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LE LIVRE DES MASQUES
Par
REMY DE GOURMONT
PORTRAITS SYMBOLISTES
GLOSES ET DOCUMENTS SUR LES ÉCRIVAINS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI
LES MASQUES, AU NOMBRE DE XXX, DESSINÉS PAR F. VALLOTTON
Troisième édition
PARIS
1896
* * * * *
PRÉFACE
Il est difficile de caractériser une évolution littéraire à l'heure où
les fruits sont encore incertains, quand la floraison même n'est pas
achevée dans tout le verger. Arbres précoces, arbres tardifs, arbres
douteux et qu'on ne voudrait pas encore appeler stériles: le verger est
très divers, très riche, trop riche;--la densité des feuilles engendre
de l'ombre et l'ombre décolore les fleurs et pâlit les fruits.
C'est parmi ce verger opulent et ténébreux qu'on se promènera,
s'asseyant un instant au pied des arbres les plus forts, les plus beaux
ou les plus agréables.
Quand elles le méritent par leur importance, leur nécessité, leur
à-propos, les évolutions littéraires reçoivent un nom; ce nom très
souvent n'a pas de signification précise, mais il est utile: il sert de
signe de ralliement à ceux qui le reçoivent, et de point de mire à ceux
qui le donnent; on se bat ainsi autour d'un labarum purement verbal. Que
veut dire Romantisme? Il est plus facile de le sentir que de l'expliquer.
Que veut dire Symbolisme? Si l'on s'en tient au sens étroit et
étymologique, presque rien; si l'on passe outre, cela peut vouloir dire:
individualisme en littérature, liberté de l'art, abandon des formules
enseignées, tendances vers ce qui est nouveau, étrange et même bizarre;
cela peut vouloir dire aussi: idéalisme, dédain de l'anecdote sociale,
antinaturalisme, tendance à ne prendre dans la vie que le détail
caractéristique, à ne prêter attention qu'à l'acte par lequel un homme
se distingue d'un autre homme, à ne vouloir réaliser que des résultats,
que l'essentiel; enfin, pour les poètes, le symbolisme semble lié au
vers libre, c'est-à-dire démailloté, et dont le jeune corps peut
s'ébattre à Taise, sorti de l'embarras des langes et des liens. Tout
cela n'a que peu de rapports avec les syllabes du mot,--car il ne faut
pas laisser insinuer que le symbolisme n'est que la transformation du
vieil allégorisme ou de l'art de personnifier une idée dans un être
humain, dans un paysage, dans un récit. Un tel art est l'art tout
entier, l'art primordial et éternel, et une littérature délivrée de ce
souci serait inqualifiable; elle serait nulle, d'une signification
esthétique adéquate aux gloussements du hocco ou aux braiements de
l'onagre.
La littérature n'est pas en effet autre chose que le développement
artistique de l'idée, que la symbolisation de l'idée au moyen de héros
imaginaires. Les héros, ou les hommes (car chaque homme est un héros,
dans sa sphère) ne sont qu'ébauchés par la vie; c'est l'art qui les
complète en leur donnant, en échange de leur pauvre âme malade, le
trésor d'une immortelle idée, et le plus humble peut être appelé à cette
participation, s'il est élu par un grand poète. Quel humble que cet Énée
que Virgile charge de tout le fardeau d'être l'idée de la force romaine,
et quel humble que ce Don Quichotte à qui Cervantès impose
l'épouvantable poids d'être à la fois Roland et les quatre fils Aymon,
Amadis, Palmerin, Tristan et tous les chevaliers de la Table ronde!
L'histoire du symbolisme, ce serait l'histoire de l'homme même, puisque
l'homme ne peut s'assimiler une idée que symbolisée. Il ne faut pas
insister, car nous pourrions croire que les jeunes dévots du symbolisme
ignorent jusqu'à la Vita Nuova et ce personnage de Béatrice, dont les
frêles et pures épaules restent pourtant droites sous le complexe faix
des symboles dont le poète l'accable.
D'où est donc venue l'illusion que la symbolisation de l'idée était une
nouveauté? Voici.
Nous eûmes, en ces dernières années, un essai très sérieux de
littérature basée sur le mépris de l'idée et le dédain du symbole. On en
connaît la théorie, qui semble culinaire: Prenez une tranche de vie,
etc. M. Zola, ayant inventé la recette, oublia de s'en servir. Ses
«tranches de vie» sont de lourds poèmes d'un lyrisme fangeux et
tumultueux, romantisme populaire, symbolisme démocratique, mais toujours
pleins d'une idée, toujours gros d'une signification allégorique.
Germinal, la Mine, la Foule, la Grève. La révolte idéaliste ne se
dressa donc pas contre les oeuvres (à moins que contre les basses
oeuvres) du naturalisme, mais contre sa théorie ou plutôt contre sa
prétention; revenant aux nécessités antérieures, éternelles, de l'art,
les révoltés crurent affirmer des vérités nouvelles, et même
surprenantes, en professant leur volonté de réintégrer l'idée dans la
littérature; ils ne faisaient que rallumer le flambeau; ils allumèrent
aussi, tout autour, beaucoup de petites chandelles.
