forêt.... Enfin il s'écrie: «Homme, lorsque tu rencontres un chien mort
retourné, appuyé contre une écluse qui l'empêche de partir, n'aille pas,
comme les autres, prendre avec ta main les vers qui sortent de son
ventre gonflé, les considérer avec étonnement, ouvrir un couteau, puis
en dépecer un grand nombre, en te disant que toi aussi tu ne seras pas
plus que ce chien. Quel mystère cherches-tu? Ni moi, ni les quatre
pattes nageoires de l'ours marin de l'Océan Boréal, n'avons pu trouver
le problème de la vie.... Quel est cet être, là-bas, à l'horizon, et qui
ose approcher de moi, sans peur, à sauts obliques et tourmentés? et
quelle majesté mêlée d'une douceur sereine! Son regard, quoique doux,
est profond. Ses paupières énormes jouent avec la brise et paraissent
vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux monstrueux, mon corps
tremble.... Il y a comme une auréole de lumière éblouissante autour de
lui.... Qu'il est beau.... Tu dois être puissant, car tu as une figure
plus qu'humaine, triste comme l'univers, belle comme le suicide....
Comment!... c'est toi, crapaud!... gros crapaud!... infortuné
crapaud!... Pardonne!... Que viens-tu faire sur cette terre où sont les
maudits? Mais qu'as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et fétides,
pour avoir l'air si doux? Quand tu descendis d'en haut... je te vis!
Pauvre crapaud! Comme alors je pensais à l'infini, en même temps qu'à ma
faiblesse... Depuis que tu m'es apparu monarque des étangs et des
marécages! couvert d'une gloire qui n'appartient qu'à Dieu, tu m'as en
partie consolé, mais ma raison chancelante s'abîme devant tant de
grandeur.... Replie tes blanches ailes et ne regarde pas en haut avec
des paupières inquiètes....» Le crapaud s'assit sur les cuisses de
derrière (qui ressemblent tant à celles de l'homme) et, pendant que les
limaces, les cloportes et les limaçons s'enfuyaient à la vue de leur
ennemi mortel, prit la parole en ces termes: «Maldoror, écoute-moi.
Remarque ma figure, calme comme un miroir ... je ne suis qu'un simple
habitant des roseaux, c'est vrai, mars grâce à ton propre contact, ne
prenant que ce qu'il y a de beau en toi, ma raison s'est agrandie et je
puis te parler.... Moi je préférerais avoir les paupières collées, mon
corps manquant des jambes et des bras, avoir assassiné un homme, que ne
pas être toi! Parce que je te hais!... Adieu donc, n'espère plus
retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as été la cause de ma mort.
Moi, je pars pour l'éternité, afin d'implorer ton pardon.»
Les aliénistes, s'ils avaient étudié ce livre, auraient désigné l'auteur
parmi les persécutés ambitieux: il ne voit dans le monde que lui et
Dieu,--et Dieu le gêne. Mais on peut aussi se demander si Lautréamont,
n'est pas un ironiste supérieur[2], un homme engagé par un mépris
précoce pour les hommes à feindre une folie dont l'incohérence est plus
sage et plus belle que la raison moyenne. Il y a la folie de l'orgueil;
il y a le délire de la médiocrité. Que de pages pondérées, honnêtes, de
bonne et claire littérature, je donnerais pour celle-ci, pour ces
pelletées de mots et de phrases sous lesquelles il semble avoir voulu
enterrer la raison elle-même! c'est tiré des singulières Poésies:
«Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les
exceptions dans l'ordre physique ou moral, l'esprit de négation, les
abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les
tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les
insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les
romans, ce qui est inattendu, ce qu'il ne faut pas faire, les
singularités chimiques du vautour mystérieux qui guette la charogne de
quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les
obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l'orgueil,
l'inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies,
les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les
acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les
épouvantements raisonnes, les inquiétudes étranges, que le lecteur
préférerait ne pas éprouver, les grimaces, les névroses, les filières
sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les
exagérations, l'absence de sincérité, les scies, les platitudes, le
sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les
passions, le clan des romanciers de cour d'assises, les tragédies, les
odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la raison
impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements,
les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui
est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux,
phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque,
anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène
d'aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement
taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes
démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l'enfant, la
désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les
cuisses des camélias, la culpabilité d'un écrivain qui roule sur la
pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords,
les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs
engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés,
la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées
comme celles de Cromwell, de Mademoiselle de Maupin et de Dumas fils,
les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les
étouffements, les rages,--devant ces charniers immondes, que je rougis
de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et
nous courbe souverainement.» Maldoror (ou Lautréamont) semble s'être
jugé lui-même en se faisant apostropher ainsi par son énigmatique
Crapaud: «Ton esprit est tellement malade qu'il ne s'en aperçoit pas, et
que tu crois être dans ton naturel chaque fois qu'il sort de ta bouche
des paroles insensées, quoique pleines d'une infernale grandeur.»
