«Ils se flattent de leurs longues branches pour s'assurer qu'ils sont

tous là, comme les aveugles. Ils gesticulent de colère, si le vent

s'essouffle à les déraciner. Mais entre eux aucune dispute. Ils ne

murmurent que d'accord.

«Je sens qu'ils doivent être ma vraie famille. J'oublierai vite l'autre.

Ces arbres m'adopteront peu à peu, et pour le mériter, j'apprends ce

qu'il faut savoir:

«Je sais déjà regarder les nuages qui passent.

«Je sais aussi rester en place.

«Et je sais presque me taire.»

Quand les anthologies accueilleront cette page, elles n'en auront guère

d'une ironie aussi fine et d'une poésie aussi vraie.

* * * * *

LOUIS DUMUR

Représenter la logique parmi une assemblée de poètes, est un rôle

difficile et qui a ses inconvénients. On risque d'être pris trop au

sérieux et, par suite, de se sentir porté à maintenir sa littérature

dans les tons graves. La gravité n'est pas nécessaire à l'expression de

ce que l'on croit être la vérité; l'ironie pimente agréablement la

tisane morale; il faut du poivre dans cette camomille; affirmer avec

dédain est un moyen assez sûr de n'être pas dupe, même de ses propres

affirmations. Cela est très utilisable en littérature, car tout y est

incertain et l'art lui-même n'est sans doute qu'un jeu où,

philosophiquement, nous nous trompons les uns les autres. C'est pourquoi

il est bon de sourire.

M. Dumur sourit rarement. Mais si maintenant, ayant conquis, rien qu'en

vivant, plus d'indulgence et quelques droits à la véritable amertume,

s'il voulait sourire pour se défendre et se distraire, il semble que

toute l'assemblée des poètes protesterait, étonnée et peut-être

scandalisée. Alors il demeure grave, par habitude et par la logique.

Il est la Logique même. Il sait observer, combiner, déduire; ses romans,

ses drames, ses poèmes sont des constructions solides dont

l'architecture pondérée plaît par la savante symétrie des courbes,

toutes dirigées vers un dôme central où l'oeil est sévèrement ramené.

Il est assez fort et assez volontaire pour, épris d'une erreur, ne

l'abandonner qu'après l'avoir acculée à ses conséquences les plus

extrêmes, et assez maître de lui-même pour ne pas avouer son erreur et

même la défendre avec toutes les ingéniosités du raisonnement. Tel son

système de vers français basés sur l'accent tonique; il est vrai que le

résultat, souvent manqué, car les langues ont, elles aussi, une logique

assez impérieuse, était parfois heureux et inattendu avec des

«hexamètres» comme celui-ci.

L'orgueilleuse paresse des nuits, des parfums et des seins.

C'est vers le théâtre que M. Dumur semble avoir orienté définitivement

son activité intellectuelle. Ses pièces (je ne parle pas de Rembrandt,

drame purement historique, de grand style et de vaste déploiement):

d'abord, les pages coupées, on est surpris par un décor rentoilé et des

noms repeints et un jour de réalisme conventionnel, une ordonnance de

choses et d'êtres usés sous l'habit neuf et le vernis frais,--mais dès

la troisième ligne lue, l'auteur affirme qu'en ce triste paysage

scénique il fera entendre des paroles valables et qu'un souffle

progressif jusqu'à la tempête renversera la plantation.

Le paravent rentoilé est voulu tel que, sa banalité peu à peu détruite,

êtres et choses déshabillés par un caprice de la foudre, il ne reste

debout qu'une idée nue ou voilée de sa seule obscurité essentielle.

Donc ce vieux-neuf déco, est là comme le plus simple, le plus sous la

main, et celui où l'imagination neutre d'une foule spectatrice pourra,

avec le moindre effort, situer un combat mental dont les armes sont des

accessoires de théâtre.