Une vérité nouvelle, il y en a une, pourtant, qui est entrée récemment
dans la littérature et dans l'art, c'est une vérité toute métaphysique
et toute d'a priori (en apparence), toute jeune, puisqu'elle n'a qu'un
siècle et vraiment neuve, puisqu'elle n'avait pas encore servi dans
l'ordre esthétique. Cette vérité, évangélique et merveilleuse,
libératrice et rénovatrice, c'est le principe de l'idéalité du monde.
Par rapport à l'homme, sujet pensant, le monde, tout ce qui est
extérieur au moi, n'existe que selon l'idée qu'il s'en fait. Nous ne
connaissons que des phénomènes, nous ne raisonnons que sur des
apparences; toute vérité en soi nous échappe; l'essence est
inattaquable. C'est ce que Schopenhauer a vulgarisé sous cette formule
si simple et si claire: Le monde est ma représentation. Je ne vois pas
ce qui est; ce qui est, c'est ce que je vois. Autant d'hommes pensants,
autant de mondes divers et peut-être différents. Cette doctrine, que
Kant laissa en chemin pour se jeter au secours de la morale naufragée,
est si belle et si souple qu'on la transpose sans en froisser la libre
logique de la théorie à la pratique, même la plus exigeante, principe
universel d'émancipation de tout homme capable de comprendre. Elle n'a
pas révolutionné que l'esthétique, mais ici il n'est question que
d'esthétique.
On donne encore dans des manuels une définition du beau; on va plus
loin: on donne les formules par quoi un artiste arrive à l'expression du
beau. Il y a des instituts où l'on enseigne ces formules, qui ne sont
que la moyenne et le résumé d'idées ou d'appréciations antérieures. En
esthétique, les théories étant généralement obscures, on leur adjoint
l'exemple, l'idéal parangon, le modèle à suivre. En ces instituts (et le
monde civilisé n'est qu'un vaste Institut) toute nouveauté est tenue
pour blasphématoire, et toute affirmation personnelle devient un acte de
démence. M. Nordau, qui a lu, avec une patience bizarre, toute la
littérature contemporaine, propagea cette idée vilainement destructrice
de tout individualisme intellectuel que le «non conformisme» est le
crime capital pour un écrivain. Nous différons violemment d'avis. Le
crime capital pour un écrivain c'est le conformisme, l'imitativité, la
soumission aux règles et aux enseignements. L'oeuvre d'un écrivain doit
être non seulement le reflet, mais le reflet grossi de sa personnalité.
La seule excuse qu'un homme ait d'écrire, c'est de s'écrire lui-même, de
dévoiler aux autres la sorte de monde qui se mire en son miroir
individuel; sa seule excuse est d'être original; il doit dire des choses
non encore dites et les dire en une forme non encore formulée. Il doit
se créer sa propre esthétique,--et nous devrons admettre autant
d'esthétiques qu'il y a d'esprits originaux et les juger d'après ce
qu'elles sont et non d'après ce qu'elles ne sont pas. Admettons donc que
le symbolisme, c'est, même excessive, même intempestive, même
prétentieuse, l'expression de l'individualisme dans l'art.
Cette définition, trop simple, mais claire, nous suffira provisoirement.
Au cours des suivants portraits, ou plus tard, nous aurons sans doute
l'occasion de la compléter; son principe servira encore à nous guider,
en nous incitant à rechercher, non pas ce que devraient faire, selon de
terribles règles, selon de tyranniques traditions, les écrivains
nouveaux, mais ce qu'ils ont voulu faire. L'esthétique est devenue, elle
aussi, un talent personnel; nul n'a le droit d'en imposer aux autres une
toute faite. On ne peut comparer un artiste qu'à lui-même, mais il y a
profit et justice à noter des dissemblances: nous tâcherons de marquer,
non en quoi les «nouveaux venus» se ressemblent, mais en quoi ils
diffèrent, c'est-à-dire en quoi ils existent, car être existant, c'est
être différent.
Ceci n'est pas écrit pour prétendre qu'il n'y a pas entre la plupart
d'entre eux d'évidentes similitudes de pensée et de technique, fait
inévitable, mais tellement inévitable qu'il est sans intérêt. On
n'insinue pas davantage que cette floraison est spontanée; avant la
fleur, il y a la graine, elle-même tombée d'une fleur; ces jeunes gens
ont des pères et des maîtres: Baudelaire, Villiers de l'Isle-Adam,
Verlaine, Mallarmé, et d'autres. Ils les aiment morts ou vivants, ils
les lisent, ils les écoutent. Quelle sottise de croire que nous
dédaignons ceux d'hier! Qui donc a une cour plus admirative et plus
affectueuse que Stéphane Mallarmé? Et Villiers est-il oublié? Et
Verlaine délaissé?
Maintenant, il faut prévenir que l'ordre de ces portraits, sans être
tout à fait arbitraire, n'implique aucune classification de palmarès, il
y a même, hors de la galerie, des absents notoires, qu'une occasion nous
ramènera; il y a des cadres vides et aussi des places nues; quant aux
portraits mêmes, si quelques-uns les jugent incomplets et trop brefs,
nous répondrons les avoir voulus ainsi, n'ayant la prétention que de
donner des indications, que de montrer, d'un geste du bras, la route.