[2] Voici un exemple évident d'ironie: «Toi, jeune homme, ne te
désespère point, car tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion
contraire. En comptant l'acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras
deux amis.»
* * * * *
TRISTAN CORBIÈRE
Laforgue, au courant d'une lecture, crayonna sur Corbière des notes qui,
non rédigées, sont tout de même définitives; parmi:
«Bohème de l'Océan--picaresque et falot--cassant, concis, cinglant le
vers à la cravache --strident comme le cri des mouettes et comme elles
jamais las--sans esthétisme--pas de la poésie et pas du vers, à peine de
la littérature--sensuel, il ne montre jamais la chair--voyou et
byronien--toujours le mot net--il n'est un autre artiste en vers plus
dégagé que lui du langage poétique--il a un métier sans intérêt
plastique--l'intérêt, l'effet est dans le cinglé, la pointe-sèche, le
calembour, la fringance, le haché romantique--il veut être
indéfinissable, incatalogable, pas être aimé, pas être haï; bref,
déclassé de toutes les latitudes, de toutes les moeurs, en deçà et au
delà des Pyrénées.»
Ceci est sans doute la vérité: Corbière fut toute sa vie dominé et mené
par le démon de la contradiction. Il supposa qu'il faut se différencier
des hommes par des pensées et par des actes exactement contraires aux
pensées et actes du commun des hommes; il y a beaucoup de voulu dans son
originalité; il la travaillait, comme les femmes travaillent leur teint,
pendant les longues après-midi entre ciel et terre, et quand il
débarquait, c'était pour tirer des bordées de stupéfaction: dandysme à
la Baudelaire.
Mais on ne peut travailler heureusement une nature que dans le sens de
ses instincts et de ses penchants; Corbière a dû être nativement un peu
de ce qu'il est devenu, le don Juan de la singularité; c'est la seule
femme qu'il aime; l'autre, il l'ironise de ce mot leste, «l'éternelle
madame».
Corbière a beaucoup d'esprit, de l'esprit à la fois de cabaret de
Montmartre et de gaillard d'avant; son talent est fait de cet esprit
vantard, baroque et blagueur, d'un mauvais goût impudent, et d'à-coups
de génie; il a l'air ivre, mais il n'est que laborieusement maladroit;
il taille, pour en faire d'absurdes chapelets, de miraculeux cailloux
roulés, oeuvres d'une patience séculaire, mais aux dizaines, il laisse
la petite pierre de mer toute brute et toute nue, parce qu'il aime la
mer, au fond, avec une grande naïveté et parce que sa folie du paradoxal
le cède, de temps en temps, à une ivresse de poésie et de beauté.
Parmi les vers jamais ordinaires des Amours jaunes, il y en a beaucoup
de très déplaisants et beaucoup d'admirables, mais admirables avec un
air si équivoque, si spécieux, qu'on ne les goûte pas toujours à une
première rencontre; ensuite on juge que Tristan Corbière est, comme
Laforgue, un peu son disciple, l'un de ces talents inclassables et
indéniables qui sont dans l'histoire des littératures, d'étranges et
précieuses exceptions,--singulières même en une galerie de singularités.
Voici de Tristan Corbière deux petits poèmes oubliés même par le dernier
éditeur des Amours jaunes:
PARIS NOCTURNE
C'est la mer;--calme plat.--Et la grande marée
Avec un grondement lointain s'est retirée....
Le flot va revenir se roulant dans son bruit.
Entendez-vous gratter les crabes de la nuit?
C'est le Styx asséché: le chiffonnier Diogène,
La lanterne à la main, s'en vient avec sans-gêne.
Le long du ruisseau noir, les poètes pervers
Pèchent: leur crâne creux leur sert de boîte à vers.
C'est le champ: pour glaner les impures charpies
S'abat le vol tournant des hideuses harpies;
Le lapin de gouttière, à l'affût des rongeurs,
Fuit les fils de Bondy, nocturnes vendangeurs.