Un homme s'en va par le monde portant avec soi un coffre plein de terre

natale et libre; il porte son amour; mais un jour il est écrasé par son

amour. A l'heure de cette chute, un autre homme comprend: il éloigne, de

lui la femme qui va lui briser les bras. Aimer, c'est se charger d'un

impérieux fardeau au moment même où, cessant d'être libre, on cesse

d'être fort. La Motte de terre explique cela avec lucidité et avec

force, travail d'un écrivain tout à fait maître de ses dons naturels et

qui les manie avec aisance et cet air de domination qui dompte

facilement les idées. Il arrive qu'une oeuvre soit, et soit supérieure à

l'homme et à son intelligence même, mais de peu; si peu et mensonge

innocent, c'est un spectacle humiliant et qui incite au mépris plus que

l'aveu écrit de la médiocrité la plus hideuse et la plus adéquate au

cerveau qui l'enfanta: l'homme de valeur est toujours supérieur à son

oeuvre, car son désir est trop vaste pour qu'il le remplisse jamais, et

son amour trop miraculeux pour qu'il le rencontre jamais. La

Nébuleuse, que l'on vient de jouer, est un poème d'une belle et

profonde perspective, où se voient symbolisées,par des êtres ingénus,

les générations successives des hommes qui se suivent sans se

comprendre, presque sans se voir, tant leurs âmes sont différentes, et

toutes toujours résumées, vers le moment de leur déclin, par l'enfant,

par l'avenir, par la «nébuleuse» dont la naissance enfin avérée va faire

mourir, sous sa clarté matinale, les sourires fanés des vieilles

étoiles. Et l'on pressent, la vision close, que ce demain, qui va

devenir aujourd'hui, sera tout pareil à ses frères défunts, et qu'en

somme il n'y a rien d'ajouté au spectacle dont s'amusent les défuntes

années penchées.

Sur les balcons du Ciel en robes surannées.

Mais ce rien ne laisse pas d'avoir quelque importance pour les atomes

humains qui le forment et qui le déterminent; il est le délicieux

nouveau que nous respirons et dont nous vivons. Du nouveau! Du nouveau!

Et que chaque intelligence affirme, même passagère, sa volonté d'être,

et d'être dissemblable des manifestations antérieures ou ambiantes, et

que chaque nébuleuse aspire au rôle d'un astre dont la lueur soit

distincte et claire entre les autres lueurs!

J'ai lu tout cela dans le texte et dans les silences du dialogue, car

lorsque, ce qui arrive, une oeuvre d'art est le développement d'une

idée, les interlignes mêmes répondent à ceux qui savent les interroger.

M. Dumur est en train de créer un théâtre philosophique, un théâtre à

idées, et, parallèlement, de renouveler le roman à thèses, car Pauline

ou la Liberté de l'Amour est une oeuvre sérieuse, ordonnée avec talent,

originalement pensée, et qui implique une rare valeur intellectuelle.

* * * * *

GEORGES EEKHOUD

Il y a peu de dramaturges parmi les nouveaux venus, j'entends

d'observateurs fervents du drame humain, doués de cette large sympathie

qui engage un écrivain à fraterniser avec tous les modes et toutes les

formes de la vie. Aux uns les mouvements du vulgaire semblent

négligeables, peut-être parce qu'ils manquent de cet esprit de

généralisation philosophique qui élève à la hauteur d'une tragédie

l'aventure la plus humble. D'autres ont et avouent la tendance à tout

simplifier, n'observent et ne comparent les faits que pour en extraire

des résumés et des quintessences; ils ont scrupule et comme pudeur à

raconter des mécanismes si souvent décrits: ils établissent des

portraits d'âmes, ne gardant de l'anatomie physique que la seule

matérialité nécessaire à soutenir le jeu des couleurs. Un tel art, outre

qu'il a l'inconvénient de répugner au peuple des lecteurs (qui veut

qu'on lui conte des histoires et qui alors les demande au premier venu),

est le signe d'une évidente et trop dédaigneuse absence de passion: or

le dramaturge est un passionné, un amoureux fou de la vie, et de la vie

présente, non des choses d'hier, des représentations mortes dont on

retrouve les décors fanés dans les cercueils de plomb, mais des êtres

d'aujourd'hui avec toutes leurs beautés et leurs laideurs animales,

leurs âmes obscures, leur vrai sang qui va jaillir d'un coeur et pas

d'une vessie gonflée, si on les poignarde au cinquième acte.