Enfin, pour rejoindre aujourd'hui à hier, nous avons intercalé, parmi
les figures nouvelles, des faces connues: et alors, au lieu de récrire
une physionomie familière à beaucoup, on a cherché à mettre en lumière,
plutôt que l'ensemble, tel point obscur.
Les renseignements bibliographiques de l'Appendice, aussi précis que
possible, sont là pour ajouter à ce tome de littérature, qui se glorifie
d'abord des insignes masques de M.F. Vallotton, un petit intérêt
documentaire.
R.G.
* * * * *
MAURICE MAETERLINCK
De la vie vécue par des êtres douloureux qui se meuvent dans le mystère
d'une nuit. Ils ne savent rien que souffrir, sourire, aimer; quand ils
veulent comprendre, l'effort de leur inquiétude devient de l'angoisse et
leur révolte s'évanouit en sanglots. Monter, monter toujours les
dolentes marches du calvaire et se heurter le front à une porte de fer:
ainsi monte soeur Ygraine, ainsi monte et se heurte à la cruauté de la
porte de fer chacune des pauvres créatures dont M. Maeterlinck nous
dévoile les simples et pures tragédies.
En d'autres temps le sens de la vie fut connu; alors les hommes
n'ignoraient rien d'essentiel, puisqu'ils savaient le but de leur voyage
et en quelle dernière auberge se trouvait le lit du repos. Quand, par la
Science même, cette science élémentaire leur eut été enlevée, les uns se
réjouirent, se croyant allégés d'un fardeau; les autres se lamentèrent,
sentant bien que pardessus tous les autres fardeaux de leurs épaules on
en avait jeté un, à lui tout seul plus lourd que le reste: le fardeau du
Doute.
De cette sensation toute une littérature est née, littérature de
douleur, de révolte contre le fardeau, de blasphèmes contre le Dieu
muet. Mais, après la furie des cris et des interrogations, il y eut une
rémittence, et ce fut la littérature de la tristesse, de l'inquiétude et
de l'angoisse; la révolte a été jugée inutile et puérile l'imprécation:
assagie par de vaines batailles, l'humanité lentement se résigne à ne
rien savoir, à ne rien comprendre, à ne rien craindre, à ne rien
espérer,--que de très lointain.
Il y a une île quelque part dans les brouillards, et dans l'île il y a
un château, et dans le château il y a une grande salle éclairée d'une
petite lampe, et dans la grande salle il y a des gens qui attendent. Ils
attendent quoi? Ils ne savent pas. Ils attendent que l'on frappe à la
porte, ils attendent que la lampe s'éteigne, ils attendent la Peur, ils
attendent la Mort. Ils parlent; oui, ils disent des mots qui troublent
un instant le silence, puis ils écoutent encore, laissant leurs phrases
inachevées et leurs gestes interrompus. Ils écoutent, ils attendent.
Elle ne viendra peut-être pas? Oh! elle viendra. Elle vient toujours.
Il est tard, elle ne viendra peut-être que demain. Et les gens assemblés
dans la grande salle sous la petite lampe se mettent à sourire et ils
vont espérer. On frappe. Et c'est tout; c'est toute une vie, c'est toute
la vie.
En ce sens, les petits drames de M. Maeterlinck, si délicieusement
irréels, sont profondément vivants et vrais; ses personnages, qui ont
l'air de fantômes, sont gonflés de vie, comme ces boules qui semblent
inertes et qui, chargées d'électricité, vont fulgurer au contact d'une
pointe; ils ne sont pas des abstractions, mais des synthèses; ils sont
des états d'âme ou, plus encore, des états d'humanité, des moments, des
minutes qui seraient éternelles: en somme ils sont réels, à force
d'irréalité.
Une telle sorte d'art fut pratiquée jadis, à la suite du Roman de la
Rose, par de pieux romanciers qui firent, en des livrets d'une
gaucherie prétentieuse, évoluer des abstractions et des symboles. Le
Voyage d'un nommé Chrétien (The Pilgrims Progress), de Bunyan, le
Voyage spirituel, de l'espagnol Palafox, le Palais de l'Amour divin,
d'un inconnu, ne sont pas oeuvres totalement méprisables, mais les
choses y sont vraiment trop expliquées et les personnages y portent des
noms vraiment trop évidents. Voit-on sur quelque théâtre libre un drame
joué entre des êtres qui se nomment Coeur, Haine, Joie, Silence, Souci,
Soupir, Peur, Colère et Pudeur! L'heure de tels amusements est passée ou
n'est pas revenue: ne relisez pas le Palais de l'Amour divin; lisez
la Mort de Tintagiles, car c'est à l'oeuvre nouvelle qu'il faut
demander ses plaisirs esthétiques, si on les veut complets, poignants et
enveloppants. M. Maeterlinck, vraiment, nous prend, nous point et nous
enlace, pieuvre faite des doux cheveux des jeunes princesses endormies,
et au milieu d'elles le sommeil agité du petit enfant, «triste comme un
jeune roi»! Il nous enlace et nous emporte où il lui plaît, jusqu'au
fond des abîmes où tournoie «le cadavre décomposé de l'agneau
d'Alladine»,--et plus loin, jusque dans les obscures et pures régions où
des amants disent: «Que tu m'embrasses gravement....--Ne ferme pas les
yeux quand je t'embrasse ainsi.... Je veux voir les baisers qui
tremblent dans ton coeur; et toute la rosée qui monte de ton âme... nous
ne trouverons plus de baisers comme ceux-ci...--Toujours, toujours!...
