comme il a bu à toutes les source;, il connaît plus d'une manière de

s'enivrer: dilettante d'espèce supérieure, quand il aura épuisé la joie

des navigations, quand il aura choisi sa demeure (sans doute près d'une

vieille fontaine sacrée), ayant beaucoup cueilli, ayant beaucoup semé de

nobles graines, il se verra le maître d'un jardin royal et d'un peuple

odorant de fleurs,

Fleurs éternelles, fleurs égales aux dieux!

* * * * *

A.-FERDINAND HEROLD

Le danger du vers libre, c'est qu'il demeure amorphe, que son rythme,

trop peu accentué, lui donne quelques-uns des caractères de la prose.

Le plus beau vers reste bien, il me semble, le vers formé d'un nombre

régulier de syllabes pleines ou accentuées et dans lequel la place des

accents est évidente et non laissée au choix du lecteur ou du

dédamateur; il n'y a pas que les poètes qui lisent les poètes et il est

imprudent de se confier au hasard des interprétations. On pense bien que

je ne m'amuserai pas à citer tels vers qui me paraissent mauvais; et

surtout je n'irai pas les chercher dans les poèmes de M. Herold, pour

qui la préférence serait imméritée. Non pas que M. Herold possède à un

haut point le don du rythme, mais il le possède assez pour que sa poésie

ait la grâce d'une chose vivante, doucement et languidement vivante.

C'est un poète de douceur; sa poésie est blonde avec, dans ses blonds

cheveux vierges, des perles, et au cou et aux doigts des colliers et des

bagues, élégantes et fines gemmes. Ce mot est le mot bien aimé du poète;

ses héroïnes sont fleuries de gemmes autant que ses jardins sont fleuris

de lys.

La blonde, la blanche, la belle Dame des Lys,

il l'aima, mais que d'autres, que de reines et que de saintes! Liseur de

livres oubliés, il trouve là de précieuses légendes qu'il transpose en

courts poèmes, souvent de la longueur d'un sonnet. Lui seul les connaît,

ces reines, Marozie, Anfélize, Bazine, Paryze, Orable ou Aélis, et ces

saintes, Nonita, Bertilla, Richardis,--Gemma! Celle-ci est la première à

laquelle il ait pensé; il lui donne sur le vitrail la plus belle place,

heureux d'écrire une fois de plus ce mot dont il subit le charme.

M. Herold est l'un des plus objectifs, parmi les poètes nouveaux; il ne

se raconte guère lui-même; il lui faut des thèmes étrangers à sa vie, et

il en choisit même qui semblent étrangers à ses croyances: ses reines

n'en sont pas moins belles, ni ses saintes moins pures. On trouvera ces

panneaux et ces vitraux dans le recueil intitulé: Chevaleries

sentimentales, la plus importante et la plus caractéristique de ses

oeuvres. C'est une lecture vraiment agréable et on passe de douces

heures parmi ces femmes, ces lys, ces gemmes, ces roses d'automne.

Les roses d'automne s'étiolent,

Les roses qui fleurissaient les tombes;

Lentement s'effeuillent les corolles

Et le sol froid est jonché de pétales qui tombent.

N'est-ce pas d'une mélancolie bien douce? Et ceci:

Il y a des maisons qui pleurent sur le port,

Il y a des glas qui sonnent dans les clochers,

Où tintent des cloches vagues:

Vers quels fleuves de mort

Les vierges ont-elles marché,

Les vierges qui avaient aux doigts de blondes bagues?

Ainsi, sans forcer son talent à une expression passionnée de la vie,

oeuvre à laquelle il serait sans doute malhabile, sans prétendre aux

dons qu'il n'a pas, M. Herold s'est créé pour son plaisir et pour le

nôtre une poésie de grâce et de pureté, de tendresse et de douceur.

Si l'on demandait tout au même poète, lequel répondrait? L'essentiel est

d'avoir un jardin, d'y mettre la bêche et d'y semer des graines; les

fleurs qui pousseront, oeillets, violettes ou pivoines, auront leur prix

et leur charme, selon l'heure ou selon la saison.