C'est la mort: la police gît.--En haut l'amour
Fait sa sieste, en tétant la viande d'un bras lourd
Où le baiser éteint laisse sa plaque rouge.
L'heure est seule. Écoutez: pas un rêve ne bouge.
C'est la vie: écoutez, la source vive chante
L'éternelle chanson sur la tête gluante
D'un dieu marin tirant ses membres nus et verts
Sur le lit de la Morgue ... et les yeux grands ouverts.
PARIS DIURNE
Vois aux cieux le grand rond de cuivre rouge luire,
Immense casserole où le bon Dieu fait cuire
La manne, l'arlequin, l'éternel plat du jour;
C'est trempé de sueur et c'est trempé d'amour.
Les laridons en cercle attendent près du four,
On entend vaguement la chair rance bruire,
Et les soiffards aussi sont là, tendant leur buire,
Le marmiteux grelotte en attendant son tour.
Crois-tu que le soleil frit donc pour tout le monde
Ces gras graillons grouillants qu'un torrent d'or inonde?
Non, le bouillon de chien tombe sur nous du ciel.
Eux sont sous le rayon et nous sous la gouttière.
A nous le pot au noir qui froidit sans lumière.
Notre substance à nous, c'est notre poche à fiel.
Né à Morlaix, en 1845, Tristan y revint mourir d'une fluxion de poitrine
en 1875. Il était le fils (d'autres disent le neveu) du romancier
maritime Edouard Corbière, l'auteur du Négrier dont le violent amour
pour les choses de mer influa sur le poète très fortement. Ce Négrier,
par Edouard Corbière, capitaine au long-cours, 1832, 2 vol. in-8°, est
un assez intéressant roman d'aventures maritimes. Le chapitre IV de la
première partie, intitulé Prisons d"Angleterre (les Pontons), renferme
les plus curieux détails sur les moeurs des prisonniers sur les amours
des corvettes avec les forts-à-bras,--en un lieu, dit l'auteur, où,
pourtant, «il n'y avait qu'un sexe». La préface de ce roman décèle un
esprit très hautain et très dédaigneux du public: le même esprit avec du
talent et une nervosité plus aiguë,--vous avez Tristan Corbière.
* * * * *
ARTHUR RIMBAUD
Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud naquit à Charleville le 20 octobre 1854, et,
dès l'âge le plus tendre, il se manifesta tel que le plus insupportable
voyou. Son bref séjour à Paris fut en 1870-71. Il suivit Verlaine en
Angleterre, puis, en Belgique. Après le petit malentendu qui les sépara,
Rimbaud courut le monde, fît les métiers les plus divers, soldat dans
l'armée hollandaise, contrôleur, à Stockholm, du cirque Loisset,
entrepreneur dans l'île de Chypre, négociant au Harrar, puis au cap de
Guardafui, en Afrique, où un ami de M. Vittorio Pica l'aurait vu, se
livrant au commerce des peaux. Il est probable que, méprisant tout ce
qui n'est pas la jouissance brutale, l'aventure sauvage, la vie
violente, ce poète, singulier entre tous, renonça volontiers à la
poésie. Aucune des pièces authentiques du Reliquaire ne semble plus
récente que 1873, quoiqu'il ne soit définitivement mort que vers la fin
de 1891. Les vers de son extrême jeunesse sont faibles, mais dès l'âge
de dix-sept ans Rimbaud avait conquis l'originalité, et son oeuvre
demeurera, tout au moins à titre de phénomène. Il est souvent obscur,
bizarre et absurde. De sincérité nulle, caractère de femme, de fille,
nativement méchant et même féroce, Rimbaud a cette sorte de talent qui
intéresse sans plaire. Il y a dans son oeuvre plusieurs pages qui
donnent un peu l'impression de beauté que l'on pourrait ressentir devant
un crapaud congrûment pustuleux, une belle syphilis ou le Château Rouge
à onze heures du soir. Les Pauvres à l'église, les Premières
Communions sont d'une qualité peu commune d'infamie et de blasphème.
Les Assis et le Bateau ivre, voilà l'excellent Rimbaud, et je ne
déteste ni Oraison du soir ni les Chercheuses de Poux. C'était
quelqu'un malgré tout, puisque le génie anoblit même la turpitude. Il
était poète. Tel de ses vers est de-meuré vivant à l'état presque de
locution usuelle:
Avec l'assentiment des grands héliotropes.