--Non, non: on ne s'embrasse pas deux fois sur le coeur de la mort....»
A de si beaux soupirs toute objection devient muette; on se tait d'avoir
senti un nouveau mode d'aimer et de dire son amour. Nouveau, vraiment;
M. Maeterlinck est très lui-même, et pour rester entièrement personnel,
il sait être monocorde: mais cette seule corde, il en a semé, roui,
teillé le chanvre, et elle chante douce, triste et unique sous ses
languissantes mains. Il a réussi une oeuvre vraie; il a trouvé un cri
sourd inentendu, Une sorte de gémissement frileusement mystique.
Mysticisme, ce mot a pris en ces dernières années tant de sens les plus
divers et même divergents qu'il faudrait le définir à nouveau et
expressément chaque fois qu'on va l'écrire. Certains lui donnent une
signification qui le rapprocherait de cet autre mot qui semble clair,
individualisme; et il est certain que cela se touche, puisque le
mysticisme peut être dit l'état dans lequel une âme, laissant aller le
monde physique et dédaigneuse des chocs et des accidents, ne s'adonne
qu'à des relations et à des intimités directes avec l'infini; or, si
l'infini est immuable et un, les âmes sont changeantes et plusieurs: une
âme n'a pas avec Dieu les mêmes entretiens que ses soeurs, et Dieu,
quoique immuable et un, se modifie selon le désir de chacune de ses
créatures et il ne dit pas à l'une ce qu'il vient de dire à l'autre. Le
privilège de l'âme élevée au mysticisme est la liberté; son corps même
n'est pour elle qu'un voisin auquel elle donne à peine le conseil amical
du silence, mais s'il parle elle ne l'entend qu'à travers un mur, et
s'il agit elle ne le voit agir qu'à travers un voile. Un autre nom a été
donné, historiquement, à un tel état de vie: quiétisme; cette phrase de
M. Maeterlinck est bien d'un quiétiste, qui nous montre Dieu souriant
«à nos fautes les plus graves comme on sourit au jeu des petits chiens sur
un tapis». Elle est grave, mais elle est vraie si l'on songe à ce peu de
chose qu'est un fait et comment un fait se produit et comment nous
sommes entraînés par la chaîne sans fin de l'Action et combien peu nous
participons réellement à nos actes les plus décisifs et les mieux
motivés. Une telle morale, laissant aux misérables lois humaines le soin
des jugements inutiles, arrache à la vie l'essence même de la vie et la
transporte en des régions supérieures où elle fructifie à l'abri des
contingences, et des plus humiliantes, qui sont les contingences
sociales. La morale mystique ignore donc toute oeuvre qui n'est point
marquée à la fois du double sceau humain et divin; aussi fut-elle
toujours redoutée des clergés et des magistratures, car niant toute
hiérarchie d'apparence, elle nie, au moins par abstention, tout l'ordre
social: un mystique peut consentir à tous les esclavages, mais non à
celui d'être un citoyen. M. Maeterlinck voit venir des temps où les
hommes se comprendront d'âme à âme, comme les mystiques se comprennent
d'âme à Dieu. Est-ce vrai? Les hommes seront-ils un jour des hommes, des
Êtres libres et si fiers qu'ils n'admettront d'autres jugements que les
jugements de Dieu? M. Maeterlinck aperçoit cette aurore, parce qu'il
regarde en lui-même et qu'il est lui-même une aurore, mais s'il
regardait l'humanité extérieure, il ne verrait que l'immonde appétit
socialiste des anges et des étables. Les humbles, pour qui il a écrit
divinement, ne liront pas son livre, et s'ils le lisaient, ils n'y
verraient qu'une dérision, car ils ont appris que l'idéal est une
mangeoire et ils savent que s'ils levaient les yeux vers Dieu, leurs
maîtres les fouetteraient.
Ainsi le Trésor des Humbles, ce livre d'amour et de libération,
me fait songer avec amertume à la misérable condition de l'homme
d'aujourd'hui--et sans doute de tous les temps possibles,
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n'avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.
Et ce sera en vain que
Tout son col secouera cette blanche agonie,
l'heure de la délivrance sera passée et quelques-uns seulement l'auront
entendue sonner.