* * * * *

ADOLPHE RETTÉ

Par sa fécondité en poètes, la journée que nous vivons, et qui dure

depuis dix ans déjà, n'est presque comparable à aucune des journées

passées, même les plus riches de soleil et de fleurs. Il y eut des

douces promenades matinales dans la rosée, sur les pas de Ronsard; il y

eut une belle après-midi, quand soupirait la viole lasse de Théophile,

entendue d'entre les hautbois et les buccins; il y eut la journée

romantique orageuse, sombre et royale, troublée vers le soir par le cri

d'une femme que Baudelaire étranglait; il y eut le clair de lune

parnassien, et se leva le soleil verlainien,--et nous en sommes là si

l'on veut, en plein midi, au milieu d'une large campagne pourvue de tout

ce qu'il faut pour faire des vers: herbes, fleurs, fleuves, ruisselets,

bois, cavernes et des femmes jeunes et si fraîches qu'on dirait les

pensées nouvellement écloses d'un cerveau ingénu.

La large campagne est toute pleine de poètes, qui s'en vont, non plus

par troupes, comme au temps de Ronsard, mais seuls et l'air un peu

farouche; ils se saluent de loin par des gestes brefs. Tous n'ont pas de

nom et plusieurs n'en auront jamais: comment les appellerons-nous?

Laissons qu'ils jouent, pendant que celui-ci nous accueillera et nous

dira un peu de son rêve.

C'est Adolphe Retté.

On le reconnaît entre tous à son allure dévergondée et presque sauvage;

il brise les fleurs, s'il ne les cueille, et avec les roseaux il fait

des radeaux qu'il jette au courant, vers le hasard, vers demain; mais

quand passent les jeunes femmes, il sourit et il s'alanguit. Une belle

dame passa... et il dit:

Dame des lys amoureux et pâmés,

Dame des lys languissants et fanes,

Triste aux veux de belladone--

Dame d'un rêve de roses royales,

Dame des sombres roses nuptiale?,

Frêle comme une madone--

Dame de ciel et de ravissement,

Dame d'extase et de renoncement,

Chaste étoile très lointaine--

Dame d'enfer, ton sourire farouche,

Dame du diable, un baiser de ta bouche,

C'est le feu des mauvaises fontaines

Et je brûle si je te touche.

La belle dame passa, mais sans s'émouvoir de l'imprécation finale,

qu'elle attribua sans doute à un excès d'amour; elle passa rendant au

poète sourire pour sourire.

Cette idylle eut pour premier épilogue une admirable plainte,

Mon âme, il me semble que vous êtes un jardin....

un jardin où l'on voit, laissés aux charmilles, dans la brume du soir,

des lambeaux du voile

De la Dame qui est passée.

Quelque temps après cette aventure, on apprit que M. Retté, revenu d'un

voyage à l'Archipel en fleurs, s'était enrichi d'une nouvelle

cueillaison de rêves. Il s'enrichira encore. Son talent est une greffe

vivace entée sur un sauvageon fier et de belle viridité. Poète, M.

Adolphe Retté n'a pas que le sens du rythme et l'amour du mot; il aime

les idées et les aime neuves et même excessives; il veut se libérer de

tous les vieux préjugés et il voudrait pareillement libérer ses frères

en esclavage social. Ses derniers livres la Forêt bruissante et

Similitudes affirment cette tendance. L'un est un poème lyrique;

l'autre, un poème dramatique en prose, très simple, très curieux et très

extraordinaire par le mélange qu'on y voit des rêves doux d'un poète

tendre et des imaginations un peu rigides et un peu naïves de l'utopie

anarchiste. Mais sans naïveté, c'est-à-dire sans fraîcheur d'âme, y

aurait-il des poètes?

* * * * *

VILLIERS DE L'ISLE-ADAM

On s'est plu, témoignage maladroit d'une admiration pieusement troublée,

à dire et même à baser sur ce dit une paradoxale étude: «Villiers de

l'Isle-Adam ne fut ni de son pays, ni de son temps.» Cela paraît énorme,

car enfin un homme supérieur, un grand écrivain est fatalement, par son

génie même, une des synthèses de sa race et de son époque, le

représentant d'une humanité momentanée ou fragmentaire, le cerveau et la

bouche de toute une tribu et non un fugace monstre. Comme Châteaubriand,

son frère de race et de gloire, Villiers fut l'homme du moment, d'un

moment solennel; tous deux, avec des vues et sous des apparences

diverses, recréèrent pour un temps l'âme de l'élite: de l'un naquit le

catholicisme romantique et ce respect des traditionnelles vieilles

pierres; et de l'autre, le rêve idéaliste et ce culte de l'antique

beauté intérieure; mais l'un fut encore l'orgueilleux aïeul de noue

farouche individualisme; et l'autre encore nous enseigna que la vie

d'autour de nous est la seule glaise à manier. Villiers fut de son temps

au point que tous ses chefs-d'oeuvre sont des rêves solidement basés sur

la science et sur la métaphysique modernes, comme l'Ève future, comme

Tribulat Bonhomet, cette énorme, admirable et tragique bouffonnerie,

où vinrent converger, pour en faire la création peut-être la plus

originale du siècle,tous les dons du rêveur, de l'ironiste et du

philosophe.