M. Georges Eekhoud est un dramaturge, un passionné, un buveur de vie et

de sang.

Ses sympathies sont multiples et très diverses; il aime tout,

«Nourrissez-vous de tout ce qui a vie.» Obéissant à la parole biblique,

il se fortifie à tous les repas que le monde lui offre; il s'assimile la

tendre ou la dure sauvagerie des paysans ou des marins avec autant de

certitude que la psychologie la plus déliée et la plus hypocrite des

créatures ivres de civilisation, l'inquiétante infamie des amours

excentriques et la noblesse des passions dévouées, le jeu brutal des

lourdes moeurs populaires et la perversion délicate de certaines âmes

adolescentes. Il ne fait aucun choix, mais il comprend tout, parce qu'il

aime tout.

Cependant, soit volontairement, soit cloué au sol natal par les

nécessités sociales, il a limité le champ de ses chasses fantastiques

aux limites mêmes des vieilles Flandres. Cela convenait à son génie, qui

est flamand, merveilleusement, excessif en ses extases sentimentales

comme en ses débauches vitales, Philippe de Champaigne ou Jordaens,

allongeant des faces maigres dramatisées par les yeux de l'idée fixe ou

déployant tout le rouge débordement des chairs joyeuses. M. Eekhoud est

donc un écrivain représentatif d'une race, ou d'un moment de cette race:

cela est important pour assurer à une oeuvre la durée et une place dans

les histoires littéraires.

Cycle patibulaire, qui, réimprimé, vient d'être rendu au public, Mes

communions, parues l'an passé, semblent les deux livres de M. Eekhoud

où ce passionné crie le plus hautement et le plus clairement ses

charités, ses colères, ses pitiés, ses mépris et ses amours, lui-même

troisième tome de cette merveilleuse trilogie dont les deux premiers ont

pour titre, Maeterlinck, Verhaeren.

Jouant un peu sur le mot, je l'ai appelé «dramaturge», au mépris des

étymologies et de l'usage, quoiqu'il n'ait jamais écrit pour le théâtre;

mais à la façon dont ses récits sont machinés et comme équilibrés à

miracle sur le revirement, sur le retour à leur vraie nature des

caractères d'abord affolés par la passion, on devine un génie

essentiellement dramatique.

Il a le génie des revirements. Un caractère, puis la vie pèse et le

caractère fléchit; une nouvelle pesée le redresse et le dresse selon sa

vérité originelle: c'est l'essence même du drame psychologique, et si le

décor participe aux modifications humaines, l'oeuvre prend un air

d'achèvement, de plénitude, donne une impression d'art inattendu par la

logique acceptée des simplicités naturelles. Cela pourrait être un

système de composition (pas encore mauvais), mais non pas ici: les

chuchotements de l'instinct sont écoutés et accueillis; la nécessité de

la catastrophe s'impose à cet esprit lucide (qui n'a point troublé son

miroir en soufflant dessus) et il relate clairement les conséquences des

mouvements sismiques de l'âme humaine. Il y a de bons exemples de cet

art dans les nouvelles de Balzac: El Verdugo n'est qu'une suite de

revirements, mais trop sommaires: le Coq Rouge de M. Eekhoud, aussi

dramatique, est d'une analyse bien plus profonde et, enfin, s'ouvre

largement comme un beau paysage transformé sans effort par le jeu des

nuées et les vagues lumineuses.