Pourtant, que de moyens de salut dans ces pages où M. Maeterlinck,
disciple de Ruysbroeck, de Novalis, d'Emerson et d'Hello, ne demandant à
ces supérieurs esprits (dont les deux moindres eurent des intuitions de
génie) que le signe de la main qui encourage aux voyages obscurs! Le
commun des hommes, et les plus conscients, qui ont tant d'heures de
tiédeur, y trouveraient des encouragements à goûter la simplicité des
jours et les murmures sourds de la vie profonde. Ils apprendraient la
signification des gestes très humbles et des mots très futiles, et que
le rire d'un enfant ou le babillage d'une femme équivalent par ce qu'ils
contiennent d'âme et de mystère aux plus éblouissantes paroles des
Sages. Car M. Maeterlinck, avec son air d'être un Sage, et bien sage,
nous confie des pensées inhabituelles et d'une candeur bien
irrespectueuse de la tradition psychologique, et d'une audace bien
dédaigneuse des habitudes mentales, assumant la bravoure de n'attribuer
aux choses que l'importance qu'elles auraient dans un monde définitif.
Ainsi la sensualité est tout à fait absente de ses méditations; il
connaît l'importance mais aussi l'insignifiance des mouvements du sang
et des nerfs, orages qui précèdent ou suivent, mais n'accompagnent
jamais la pensée; et s'il parle de femmes qui sont autre chose qu'une
âme, c'est pour s'enquérir «du sel mystérieux qui conserve à jamais le
souvenir de la rencontre de deux bouches».
De poèmes ou de philosophies, la littérature de M. Maeterlinck vient à
une heure où nous avons le plus besoin d'être surélevés et fortifiés, à
une heure où il n'est pas indifférent qu'on nous dise que le but suprême
de la vie c'est «de tenir ouvertes les grandes routes qui mènent de ce
qu'on voit à ce qu'on ne voit pas». M. Maeterlinck n'a pas seulement
tenu ouvertes les grandes routes frayées par tant d'âmes de bonne
volonté et où de grands esprits çà et là ouvrent leurs bras comme des
oasis,--il semble bien qu'il ait augmenté vers l'infini la profondeur de
ces grandes routes: il a dit «des mots si spécieux tout bas» que les
ronces se sont écartées toutes seules, que des arbres se sont émondés
spontanément et qu'un pas de plus est possible et que le regard va
aujourd'hui plus loin qu'hier.
D'autres ont sans doute ou eurent une langue plus riche, une imagination
plus féconde, un don plus net de l'observation, plus de fantaisie, des
facultés plus aptes à claironner les musiques du verbe,--soit, mais avec
une langue timide et pauvre, d'enfantines combinaisons dramatiques, un
système presque énervant de répétition phraséologique, avec ces
maladresses, avec toutes les maladresses, Maurice Maeterlinck oeuvre des
livres et des livrets d'une originalité certaine, d'une nouveauté si
vraiment neuve qu'elle déconcertera longtemps encore le lamentable
troupeau des misonéistes, le peuple de ceux qui pardonnent une
hardiesse, s'il y a un précédent,--comme dans le protocole --mais qui
regardent en défiance le génie, qui est la hardiesse perpétuelle.
* * * * *
EMILE VERHAEREN
De tous les poètes d'aujourd'hui, narcisses penchés le long de la
rivière, M. Verhaeren est le moins complaisant à se laisser admirer. Il
est rude, violent, maladroit. Occupé depuis vingt ans à forger un outil
étrange et magique, il demeure dans une caverne de la montagne,
martelant les fers rougis, radieux des reflets du feu, auréolé
d'étincelles. C'est ainsi que l'on devrait le représenter, forgeron qui,
Comme s'il travaillait l'acier des âmes,
Martèle à grands coups pleins, les lames
Immenses de la patience et du silence.
Si on découvre sa demeure et qu'on l'interroge, il répond par une
parabole dont chaque mot semble scandé sur l'enclume, et, pour conclure,
il donne un grand coup du marteau lourd.
Quand il ne travaille pas dans sa forge, il s'en va par les campagnes,
la tête et les bras nus, et les campagnes flamandes lui disent des
secrets qu'elles n'ont encore dit à personne. Il voit des choses
miraculeuses et n'en est pas étonné; devant lui passent des êtres
singuliers, des êtres que tout le monde coudoie sans le savoir, visibles
pour lui seul. Il a rencontré le Vent de novembre:
Le vent sauvage de novembre,
Le vent,
L'avez-vous rencontré, le vent
Au carrefour des trois cents routes...?
Il a vu la Mort et plus d'une fois; il a vu la Peur; il a vu le Silence
S'asseoir immensément du côté de la nuit.
Le mot caractéristique de la poésie de M. Verhaeren, c'est le mot
halluciné. De page en page, ce mot surgit; un recueil tout entier,
les Campagnes hallucinées, ne l'a pas délivré de cette obsession;
l'exorcisme n'était pas possible, car c'est la nature et l'essence même
de M. Verhaeren d'être le poète halluciné. «Les sensations, disait
Taine, sont des hallucinations vraies», mais où commence la vérité et où
finit-elle? Qui oserait la circonscrire? Le poète, qui n'a pas de
scrupules psychologiques, ne s'attarde pas au soin de partager les
hallucinations en vraies et en fausses; pour lui, elles sont toutes
vraies, si elles sont aiguës ou fortes, et il les raconte avec
ingénuité,--et quand le récit est fait par M. Verhaeren, il est très
beau. La beauté en art est un résultat relatif et qui s'obtient par le
mélange d'éléments très divers, souvent les plus inattendus. De ces
éléments, un seul est stable et permanent; il doit se retrouver dans
toutes les combinaisons: c'est la nouveauté. Il faut qu'une oeuvre d'art
soit nouvelle, et on la reconnaît nouvelle tout simplement à ceci
qu'elle vous donne une sensation non encore éprouvée.
