit une joue en

fleur, pour vermeille. Cf. Alfred Vallette, Notes d'esthétique: Jules

Renard (Mercure de France, t. VIII, p. 161).

* * * * *

ROBERT DE MONTESQUIOU

Au premier envol de ses Chauves-souris en velours violet, la question

fut très sérieusement posée de savoir si M. de Montesquiou était un

poète ou un amateur de poésie et si la vie mondaine se pouvait concilier

avec le culte des Neuf Soeurs ou de l'une d'elles, car neuf femmes font

beaucoup de femmes. Mais disserter sur de tels propos, c'est avouer que

l'on n'est pas familier avec l'opération de logique qui s'appelle la

dissociation des idées, car il semble de justice élémentaire d'évaluer

séparément la valeur ou la beauté de l'arbre et de ses fruits, de

l'homme et de ses oeuvres. Si l'on veut, joyau ou caillou, le livre sera

jugé en soi, sans souci de la mine, de la carrière ou du torrent dont il

sort, et le diamant ne changera pas de nom, qu'il vienne du Cap ou de

Golconde. La vie sociale d'un poête importe aussi peu au critique qu'à

Polymnie elle-même, qui accueille en son cercle, indifféremment, le

paysan Burns et le patricien Byron, Villon le coupeur de bourses et

Frédéric II, le roi: l'armorial de l'Art et celui d'Hozier ne se

rédigent pas du même style.

Donc nous ne nous inquiéterons pas de démêler le lin de cette quenouille

ni de rechercher ce que le nom de M. de Montesquiou et son état d'homme

du monde ont pu ajouter d'illusoire à la renommée du poète.

Le poète, ici, est «une Précieuse».

Vraiment si ridicules ces femmes qui, pour se mettre au ton de plusieurs

fins et galants poètes, imaginaient de nouvelles façons de dire et, par

haine du commun, singularisaient leur esprit, leurs costumes et leurs

gestes? Leur crime, après tout, fut de ne pas vouloir «faire comme tout

le monde» et il semble qu'elles l'aient assez payé cher, elles--et toute

la poésie française qui, pendant un siècle et demi, craignit vraiment

trop le ridicule. Les poètes sont enfin délivrés de telles affres; tous

les jours davantage il leur est permis d'avouer toute leur originalité;

loin de leur défendre de se mettre à nu, la critique les encourage à

l'habit sommaire et franc du gymnosophiste: seulement quelques-uns le

portent tatoué.

Et voici enfin la vraie querelle à faire à M. de Montesquiou: son

originalité est tatouée excessivement. La beauté de cet aède rappelle,

non sans mélancolie, les figurations compliquées dont se voulaient

ornementés les anciens chefs australiens, mais en vérité il se pare avec

un art moins ingénu; il y a même un raffinement singulier dans les

nuances et dans le dessin et des hardiesses amusantes de ton et de

lignes. Il réussit l'arabesque mieux que la figure et la sensation mieux

que la pensée. S'il pense, c'est comme les Japonais, par des signes

idéographiques:

Poisson, grue, aigle, fleur, bambou qu'un oiseau ploie.

Tortue, iris, pivoine, anémone et moineaux.

Il aime ces juxtapositions de mots, et quand il les choisit, comme

ceux-là, doux et vivants, le paysage qu'il veut s'évoque assez

agréablement, mais souvent on ne voit, se découpant sur un ciel

artificiel, que des formes inconnues et dures, des processions de larves

carnavalesques. Ou bien, femmes, fillettes, oiseaux, ce sont des

bibelots déformés par une fantaisie trop orientale; bibelots et

babioles:

Je voudrais que ce vers fût un bibelot d'art.

dit l'esthétique de M. de Montesquiou, mais le bibelot n'est qu'une

chose amusante et fragile à mettre sous une vitrine ou dans une armoire,

--oui, plutôt dans une armoire. Alors, allégé de toute cette rocaille,

de toutes ces laques, de toutes ces pâtes tendres et, comme lui-même le

dit spirituellement, de tous ces «infusoires d'étagères», le musée du

poète deviendrait un agréable promenoir, où l'on rêverait avec plaisir

devant les multiples métamorphoses d'une âme inquiète de donner à la

beauté une grâce neuve et nuancée. Avec la moitié des Hortensias

bleus, on ferait un tome, encore très dense, qui serait presque tout

entier de fine ou de fière ou de douce poésie. L'auteur d'Ancilla, de

Mortuis ignotis et de Tables vives apparaîtrait ce qu'il est

vraiment, hors de tout travesti,--un bon poète.