Pareillement belle, quoique d'une beauté cruelle, la tragique histoire

appelée simplement Une mauvaise rencontre où l'on voit la

transfiguration héroïque de l'âme pitoyable d'un frêle rôdeur dompté par

la puissance d'un geste d'amour et, sous le magnétisme impérieux du

verbe, fleuri martyr, jet de sang pur jaillissant en miracle des veines

putréfiées de la charogne sociale. Plus tard Mauxgavres jouit et meurt

de l'épouvante d'avoir vu ses paroles se réaliser jusqu'à leurs

convulsions suprêmes et la cravate rouge du prédestiné devenue le garrot

d'acier qui coupe en deux les cous blancs.

Il y a dans un roman de Balzac[1] un rapide épisode, et confus, qui

rappellerait cette tragédie aux généalogistes des idées. Par haine de

l'humanité, M. de Grandville donne un billet de mille francs à un

chiffonnier afin d'en faire un ivrogne, un paresseux, un voleur; quand

il rentre chez lui, il apprend que son fils naturel vient d'être arrêté

pour vol: ce n'est que romanesque. Cette même anecdote, moins la

conclusion, se retrouve dans A Rebours où des Esseintes agit, mais sur

un jeune voyou, à peu près comme M. de Grandville et pour un motif de

scepticisme haineux. Voilà un possible arbre de Jessé, mais que je

déclare inauthentique, car la perversité tragique de M. Eekhoud, chimère

ou effraie, est un monstre original et sincère.

Si la sincérité est un mérite, ce n'est pas sans doute un mérite

littéraire absolu; l'art s'accommode fort bien du mensonge et nul n'est

tenu de confesser ni ses «communions», ni ses répulsions; mais j'entends

ici par sincérité cette sorte de désintéressement artistique qui fait

que l'écrivain, n'ayant peur ni de terrifier le cerveau moyen ni de

contrister tels amis ou tels maîtres, déshabille sa pensée selon la

calme impudeur de l'innocence extrême du vice parfait,--ou de la

passion. Les «communions» de M. Eekhoud sont passionnées; il s'attable

avec ferveur et, s'étant nourri de charité, de colère, de pitié, de

mépris, ayant goûté à tous les élixirs d'amour fabriqués pieusement par

sa haine, il se lève, ivre, mais non repu, des joies futures.

[1] La Femme vertueuse, Paris, 1835.--Ce titre a disparu dans la Comédie

Humaine. Balzac modifiait souvent ses titres à chaque nouvelle édition.

* * * * *

PAUL ADAM

L'auteur du Mystère des Foules fait invinciblement songer à Balzac; il

en a la puissance et aussi la force dispersive. Comme Balzac, mais en

bien moindre quantité, il écrivit, très jeune, d'exécrables tomes, où

nul n'aurait pu prévoir le génie futur d'une intelligence vraiment

cyclique; La Force du mal n'est pas plus en germe dans le Thé chez

Miranda que le Père Goriot dans Jane la Pâle ou le Vicaire des

Ardennes. M. Paul Adam est pourtant un précoce, mais il y a des limites

à la précocité, surtout chez un écrivain destiné à raconter la vie telle

qu'il la voit et telle qu'il la sent. Il faut que l'éducation des sens

ait eu le temps de se parachever et que l'expérience ait fortifié

l'esprit dans l'art des comparaisons et du choix, de l'association et de

la dissociation des idées. Un romancier encore a besoin d'une large

érudition et de toutes sortes de notions que l'on n'acquiert solides que

lentement, par hasard, par le bon vouloir des choses et la complaisance

des événements.