Si elle ne donne pas cela, une oeuvre, quelque parfaite qu'on la juge,
est tout ce qu'il y a de pire et de méprisable; elle est inutile et
laide, puisque rien n'est plus absolument utile que la beauté. Chez M.
Verhaeren, la beauté est faite de nouveauté et de puissance; ce poète
est un fort et, depuis ces Villes tentaculaires qui viennent de surgir
avec la violence d'un soulèvement tellurique, nul n'oserait lui
contester l'état et la gloire d'un grand poète. Peut-être n'a-t-il pas
encore achevé tout à fait l'instrument magique qu'il forge depuis vingt
ans. Peut-être n'est-il pas encore tout à fait maître de sa langue; il
est inégal; il laisse ses plus belles pages s'alourdir d'épithètes
inopportunes, et ses plus beaux poèmes s'empêtrer dans ce qu'on appelait
jadis le prosaïsme. Pourtant l'impression reste, de puissance et de
grandeur, et oui: c'est un grand poète. Écoutez ce fragment des
Cathédrales:
--O ces foules, ces foules
Et la misère et la détresse qui les foulent
Comme des houles!
Les ostensoirs, ornés de soie,
Vers les villes échafaudées,
En toits de verre et de cristal,
Du haut du choeur sacerdotal.
Tendent la croix des gothiques idées.
Ils s'imposent dans l'or des clairs dimanches
--Toussaint, Noël, Pâques et Pentecôtes blanches.
Ils s'imposent dans l'or et dans l'encens et dans la fête
Du grand orgue battant du vol de ses tempêtes
Les chapiteaux rouges et les voûtes vermeilles;
Ils sont une âme, en du soleil,
Qui vit de vieux décor et d'antique mystère
Autoritaire.
Pourtant, dès que s'éteignent le cantique
Et l'antienne naïve et prismatique,
Un deuil d'encens évaporé s'empreint
Sur les trépieds d'argent et les autels d'airain;
Et les vitraux, grands de siècles agenouillés
Devant le Christ, avec leurs papes immobiles
Et leurs martyrs et leurs héros, semblent trembler
Au bruit d'un train hautain qui passe sur la ville.
M. Verhaeren paraît un fils direct de Victor Hugo, surtout en ses
premières oeuvres; même après son évolution vers une poésie plus
librement fiévreuse, il est encore resté romantique; appliqué à son
génie, ce mot garde toute sa splendeur et toute son éloquence. Voici,
pour expliquer cela, quatre strophes évoquant les temps de jadis:
Jadis--c'était la vie errante et somnambule,
A travers les matins et les soirs fabuleux,
Quand la droite de Dieu vers les Chanaans bleus
Traçait la route d'or au fond des crépuscules.
Jadis--c'était la vie énorme, exaspérée,
Sauvagement pendue aux crins des étalons,
Soudaine, avec de grands éclairs à ses talons
Et vers l'espace immense immensément cabrée.
Jadis--c'était la vie ardente, évocatoire;
La Croix blanche de ciel, la Croix rouge d'enfer
Marchaient, à la clarté des armures de fer,
Chacune à travers sang, vers son ciel de victoire.
Jadis--c'était la vie écumante et livide,
Vécue et morte, à coups de crime et de tocsins,
Bataille entre eux, de proscripteurs et d'assassins,
Avec, au-dessus d'eux, la mort folle et splendide.
Ces vers sont tirés des Villages illusoires, écrits presque uniquement
en vers libres assonances et coupés selon un rythme haletant, mais M.
Verhaeren, maître du vers libre, l'est aussi du vers romantique, auquel
il sait imposer, sans le briser, l'effréné, le terrible galop de sa
pensée, ivre d'images, de fantômes et de visions futures.
* * * * *
HENRI DE RÉGNIER
Celui-là vit en un vieux palais d'Italie où des emblèmes et des figures
sont écrits sur les murs. Il songe, passant de salle en salle, il
descend l'escalier de marbre vers le soir, et s'en va dans les jardins,
dalles comme des cours, rêver sa vie parmi les bassins et les vasques,
cependant que les cygnes noirs s'inquiètent de leur nid et qu'un paon,
seul comme un roi, semble boire superbement l'orgueil mourant d'un
crépuscule d'or. M. de Régnier est un poète mélancolique et somptueux:
les deux mots qui éclatent le plus souvent dans ses vers sont les mots
or et mort, et il est des poèmes où revient jusqu'à faire peur
l'insistance de cette rime automnale et royale. Dans le recueil de ses
dernières oeuvres on compterait sans doute plus de cinquante vers ainsi
finis: oiseaux d'or, cygnes d'or, vasques d'or, fleur d'or, et lac mort,
jour mort, rêve mort, automne mort. C'est une obsession très curieuse et
symptomatique, non pas et bien au contraire d'une possible indigence
verbale, mais d'un amour avoué pour une couleur particulièrement riche
et d'une richesse triste comme celle d'un coucher de soleil, richesse
qui va devenir nocturne.