Voici une partie de Tables vives, dont le titre est obscur, mais dont

les vers sont de belle clarté, malgré le son trop connu de quelques

rimes trop parnassiennes et quelques incertitudes verbales:

... Apprenez à l'enfant à prier les flots bleus,

Car c'est le ciel d'en bas dont la nue est l'écume,

Le reflet du soleil qui sur la mer s'allume

Est plus doux à fixer pour nos yeux nébuleux.

Apprenez à l'enfant à prier le ciel pur,

C'est l'océan d'en haut dont la vague est nuage.

L'ombre d'une tempête abondante en naufrage

Pour nos coeurs est moins triste à suivre dans l'azur.

Apprenez à l'enfant à prier toutes choses:

L'abeille de l'esprit compose un miel de jour

Sur les vivants ave du rosaire des roses,

Chapelet de parfums aux dizaines d'amour....

En somme, M. de Montesquiou existe: hortensia bleu, rose verte ou

pivoine blanche, il est de ces fleurs qu'on regarde avec curiosité dans

un parterre, dont on demande le nom et dont on garde le souvenir.

* * * * *

GUSTAVE KAHN

Domaine de Fée, un Cantique des cantiques récité par une voix seule,

très douce et très amoureuse, dans un décor verlainen,--ô éternel

Verlaine!

O bel avril épanoui,

Qu'importe ta chanson franche,

Tes lilas blancs, tes aubépines et l'or fleuri

De ton soleil par les branches,

Si loin de moi la bien-aimée

Dans les brumes du nord est restée.

Voilà le ton. C'est très simple, très délicat, très pur et parfois

biblique:

J'étais allé jusqu'au fond du jardin,

Quand dans la nuit une invisible main

Me terrassa plus forte que moi--

Une voix me dit: C'est pour ta joie.

Dilectus meus descendit in hortum ... mais ici le poète, aussi chaste,

est moins sensuel: l'oriental a revêtu comme un surplis une âme

d'Occident, et s'il cultive encore des lys dans son jardin clos, des

grands lys blancs, il s'est instruit au plaisir de s'en aller, par de

secrets sentiers connus des fées «qui rient sans bruit dans la forêt»,

cueillir les liserons, les genêts,

Et les fleurettes aventurières le long des haies.

Ce poème de xxiv feuillets est sans doute le plus délicieux

livret de vers d'amour qui nous fut donné depuis les Fêtes Galantes et

avec les Chansons d'amant les seuls vers peut-être de ces dernières

années où le sentiment ose s'avouer en toute candeur, avec la grâce

parfaite et touchante de la divine sincérité. S'il reste encore, en

quelques-unes des pages, un peu de rhétorique, c'est que M. Kahn, même

aux pieds de la Sulamite, n'a pas renoncé à nous surprendre par une

adresse toujours neuve de jongleur et de virtuose, et s'il traite

parfois la langue française en tyran, c'est qu'elle a toujours eu pour

lui des complaisances d'esclave. Il abuse un peu de son pouvoir, donnant

à tels mots des significations trop d'à côté, pliant les phrases à une

syntaxe trop sommaire, mais ce sont de mauvaises habitudes qui ne lui

sont pas exclusivement personnelles; il n'emprunte à nul sa science du

rythme et sa maîtrise à manier le vers rénové.

M. Kahn fut-il le premier? A qui doit-on le vers libre? A Rimbaud, dont

les Illuminations parurent dans la Vogue en 1886, à Laforgue qui à

la même époque, dans la même préçieuse petite revue--que dirigeait M.

Kahn--publiait Légende et Solo de lune, et, enfin, à M. Kahn

lui-même; dès lors il écrivait:

Voici l'allégresse des âmes d'automne,

La ville s'évapore en illusions proches,

Voici se voiler de violet et d'orange les porches

De la nuit sans lune

Princesse, qu'as-tu fait de ta tiare orfévrée?

--, et surtout à Walt Whitman, dont on commençait alors à goûter la

licence majestueuse.

Cette minuscule Vogue, qui, aujourd'hui, se vend au prix des

parchemins à miniatures, qu'elle fut lue sous les galeries de l'Odéon,

et avec quelle joie! par de timides jeunes gens enivrés, de l'odeur de

nouveau qui sortait des pâles petites pages!