Aujourd'hui, M. Paul Adam est dans tout son rayonnement et à la veille

même de la gloire. Chacun de ses gestes, chacun de ses pas le rapproche

de la bombarde prête à éclater, et s'il résiste au tremblement du coup

de tonnerre, il sera roi et maître. Par cette bombarde, j'entends non la

grande foule, mais ce large public, déjà trié une fois, qui, insensible

à l'art pur, exige néanmoins que ses émotions romanesques lui soient

servies enrobées dans de la vraie littérature, originale, fortement

parfumée, de pâte longue savamment pétrie, et de forme assez nouvelle

pour surprendre et séduire. Ce fut le public de Balzac; c'est le public

que M. Paul Adam semble en train de reconquérir.

Le roman de moeurs (je laisse en dehors trois ou quatre maîtres que je

n'ai pas à juger ici) est tombé plus bas que jamais depuis un siècle et

demi qu'il fut importé d'Angleterre. Négligeant l'observation et le

style, dépourvus d'imagination, de fantaisie et surtout d'idées, tant

générales que particulières, les façonniers qui assument le métier de

narrer des histoires ont déconsidéré la fiction au point qu'un homme

intelligent, soucieux de loisirs dignes de son intelligence, n'ose plus

ouvrir un de ces tomes et que les quais eux-mêmes se révoltent et

s'endiguent contre le flot jaune. M. Paul Adam a certainement souffert

de cette crise de mépris: des lettrés mal informés ont cru longtemps que

ses romans étaient pareils à tous les autres. Ils en sont très

différents.

D'abord par le style: M. Paul Adam use d'une langue vigoureuse, serrée,

pleine d'images, neuve jusqu'à inaugurer des formes syntaxiques. Par

l'observation: son regard aigu pénètre comme un dard de guêpe dans les

choses et dans les âmes; il lit, comme la photographie nouvelle, à

travers les chairs et à travers les coffrets. Par l'imagination qui lui

permet d'évoquer et de faire vivre les êtres les plus divers, les plus

caractéristiques, les plus personnels, il a, comme Balzac, le génie de

donner à ses personnages non seulement la vie, mais la personnalité,

d'en faire de vrais individus, tous bien doués d'une âme particulière;

dans la Force du Mal, une jeune fille est ainsi posée et si nettement

sous nos yeux qu'elle en devient inoubliable; malheureusement son

caractère fléchit à la fin du roman, trop brusquement résumé. Par la

fécondité, enfin, fécondité non pas seulement linéaire et d'abattage de

sillons, mais d'oeuvres dont les moindres sont encore des oeuvres.

Il a entrepris deux grandes épopées romanesques que son génie ardent et

fier achèvera à l'état de monuments, l'Époque et les Volontés

merveilleuses. A lui tout seul il travaille comme une ruche, et au

moindre soleil les idées abeilles sortent tumultueuses et se dispersent

vers les vastes campagnes de la vie.

Paul Adam est un spectacle magnifique.

* * * * *

LAUTRÉAMONT

C'était un jeune homme d'une originalité furieuse et inattendue, un

génie malade et même franchement un génie fou. Les imbéciles deviennent

fous et dans leur folie l'imbécillité demeure croupissante ou agitée;

dans la folie d'un homme de génie il reste souvent du génie: la forme de

l'intelligence a été atteinte et non sa qualité; le fruit s'est écrasé

en tombant, mais il a gardé tout son parfum et toute la saveur de sa

pulpe, à peine trop mûre.

Telle fut l'aventure du prodigieux inconnu Isidore Ducasse, orné par

lui-même de ce romantique pseudonyme: Comte de Lautréamont. Il naquit à

Montevideo, en avril 1846, et mourut âgé de vingt-huit ans, ayant publié

les Chants, de Maldoror et des Poésies, recueil de pensées et de

notes critiques d'une littérature moins exaspérée et même, çà et là,

trop sage. On ne sait rien de sa vie brève; il ne semble avoir eu

aucunes relations littéraires, les nombreux amis apostrophés en ses

dédicaces portant des noms demeurés occultes.