Des strophes du Bateau ivre sont de la vraie et de la grande poésie:
Et dès lors je me suis baigné dans le poème
De la mer, infusé d'astres et latescent,
Dévorant les azurs verts où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend,
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l'amour.
Tout le poème a de l'allure; tous les poèmes de Rimbaud ont de l'allure
et il y a dans les Illuminations de merveilleuses danses du ventre.
Il est fâcheux que sa vie, si mal connue, n'ait pas été toute la vraie
vita abscondita; ce qu'on en sait dégoûte de ce qu'on pourrait en
apprendre. Rimbaud était de ces femmes dont on n'est pas surpris
d'entendre dire qu'elles sont entrées en religion dans une maison
publique; mais ce qui révolte encore davantage c'est qu'il semble avoir
été une maîtresse jalouse et passionnée: ici l'aberration devient
crapuleuse, étant sentimentale. L'homme qui a parlé le plus librement de
l'amour, Senancour, dit de ces liaisons inharmoniques, où la femelle
tombe si bas qu'elle n'a de nom qu'en l'argot le plus boueux: «Que dans
une situation très particulière le besoin occasionne une minute
d'égarement, on le pardonnera peut-être à des hommes tout à fait
vulgaires, ou du moins on en écartera le souvenir; mais comment
comprendre que ce soit une habitude, un attachement? La faute aurait pu
être accidentelle; mais ce qui se joint à cet acte de brutalité, ce qui
n'est pas inopiné, devient ignoble. Si même un emportement capable de
troubler la tête, et d'ôter presque la liberté, a laissé souvent une
tache ineffaçable, quel dégoût n'inspirera pas un consentement donné de
sang-froid? L'intimité en ce genre, voilà le comble de l'opprobre,
l'irrémédiable infamie.»
Mais l'intelligence, consciente ou inconsciente, si elle n'a pas tous
les droits, a droit à toutes les absolutions.
... Qui sait si le génie
N'est pas une de vos vertus,
monstres, que vous ayez nom Rimbaud,--ou Verlaine?
* * * * *
FRANCIS POICTEVIN
Comme tous les écrivains qui sont parvenus à comprendre la vie,
c'est-à-dire son inutilité immédiate, M. Francis Poictevin, bien que né
romancier, a promptement renoncé au roman. Il sait que tout arrive,
qu'un fait n'est pas en soi plus intéressant qu'un autre fait et que
seule importe «la manière de dire».
Je me souviens de quelque chose dans ce goût rapporté par M. Sarcey, à
propos du lamentable Murger: «A bout lui donna un sujet de roman; il
n'en fit rien: c'était décidément un paresseux.» Il est très difficile
de persuader à de certains vieillards--vieux ou jeunes--qu'il n'y a pas
de sujets; il n'y a, en littérature, qu'un sujet, celui qui écrit,
et toute la littérature, c'est-à-dire toute la philosophie, peut surgir
aussi bien à l'appel d'un chien écrasé qu'aux exclamations de Faust
interpellant la Nature: «Où te saisir, ô Nature infinie? Et vous,
mamelles?»
L'auteur de Tout Bas et de Presque aurait pu, tout comme un autre,
agencer ses méditations en dialogues, ordonner son sentiment selon des
chapitres coupés au hasard du tranche--lignes, insinuer en de
faux-vivants personnages un peu de vie gesticulée et leur faire
exprimer, par d'appréciables agenouillements sur les dalles d'une église
connue, la vertu d'une croyance méconnue: en somme rédiger «le Roman du
Mysticisme» et vulgariser pour les «journaux littéraires» la pratique de
l'oraison mentale. Ses livres par ce moyen lui auraient acquis une
popularité, qui certes lui manque, car si peu d'écrivains sont aussi
estimés, peu, parmi ceux dont le talent est évident, sont moins répandus
et moins sur les tables. Mais pour nous intéresser, et presque toujours
excessivement, M. Poictevin dédaigne tout artifice hors l'artifice du
style, piège où il nous est agréable de tomber. Qu'il note les nuances
d'une fleur, l'attitude d'une fillette, la grâce d'une madone ou la
froide et presque dure pureté de Catherine de Gênes, il nous séduit à
coup sûr par cette préciosité même que d'aucuns, gauchement, lui
reprochent. Cette préciosité est rigoureusement personnelle; à l'écart
des groupes, aussi loin de M. Huysmans que de M. Mallarmé, l'auteur de
Tout Bas oeuvre, dirait on, dans une cellule, une cellule idéale qu'il
emporte en voyage, et là, debout, souvent à genoux, il épanche ses
poèmes, ses prières, selon des phrases d'une musicalité unique d'orgue
byzantin. Phrases moins que vibrations, vibrations si spéciales que peu
d'âmes s'y trouvent d'accord. Musique de plain-chant grégorien, tel
qu'on l'écoute en une somptueuse église flamande, avec de soudaines
fugues de prière exaltée qui planent sur les lignes hautes, se jettent
vers les voûtes peintes, avivent les vieux vitraux, illuminent d'amour
les chemins de la Croix assombris. Le moine mystique, le vrai moine, le
Fra Angelico et un peu le Bonaventure, revit davantage le long des pages
de Presque, de chatoyante spiritualité, qu'en toute la littérature
pseudo-mystique de notre temps. Plairait-elle pas, mieux que de
protectrices et fructifères déductions, à l'auteur du Recordare sancta
crucis, cette oraison: «Le Christ apparaît ici-bas la plus aimante, la
plus absorbée figure de l'éternelle substance, elle embaume de toutes
les vertus; elle a les bleus dulcifiants, les jaunes brûlés et clairs de
la topaze ou du chrysanthème, les ensanglantements des gloires futures.