Le dernier recueil de M. Kahn, la Pluie et le Beau temps, n'a pas

modifié l'opinion que l'on a de son talent et de son originalité: il y

demeure égal à lui-même avec ses deux tendances, ici moins bien

d'accord, au sentiment et au pittoresque, très visibles si l'on compare

avec Image, si dolent cantique,

O Jésus couronné de ronces,

Qui saigne en tous coeurs meurtris,

le Dialogue de Zélande,

Bonjour mynher, bonjour myffrau,

joli et doux comme telle vieille estampe d'almanach. Voici, dans le ton

moyen, un lied qui est vraiment sans défaut:

L'heure du nuage blanc s'est fondue sur la plaine

En reflets de sang, en flocons de laine,

O bruyères roses, ô ciel couleur de sang.

L'heure du nuage d'or a pâli sur la plaine,

Et tombent des voiles lents et longs de blanche laine,

O bruyères mauves--ô ciel couleur de sang.

L'heure du nuage d'or a crevé sur la plaine,

Les roseaux chantaient doux sous le vent de haine,

O bruyères rouges--ô ciel couleur de sang.

L'heure du nuage d'or a passé sur la plaine

Éphémèrement: sa splendeur est lointaine.

O bruyère d'or--ô ciel couleur de sang.

Des mots, des mots! Sans doute, mais bien choisis et mêlés avec art. M.

Kahn est avant tout un artiste: il est quelquefois davantage.

* * * * *

PAUL VERLAINE

M. Gaston Boissier, en couronnant (touchante coutume) un poète

quinquagénaire, le félicitait de n'avoir, pas innové, d'avoir exprimé

des idées ordinaires en un style facile, de s'être conformé avec

scrupule aux lois traditionnelles de la poétique française. Ne

pourrait-on rédiger une histoire de notre littérature en négligeant les

novateurs? Ronsard serait remplacé par Ponthus de Thyard, Corneille par

son frère, Racine par Campistron, Lamartine par M. de Laprade, Victor

Hugo par M. Ponsard et Verlaine par M. Aicard; ce serait plus

encourageant, plus académique et peut-être plus mondain, car, en France,

le génie semble toujours un peu ridicule.

Verlaine est une nature, et tel, indéfinissable. Comme sa vie, les

rythmes qu'il aime sont des lignes brisées ou enroulées; il acheva de

désarticuler le vers romantique et, l'ayant rendu informe, l'ayant troué

et décousu pour y vouloir faire entrer trop de choses, toutes les

effervescences qui sortaient de son crâne fou, il fut, sans le vouloir,

un des instigateurs du vers libre. Le vers verlainien à rejets, à

incidences, à parenthèses, devait naturellement devenir le vers libre;

en devenant «libre» il n'a fait que régulariser un état.

Sans talent et sans conscience, nul ne représenta sans doute aussi

divinement que Verlaine le génie pur et simple de l'animal humain sous

ses deux formes humaines: le don du verbe et le don des larmes.

Quand le don du verbe l'abandonne, et qu'en même temps le don des larmes

lui est enlevé, il devient ou l'iambiste tapageur et grossier

d'Invectives ou l'humble et gauche élégiaque de Chansons pour Elle.

Poète, par ses dons mêmes, voué à ne dire heureusement que l'amour, tous

les amours, et d'abord celui dont les lèvres ne s'inclinent qu'en rêve

sur les étoiles de la robe purificatrice, celui qui fit les Amies fit

des cantiques de mois de Marie: et du même coeur, de la même main, du

même génie, mais qui les chantera, ô hypocrites! sinon ces mêmes Amies,

ce jour-là blanches et voilées de blanc?

Avouer ses péchés d'action ou de rêve n'est pas un péché; nulle

confession publique ne peut scandaliser un homme car tous les hommes

sont pareils et pareillement tentés; nul ne commet un crime dont son

frère ne soit capable. C'est pourquoi les journaux pieux ou d'académie

assumèrent en vain la honte d'avoir injurié Verlaine, encore sous les

fleurs; le coup de pied du sacristain et celui du cuistre se brisèrent

sur un socle déjà de granit, pendant que dans sa barbe de marbre,

Verlaine souriait à l'infini, l'air d'un Faune qui écoute sonner les

cloches.

* * * * *

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Le livre des masques: Portraits symbolistes · 第 6 / 7 段