Ce point élucidé, on avouera que Villiers, être d'une effroyable

complexité, se prête naturellement à des interprétations

contradictoires; il fut tout; nouveau Goethe, mais, si moins conscient,

si moins parfait, plus acéré, plus tortueux, plus mystérieux, et plus

humain, et plus familier. Il est toujours parmi nous et il est en nous,

par son oeuvre et par l'influence de son oeuvre, que subissent et avec

joie les meilleurs d'entre les écrivains et les artistes de l'heure

actuelle: c'est qu'il a rouvert les portes de l'au-delà closes avec quel

fracas, on s'en souvint, et par ces portes toute une génération s'est

ruée vers l'infini. La hiérarchie ecclésiastique nombre parmi ses

clercs, à côté des exorcistes, les portiers, ceux qui doivent ouvrir les

portes du sanctuaire à toutes les bonnes volontés; Villiers cumula pour

nous ces deux fonctions: il fut l'exorciste du réel et le portier de

l'idéal.

Complexe, mais on peut le voir un double esprit. Il y avait en lui deux

écrivains essentiellement dissemblables: le romantique et l'ironiste. Le

romantique naquit le premier et mourut le dernier: Elën et Morgane;

Akëdyssëril et Axël. Le Villiers ironiste, l'auteur des Contes

cruels et de Tribulat Bonhomet est intermédiaire entre les deux

phases romantiques; l'Ève future représenterait comme un mélange de

ces deux tendances si diverses, car ce livre d'une écrasante ironie est

aussi un livre d'amour.

Villiers se réalisa donc à la fois par le rêve et par l'ironie,

ironisant son rêve, quand la vie le dégoûtait même du rêve. Nul ne fut

plus subjectif. Ses personnages sont créés avec des parcelles de son

âme, élevées, ainsi que selon un mystère, à l'état d'âmes authentiques

et totales. Si c'est un dialogue, il fera proférer à tel personnage des

philosophies bien au-dessus de sa normale intelligence des choses. Dans

Axël, l'abbesse parlera de l'enfer comme Villiers aurait pu parler de

l'hégélianisme, dont vers la fin il enseignait les déceptions, après en

avoir accepté, d'abord, les larges certitudes: «C'en est fait! L'enfant

éprouve déjà le ravissement et les enivrances de l'Enfer.» Il les

éprouva: il aimait, en baudelairien, le blasphème, pour ses occultes

effets, le risque immense d'un plaisir qui se prend aux dépens de Dieu

même. Le sacrilège est en actes; le blasphème en mots. Il croyait

davantage aux mots qu'aux réalités, qui ne sont, d'ailleurs, que l'ombre

tangible des mots, car il est bien évident, et par un très simple

syllogisme, que, s'il n'y a pas de pensée en absence de verbe, il n'y a

pas, non plus, de matière en absence de pensée. La puissance des mots,

il l'admettait jusqu'à la superstition. Les seules corrections visibles

du second au premier texte d'Axël, par exemple, consistent en

l'adjonction de mots d'une spéciale désinence, tels que, afin d'évoquer

un milieu ecclésiastique et conventuel: proditoire, prémonitoire,

satisfactoire; et: fruition, collaudation, etc. Ce même sens de

mystiques pouvoirs de l'articulation syllabique l'incite vers des

recherches de dénominations aussi étranges que: le Desservant de

l'office des Morts, fonction d'église qui n'exista jamais, sinon au

monastère de Sainte-Appollodora; ou, l'Homme-qui-marche-sous-terre,

nom que nul Indien ne porta hors des scènes du Nouveau-Monde.

Le réel il l'a, en un très ancien brouillon de page afférant à l'Ève

future, peut-être, ainsi défini:

«... Maintenant je dis que le Réel a ses degrés d'être. Une chose est

d'autant plus ou moins réelle pour nous qu'elle nous intéresse plus ou

moins, puisqu'une chose qui ne nous intéresserait en rien serait pour

nous comme si elle n'était pas,--c'est-à-dire, beaucoup moins, quoique

physique, qu'une chose irréelle qui nous intéresserait.