Et malgré et contre mes rechutes de chaque jour, je m'efforce, selon la
parole de Jésus à la Samaritaine, à l'adoration en esprit et en vérité.»
M. Poictevin est entré dans le «jardin de toutes les floraisons» que
chanta saint Bonaventure,
(Crux deliciarum hortus
In quo florent omnia....)
et à genoux il a baisé le coeur des roses dont la roseur est faite de
sang,--le sang du grand Supplice. Pendant que le Matin, jeune homme aux
cheveux blonds, livre aux femmes folles sa moite adolescence, il va,
vers une paix «ecclésiale», à des messes de solitude, et l'une des
grâces recueillies c'est l'imprégnement de son âme par la «lumière
intérieure, claritas caritas».
C'est un essentiel. Des phrases, oui; mais les phrases ne sont encore
que la parure et la pudeur de son art; il a senti, songé ou pensé avant
de dire; surtout il a aimé: et telle de ses métaphores jaillit comme une
éjaculation, comme un des «cris» de sainte Thérèse.
Visiblement, il s'efforce d'aller au fond, de pénétrer jusqu'au centre
vital même d'une ombelle d'hortensia. Il cherche partout l'âme,--et la
trouve. Nul n'est moins rhétoricien que ce styliste, car le rhétoricien
est celui qui habille de vêtements à la mode de solides lieux communs
aptes à supporter tout le vulgaire des chamarrures, tandis que M.
Poictevin diaphanéiserait encore un fantôme, un arc-en-ciel, une
illusion, une fleur d'azalée; ceci: «Une main de phtisique en l'angustie
de sa quasi-diaphanéité, posée, non paresseuse, mais qui n'appréhende
plus, semblerait avertir, moins exaltée que déjà et indulgemment
revenue?»
Oui, que c'est subtil!--et pourquoi ne pas écrire «comme tout le monde»?
Hélas! cela lui est défendu,--parce qu'il est un mystique, parce qu'il
sent entre l'homme et les choses et Dieu des rapports nouveaux, et parce
que, voilé de la douloureuse perfection d'une forme où la grâce se perle
en minutie, M. Poictevin est un spontané. Que de choses, sans doute, il
n'a pas transcrites, n'osant pas, doutant d'avoir trouvé l'expression
vraie, la seule, la très rare, l'inédite!
Tout en effet, dans une oeuvre d'art devrait être inédit,--et même les
mots, par la manière de les grouper, de les amener à des significations
neuves,--et on regrette parfois d'avoir un alphabet connu de trop de
demi-lettrés.
Disciple des Goncourt, dont il aiguisa encore la préciosité d'écriture,
M. Francis Poictevin s'est peu à peu affiné jusqu'à l'immatérialisation.
Et c'est là son génie, l'expression de l'immatériel et de l'inexprimable:
il inventa le mysticisme du style.