Les Chants de Maldoror sont un long poème en prose dont les six

premiers chants seuls furent écrits. Il est probable que Lautréamont,

même vivant, ne l'eût pas continué. On sent, à mesure que s'achève la

lecture du volume, que la conscience s'en va, s'en va,--et quand elle

lui est revenue, quelques mois avant de mourir, il rédige les Poésies,

où, parmi de très curieux passages, se révèle l'état d'esprit d'un

moribond qui répète, en les défigurant dans la fièvre, ses plus

lointains souvenirs, c'est-à-dire pour cet enfant les enseignements de

ses professeurs!

Motif de plus que ces chants surprennent. Ce fut un magnifique coup de

génie, presque inexplicable. Unique ce livre le demeurera, et dès

maintenant il reste acquis à la liste des oeuvres qui, à l'exclusion de

tout classicisme, forment la brève bibliothèque et la seule littérature

admissibles pour ceux dont l'esprit, mal fait, se refuse aux joies,

moins rares, du lieu commun et de la morale conventionnelle.

La valeur des Chants de Maldoror, ce n'est pas l'imagination pure qui

la donne: féroce, démoniaque, désordonnée ou exaspérée d'orgueil en des

visions démentes, elle effare plutôt qu'elle ne séduit; puis, même dans

l'inconscience, il y a des influences possibles à déterminer: «O Nuits

de Young, s'exclame l'auteur en ses Poésies, que de sommeil vous

m'avez coûté!» Aussi le dominent çà et là les extravagances romantiques

de tels romanciers anglais encore de son temps lus, Anne Radcliffe et

Maturin (que Balzac estimait), Byron, puis les rapports médicaux sur des

cas d'érotisme, puis la Bible. Il avait certainement de la lecture, et

le seul auteur qu'il n'allègue jamais, Flaubert, ne devait jamais être

loin de sa main.

Cette valeur que je voudrais qualifier, elle est, je crois, donnée par

la nouveauté et l'originalité des images et des métaphores, par leur

abondance, leur suite logiquement arrangée en poème, comme dans la

magnifique description d'un naufrage: toutes les strophes (encore que

nul artifice typographique ne les désigne) finissent ainsi: «Le navire

en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais il sombre avec

lenteur ... avec majesté.» Pareillement les litanies du Vieil Océan:

«Vieil Océan, tes eaux sont amères ... je te salue, vieil Océan.--Vieil

Océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle de

tes royaumes flegmatiques... je te salue, Vieil Océan.» Voici d'autres

images: «Comme un angle à perte de vue de grues frileuses méditant

beaucoup, qui, pendant l'hiver, vole puissamment à travers le silence»,

et cette effarante invocation: «Poulpe au regard de soie!» Pour

qualifier les hommes, ce sont des expressions d'une suggestivité

homérique: «Les hommes aux épaules étroites.--Les hommes à la tète

laide.--L'homme à la chevelure pouilleuse.--L'homme à la prunelle de

jaspe.--Humains à la verge rouge.» D'autres d'une violence

magnifiquement obscène: «Il se replace dans son attitude farouche et

continue de regarder, avec un tremblement nerveux, la chasse à l'homme,

et les grandes lèvres du vagin d'ombre, d'où découlent, sans cesse,

comme un fleuve, d'immenses spermatozoïdes ténébreux qui prennent leur

essor dans l'éther lugubre, en cachant, avec le vaste déploiement de

leurs ailes de chauve-souris, la nature entière, et les légions

solitaires de poulpes, devenues mornes à l'aspect de ces fulgurations

sourdes et inexprimables.» (1868: qu'on ne croie donc pas à des phrases

imaginées sur quelque estampe d'Odilon Redon.) Mais quelle légende, au

contraire, quel thème pour le maître des formes rétrogrades, de la peur,

des amorphes grouillements des êtres qui sont presque,--et quel livre,

écrit, on l'affirmerait,pour le tenter!

Voici un passage bien caractéristique à la fois du talent de Lautréamont

et de sa maladie mentale:

Le livre des masques: Portraits symbolistes · 第 3 / 7 段