Des mots s'imposent à lui quand il veut peindre ses impressions et la
couleur de ses songes; des mots s'imposent aussi à qui veut le définir
et d'abord celui-ci, déjà écrit mais qui renaît, invincible: richesse.
M. de Régnier est le poète riche par excellence,--riche d'images! Il en
a plein des coffres, plein des caves, plein des souterrains, et
incessamment une file d'esclaves lui en apporte d'opulentes corbeilles
qu'il vide, dédaigneux, sur les marches éblouies de ses escaliers de
marbre, cascades versicolores qui s'en vont bouillonnantes, puis
paisibles, former des étangs et des lacs irradiés. Toutes ne sont pas
nouvelles. M. Verhaeren préfère, aux plus justes et aux plus belles
métaphores antérieures, celles qu'il crée lui-même, même maladroites,
même informes; M. de Régnier ne dédaigne pas les métaphores antérieures,
mais il les refaçonne et se les approprie en modifiant leur entourage,
en leur imposant des voisinages nouveaux, des significations encore
inconnues; si parmi ces images retravaillées il s'en trouve quelqu'une
de matière vierge, l'impression que donnera une telle poésie n'en sera
pas moins tout à fait originale. En oeuvrant ainsi, on échappe au
bizarre et à l'obscur; le lecteur n'est pas brusquement jeté dans une
forêt dédalienne; il retrouve son chemin, et sa joie de cueillir des
fleurs nouvelles se double de la joie de cueillir des fleurs familières.
Le temps triste a fleuri ses heures en fleurs mortes,
L'An qui passe a jauni ses jours en feuilles sèches.
L'Aube pâle s'est vue à des eaux mornes
Et les faces du soir ont saigné sous les flèches
Du vent mystérieux qui rit et qui sanglote.
Une telle poésie a certainement de l'allure.
M. de Régnier sait dire en vers tout ce qu'il veut, sa subtilité est
infinie; il note d'indéfinissables nuances de rêve, d'imperceptibles
apparitions, de fugitifs décors; une main nue qui s'appuie un peu
crispée sur une table de marbre, un fruit qui oscille sous le vent et
qui tombe, un étang abandonné, ces riens lui suffisent et le poème
surgit, parfait et pur. Son vers est très évocateur; en quelques
syllabes, il nous impose sa vision.
Je sais de tristes eaux en qui meurent les soirs;
Des fleurs que nul n'y cueille y tombent une à une....
Encore très différent en cela de Verhaeren, il est maître absolu de sa
langue; que ses poèmes soient le résultat d'un long ou d'un bref
travail, ils ne portent nulle marque d'effort, et ce n'est pas sans
étonnement, ni même sans admiration, que l'on suit la noble et droite
chevauchée de ces belles strophes, haquenées blanches harnachées d'or
qui s'enfoncent dans la gloire des soirs.
Riche et subtile, la poésie de M. de Régnier n'est jamais purement
lyrique; il enferme une idée dans le cercle enguirlandé de ses
métaphores, et si vague ou si générale que soit cette idée, cela suffit
à consolider le collier; les perles sont retenues par un fil, parfois
invisible, mais toujours solide; ainsi, ces quelques vers:
L'Aube fut si pâle hier
Sur les doux prés et sur les prêles,
Qu'au matin clair
Un enfant vint parmi les herbes.
Penchant sur elles
Ses mains pures qui y cueillaient des asphodèles.
Midi fut lourd d'orage et morne de soleil
Au jardin mort de gloire en son sommeil
Léthargique de fleurs et d'arbres,
L'eau était dure à l'oeil comme du marbre,
Le marbre tiède et clair comme de l'eau,
Et l'enfant qui vint était beau,
Vécu de pourpre et lauré d'or,
Et longtemps on voyait de tige en tige encore,
Une à une, saigner les pivoines leur sang
De pétales au passage du bel Enfant.
L'Enfant qui vint ce soir était nu,
Il cueillait des roses dans l'ombre,
Il sanglotait d'être venu,
Il reculait devant son ombre,
C'est en lui nu
Que mon Destin s'est reconnu.
Simple épisode d'un plus long poème, lui-même fragment d'un livre, ce
petit triptyque a plusieurs significations et dit des choses différentes
selon qu'on le laisse à sa place ou qu'on l'isole: ici, image d'un
destin particulier; là, image générale de la vie. Qu'on y voie encore un
exemple de vers libres vraiment parfaits et maniés par un maître.
* * * * *
FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN
Je ne veux pas dire que M. Vielé-Griffin soit un poète joyeux; pourtant,
il est le poète de la joie. Avec lui, on participe aux plaisirs d'une
vie normale et simple, aux désirs de la paix, à la certitude de la
beauté, à l'invincible jeunesse de la Nature. Il n'est ni violent, ni
somptueux, ni doux: il est calme. Bien que très subjectif, ou à cause de
cela, car penser à soi, c'est penser à soi tout entier, il est
religieux. Comme Emerson, il doit voir dans la nature «les images de la
plus ancienne religion» et songer, encore comme Emerson: «Il semble
qu'une journée, n'a pas été tout entière profane, où quelque! attention
a été donnée aux choses de la nature.»