* * * * *
ANDRÉ GIDE
J'écrivais en 1891, à propos des Cahiers d'André Walter, oeuvre
anonyme, ces notes: «--Le journal est une forme de littérature bonne et
la meilleure peut-être pour quelques esprits très subjectifs. M. de
Maupassant n'en ferait rien: le monde est pour lui le tapis d'un
billard, il note les rencontres des billes, quand les billes s'arrêtent,
s'arrête aussi, car s'il n'a plus aucun mouvement matériel à percevoir,
il n'a plus rien à dire. Le subjectif puise en lui-même dans la réserve
de ses sensations emmagasinées; et, par une occulte chimie, par
d'inconscientes combinaisons dont le nombre approche de l'infinité, ces
sensations, souvent d'un très loin jadis, se métamorphosent, se
multiplient en idées. Alors on raconte, non pas des anecdotes, mais sa
propre anecdote à soi, la seule que l'on dise bien et que l'on puisse
redire bien plusieurs fois, si l'on a du talent et le don de varier les
apparences. Ainsi vient de faire et ainsi fera encore l'auteur de ces
cahiers. C'est un esprit romanesque et philosophique, de la lignée de
Goethe; une de ces années, lorsqu'il aura reconnu l'impuissance de la
pensée sur la marche des choses, son inutilité sociale, le mépris
qu'elle inspire à cet amas de corpuscules dénommé la Société,
l'indignation lui viendra, et, comme l'action, même illusoire, lui est à
tout jamais fermée, il se réveillera armé de l'ironie: cela complète
singulièrement un écrivain: c'est le coefficient de sa valeur d'âme. La
théorie du roman, exposée en une note de la page 120, n'est pas
médiocrement intéressante: il faut espérer que l'auteur, à l'occasion,
s'en souviendra. Quant au présent livre, il est ingénieux et original,
érudit et délicat, révélateur d'une belle intelligence: cela semble la
condensation de toute une jeunesse d'étude, de rêve et de sentiment,
d'une jeunesse repliée et peureuse. Cette réflexion (p. 142) résume
assez bien l'état d'esprit d'André Walter: «O l'émotion quand on est
tout près du bonheur, qu'on n'a plus qu'à toucher--et qu'on passe.»
Il y a un certain plaisir à ne pas s'être trompé au premier jugement
porté sur le premier livre d'un inconnu; maintenant que M. Gide est
devenu, après maintes oeuvres spirituelles, l'un des plus lumineux
lévites de l'église, avec autour du front et dans les yeux toutes
visibles les flammes de l'intelligence et de la grâce, les temps sont
proches où d'audacieux révélateurs inventeront son génie, sonner, pour
qu'il sorte et s'avance, la trompette de la première colonne. Il mérite
la gloire, si aucun la mérita (la gloire est toujours injuste), puisqu'à
l'originalité du talent le maître des esprits a voulu qu'en cet être
singulier se joignît l'originalité de l'âme. C'est un don assez rare
pour qu'on en parle.
Le talent d'un écrivain n'est souvent que la faculté terrible de redire
en phrases qui semblent belles les éternelles clameurs de la médiocre
humanité; des génies même, et gigantesques, comme Victor Hugo ou Adam de
Saint-Victor furent destinés à proférer d'admirables musiques dont la
grandeur est de recéler l'immense vacuité des déserts; leur âme est
pareille à l'âme informe et docile des sables et des foules; ils aiment,
ils songent, ils veulent les amours, les songes, les désirs de tous les
hommes et de toutes les bêtes; poètes, ils crient magnifiquement ce qui
ne vaut pas la peine d'être pensé.
Le genre humain, sans doute, en son ensemble de ruche ou de colonie,
n'est que parce que nous en sommes, prééminent au genre bison ou au
genre martin-pêcheur; ici et là c'est le triste automate; mais la
supériorité de l'homme est qu'il peut arriver à la conscience: un petit
nombre y parvient. Acquérir la pleine conscience de soi, c'est se
connaître tellement différent des autres qu'on ne sent plus avec les
hommes que des contacts purement animaux: cependant entre âmes de ce
degré, il y a une fraternité idéale basée sur les différences,--tandis
que la fraternité sociale l'est sur les ressemblances.
Cette pleine conscience de soi-même peut s'appeler l'originalité de
l'âme,--et tout cela n'est dit que pour signaler le groupe d'êtres rares
auquel appartient M. André Gide.
Le malheur de ces êtres, quand ils se veulent réaliser, est qu'ils le
font avec des gestes si singuliers que les hommes ont peur de les
approcher; ils doivent souvent faire évoluer leur vie de relation dans
le cercle bref des fraternités idéales;--ou, quand la foule veut bien
admettre de telles âmes, c'est comme curiosités et pièces de musée. Leur
gloire finalement est d'être aimés un peu de loin et compris presque,
comme vus et lus des parchemins dans le coffre aux vitres scellées.