«Donc, le Réel, pour nous, est seulement ce qui nous touche, soit les

sens, soit l'esprit; et selon le degré d'intensité dont cet unique

réel, que nous puissions apprécier et nommer tel, nous impressionne,

nous classons dans notre esprit le degré d'être plus ou moins riche en

contenu qu'il nous semble atteindre, et que, par conséquent, il est

légitime de dire qu'il réalise.

«Le seul contrôle que nous ayons de la réalité, c'est l'idée.»

Encore:

«... Et sur le sommet d'un pin éloigné, isolé au milieu d'une clairière

lointaine, j'entendis le rossignol,--unique voix de ce silence...

Les sites «poétiques» me laissent presque toujours assez froid,--attendu

que, pour tout homme sérieux, le milieu le plus suggestif d'idées

réellement «poétiques» n'est autre que quatre murs, une table et de la

paix. Ceux-là qui ne portent pas en eux l'âme de tout ce que le monde

peut leur montrer, auront beau le regarder: ils ne le reconnaîtront pas,

toute chose n'étant belle que selon la pensée de celui qui la regarde et

la réfléchit en lui-même. En «poésie» comme en religion, il faut la foi,

et la foi n'a pas besoin de voir avec les yeux du corps pour contempler

ce qu'elle reconnaît bien mieux en elle-même....»

De telles idées furent maintes fois, sous de multiples formes toujours

nouvelles, toujours rares, exprimées par Villiers de l'Isle-Adam dans

son oeuvre. Sans aller jusqu'aux négations pures de Berkeley, qui ne

sont pourtant que l'extrême logique de l'idéalisme subjectif, il

recevait, dans sa conception de la vie, sur le même plan, l'Intérieur et

l'Extérieur, l'Esprit et la Matière, avec une très visible tendance à

donner au premier terme la domination sur le second. Jamais la notion de

progrès ne fut pour lui autre chose qu'un thème à railleries,

concurremment avec la niaiserie des positivistes humanitaires qui

enseignent aux générations, mythologie à rebours, que le Paradis

terrestre, superstition si on lui assigne le passé, devient, si on le

place dans l'avenir, le seul légitime espoir.

Au contraire, il fait dire à un protagoniste (sans doute Edison), dans

un court fragment d'un ancien manuscrit de l'Ève future:

«Nous en sommes à l'âge mûr de l'Humanité, voilà tout. A bientôt la

sénilité de cet étrange polype, sa décrépitude, et, l'évolution

accomplie, son retour mortel au mystérieux laboratoire où tous les

Apparaîtres s'élaborent éternellement grâce à ... quelque

indiscutable Nécessité....»

Et en ce dernier mot Villiers raille jusqu'à sa croyance en Dieu.

Était-il chrétien? Il le devint à la fin de sa vie: ainsi il connut

toutes les formes de l'ivresse intellectuelle.

* * * * *

LAURENT TAILHADE

L'individualisme, qui nous donne en littérature de si agréables

corbeilles de fleurs nouvelles, se trouve assez souvent stérilisé par la

poussée des mauvaises herbes de l'orgueil. On voit des jeunes gens, tout

enflés d'une infatuation monstrueuse, avouer la volonté de faire non

seulement leur oeuvre, mais en même temps l'Oeuvre, de produire la fleur

unique après quoi l'intelligence épuisée devra s'arrêter d'être féconde

et se recueillir dans le lent et obscur travail de la reconstitution des

sèves. Il y a même à Paris deux ou trois «machines à gloire» qui

s'arrogèrent le droit de prononcer seules ce mot qu'elles exilaient du

dictionnaire. Mais cela est peu important, car l'esprit souffle où il

veut, et, quand il souffle sous la peau des grenouilles et les rend

démesurées, c'est pour se distraire, car le monde est triste.

M. Tailhade n'a aucune des tares grotesques de l'orgueil: nul ne fait

plus simplement un métier plus simple, celui de littérateur. Les Romains

disaient rhéteur et cela signifiait celui qui parle, celui qui dompte le

verbe, celui qui assujettit les mots au joug de la pensée et qui sait

les manier, les exciter, les aiguillonner jusqu'à  leur imposer, à

l'heure même de sa fantaisie, les travaux les plus rudes, les plus

dangereux, les plus inédits. Latin de race et de goûts, M. Tailhade a

droit à ce beau nom de rhéteur dont se choque l'incapacité des cuistres;

c'est un rhéteur à la Pétrone, également maître dans la prose et dans

les vers.

Voici, tiré du rare Douzain de Sonnets, l'un d'eux:

HÉLÈNE (la laboratoire de Faust à Wittemberg)

Des âges évolus j'ai remonté le fleuve

Et, le coeur enivré de sublimes desseins,

Déserté le Hadès et les ombrages saints,

Où l'âme d'une paix ineffable s'abreuve.

Le Temps n'a pu fléchir la courbe de mes seins.

Je suis toujours debout et forte dans l'épreuve,

Moi, l'éternelle vierge et l'éternelle veuve,

Gloire d'Hellas, parmi la guerre aux noirs tocsins.

O Faust, je viens à toi, quittant le sein des Mères!

Pour toi, j'abandonnai, sur l'aile des chimères,

L'ombre pâle où les Dieux gisent, ensevelis.

J'apporte à ton amour, du fond des cieux antiques,

Ma gorge dont le Temps n'a pas vaincu les lys

Et ma voix assouplie aux rythmes prophétiques.

Ayant écrit cela et Vitraux, poèmes qu'un mysticisme dédaigneux

pimentait singulièrement, et cette Terre latine, prose d'une si

émouvante beauté, pages parfaites et uniques, d'une pureté de style

presque douloureuse, M. Tailhade se rendit tout à coup célèbre et

redouté par les cruelles et excessives satires qu'il appela, souvenir et

témoin d'un voyage que nous faisons tous sans fruit, Au pays du Mufle.

L'ignominie du siècle exaspère le Latin épris de soleil et de parfums,

de belles phrases et de beaux gestes et pour qui l'argent est de la joie

qu'on jette, comme des fleurs, sous les pas des femmes, et non de la

productive graine qu'on enterre pour qu'elle germe. Il s'y montre le

bourreau hautain des hypocrisies et des avarices, des fausses gloires et

des vraies turpitudes, de l'argent et du succès, du parvenu de la Bourse

et du parvenu du feuilleton. Dur et même injuste, il fouaille ses

propres haines; pour lui, comme pour tous les satiristes, l'ennemi

particulier devient l'ennemi public, mais quelle belle langue à la fois

traditionnelle et neuve, et quelle belle insolence:

Ce que j'écris n'est pas pour ces charognes!

Les ballades de M. Tailhade ne sont pas davantage destinées à faire

rêver les belles madames qui s'éventent avec des plumes de paon; il est

difficile d'en citer même une pleine strophe. Celle-ci n'est pas fort

méchante:

Bourget, Maupassant et Loti

Se trouvent dans toutes les gares.

On les offre avec le rôti,

Bourget, Maupassant et Loti.

De ces auteurs soyez loti

En même temps que de cigares:

Bourget, Maupassant et Loti

Se trouvent dans toutes les gares.

Ce n'est guère qu'amusant. Le Quatorzain d'Été peut se dire en entier

et même il est bon de le savoir par coeur, car c'est une merveille de

subtilité et un petit tableau de genre à soigner et à conserver.

L'épigraphe, ce vers de Rimbaud, dans les Premières Communions,

Elle fait la victime et la petite' épouse,

donne le ton du cadre:

Certes, monsieur Benoist approuve les gens qui

Ont lu Voltaire et sont aux Jésuites adverses.

Il pense. Il est idoine aux longues controverses,

Il adsperne le moine et le thériaki.

Même il fut orateur d'une loge écossaise.

Toutefois--car sa légitime croit en Dieu--

La petite Benoist, voiles blancs, ruban bleu,

Communia. Ça fait qu'on boit maint litre à seize.

Chez le bistro, parmi les bancs empouacrés,

Le billard somnolent et les garçons vautrés,

Rougit la pucelette aux gants de filoselle.

Or, Benoist qui s'émèche et tourne au calotin,

Montre quelque plaisir d'avoir vu, ce matin,

L'hymen du Fils unique et de sa demoiselle.

Ainsi, avec bien moins d'esprit, Sidoine Apollinaire raillait les

Barbares parmi lesquels la dureté des temps le forçait de vivre et,

comme l'évêque de Clermont, ce n'est pas en vain que Laurent Tailhade

les raille et les gouaille, car ses épigrammes dépasseront l'aire du

temps actuel: en attendant, je le tiens pour une des plus authentiques

gloires des présentes lettres françaises.

* * * * *

JULES RENARD

Un homme se lève de bon matin et s'en va par les chemins creux et par

les sentiers; il n'a peur ni de la rosée, ni des ronces, ni de la colère

des branches qui font la haie. Il regarde, il écoute, il flaire, il

chasse l'oiseau, le vent, la fleur, l'image. Sans hâte, mais anxieux

pourtant, car elle a l'oreille fine, il cherche la nature qu'il veut

surprendre au gîte; il la trouve, elle est là: alors, les ramilles

écartées doucement, il la contemple dans l'ombre bleue de sa retraite

et, sans l'avoir réveillée, refermant les rideaux, il rentre chez lui.

Avant de s'endormir, il compte ses images: «dociles elles renaissent au

gré du souvenir.»

M. Jules Renard s'est donné lui-même ce nom: le chasseur d'images. C'est

un chasseur singulièrement heureux et privilégié, car, seul, entre tous

ses confrères, il ne rapporte, bêtes et bestioles, que d'inédites

proies. Il dédaigne tout le connu, ou l'ignore; sa collection n'est que

de pièces rares et même uniques, mais qu'il n'a pas le souci de mettre

sous clef, car elles lui appartiennent tellement qu'un larron les

déroberait vainement. Une personnalité aussi aiguë, aussi accusée, a

quelque chose de déconcertant, d'irritant et, selon quelques jaloux,

d'excessif. «Faites donc comme nous, puisez dans le trésor commun des

vieilles métaphores accumulées; on va vite, c'est très commode.» Mais M.

Jules Renard ne tient pas à aller vite. Quoique fort laborieux, il

produit peu, et surtout peu à la fois, semblable à ces patients

burineurs qui taillent l'acier avec une lenteur géologique.

Étudiant un écrivain, on aime (c'est une manie que Sainte-Beuve nous

légua) à  connaître sa famille spirituelle, à  dénombrer ses ancêtres, à

établir de savantes filiations, à noter, tout au moins, des souvenirs de

longues lectures, des traces d'influence et le signe de la main mise un

instant sur l'épaule. Pour qui a beaucoup voyagé parmi les livres et les

idées, ce travail est assez simple et souvent facile au point qu'il vaut

mieux s'en abstenir, ne pas contrister l'a-droite ordonnance des

originalités acquises. Avec M. Renard, je n'ai pas eu ce scrupule, j'ai

voulu lui dessiner un beau feuillet de stud-book, mais le singulier

animal s'est présenté seul et les feuillages n'accrochent, parmi les

arabesques, que des médaillons vides.

S'être engendré tout seul, ne devoir son esprit qu'à soi-même, écrire

(puisqu'il s'agit d'écritures) avec la certitude de réaliser du vrai vin

nouveau, de saveur inattendue, originale et inimitable, voilà qui doit

être, pour l'auteur de l'Êcornifleur, un juste motif de joie et une

raison très forte d'être, moins que tout autre, inquiet de sa réputation

posthume. Déjà, son Poil-de-Carotte, ce type si curieux de l'enfant

intelligent, sournois et fataliste, est entré dans les mémoires et

jusque dans les locutions. Le «Poil-de-Carotte, tu fermeras les poules

tous les soirs» est égal en vérité burlesque aux mots les plus fameux

des comédies célèbres, et il en est à la fois le Cyrano et le Molière,

et cette galère ne lui sera pas volée.

L'originalité bien constatée, les autres mérites de M. Jules Renard sont

la netteté, la précision, la verdeur; ses tableaux de vie, parisienne ou

champêtre, ont l'aspect de pointes sèches, parfois un peu décharnées,

mais bien circonscrites, bien claires et vives. Certains morceaux, plus

estompés et plus amples, sont des merveilles d'art; ainsi Une Famille

d'Arbres.

«C'est après avoir traversé une plaine brûlée du soleil que je les

rencontre.

«Ils ne demeurent pas au bord de la route, à cause du bruit. Ils

habitent les champs incultes, sur une source comme des oiseaux seuls.

«De loin ils semblent impénétrables. Dès que j'approche, leurs troncs se

desserrent. Ils m'accueillent avec prudence. Je peux me reposer, me

rafraîchir, mais je devine qu'ils m'observent et se défient.

«Ils vivent en famille, les plus âgés au milieu, et les petits, ceux

dont les premières feuilles viennent de naître, un peu partout, sans

jamais s'écarter.

«Ils mettent longtemps à mourir, et ils gardent les morts debout jusqu'

la chute en poussière.

Le livre des masques: Portraits symbolistes · 第 2 / 7 段