Un par un, il connaît et il aime les éléments de la forêt, depuis les
«grands doux frênes» jusqu'au «jeune million des herbes», et c'est bien
sa forêt, sa personnelle et originale forêt:
Sous ma forêt de Mai fleure tout chèvrefeuille.
Le soleil goutte en or par l'ombre grasse,
Un chevreuil bruit dans les feuilles qu'il cueille,
La brise en la frise des bouleaux passe,
De feuille en feuille;
Par ma plaine de mai toute herbe s'argente,
Le soleil y luit comme au jeu des épées,
Une abeille vibre aux muguets de la sente
Des hautes fleurs vers le ru groupées.
La brise en la frise des frênes chante....
Mais il connaît d'autres fleurs que celles dont les clairières sont
coutumières; il connaît la fleur-qui-chante, celle qui chante, lavande,
marjolaine ou fée, dans le vieux jardin des ballades et des contes. Les
chansons populaires ont laissé dans sa mémoire des refrains qu'il mêle à
de petits poèmes qui en sont le commentaire ou le rêve:
Où est la Marguerite,
O gué, ô gué,
Où est la Marguerite?
Elle est dans son château, coeur las et fatigué,
Elle est dans son hameau, coeur enfantile et gai,
Elle est dans son tombeau, semons-y du muguet,
O gué, la Marguerite.
Et cela est presque aussi pur que les Cydalises de Gérard de Nerval,
Où sont nos amoureuses?
Elles sont au tombeau;
Elles sont plus heureuses
Dans un séjour plus beau....
Et presque aussi innocemment cruel que cette ronde que chantent--et que
dansent--les petites filles.
La beauté, à quoi sert-elle?
Elle sert à aller en terre,
Être mangée par les vers,
Être mangée par les vers....
M. Vielé-Griffin n'a usé que discrètement de la poésie populaire--cette
poésie de si peu d'art qu'elle semble incréée--mais il eût été moins
discret qu'il n'en eût pas mésusé, car il en a le sentiment et le
respect. D'autres poètes ont malheureusement été moins prudents et ils
ont cueilli la rose-qui-parle avec de si maladroites ou de si grossières
mains qu'on souhaiterait qu'un éternel silence eût été conjuré autour
d'un trésor maintenant souillé et vilipendé.
Comme la forêt, la mer enchante et enivre M. Vielé-Griffin; il l'a dite
toute en ses premiers vers, cette déjà lointaine Cueille d'Avril, la
mer dévoratrice, insatiable, gouffre et tombe, la mer sauvage à la houle
orgueilleuse et triomphale, la mer lascive aux voluptueuses vagues, la
mer furieuse, la mer insoucieuse, la mer tenace et muette, la mer
envieuse et qui se farde d'étoiles ou de soleils, d'aurores ou de
minuits,--et le poète lui reproche sa gloire volée:
Ne sens-tu pas en toi l'opulence de n'être
Que pour toi seule belle, ô Mer, et d'être toi?
puis il proclame sa fierté de n'avoir pas suivi l'exemple de la mer, de
n'avoir pas demandé la gloire à d'heureuses réminiscences, à de hardis
plagiats. Il faut reconnaître que M. Vielé-Griffin, qui ne mentait déjà
pas, s'est tenu parole depuis; il est bien demeuré lui-même, vraiment
libre, vraiment fier et vraiment farouche. Sa forêt n'est pas illimitée,
mais ce n'est pas une forêt banale, c'est un domaine.
Je ne parle pas de la part très importante qu'il a eue dans la difficile
conquête du vers libre;--mon impression est plus générale et plus
profonde, et doit s'entendre non seulement de la forme, mais de
l'essence de son art: il y a, par Francis Vielé-Griffin, quelque chose
de nouveau dans la poésie française.
* * * * *
STÉPHANE MALLARMÉ
Avec Verlaine, M. Stéphane Mallarmé est le poète qui a eu l'influence la
plus directe sur les poètes d'aujourd'hui. Tous deux furent parnassiens
et d'abord baudelairiens.
Per me si va tra la perduta gente.
Par eux on descend le long de la montagne triste jusqu'en la cité
dolente des Fleurs du Mal. Toute la littérature actuelle et surtout
celle que l'on appelle symboliste, est baudelairienne, non sans doute
par la technique extérieure, mais par la technique interne et
spirituelle, par le sens du mystère; par le souci d'écouter ce que
disent les choses, par le désir de correspondre, d'âme à âme, avec
l'obscure pensée répandue dans la nuit du monde, selon ces vers si
souvent dits et redits:
La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Avant de mourir, Baudelaire avait lu les premiers vers de Mallarmé; il
s'en inquiéta; les poètes n'aiment pas à laisser derrière eux un frère
ou un fils; ils se voudraient seuls et que leur génie pérît avec leur
cerveau. Mais M. Mallarmé ne fut baudelairien que par filiation; son
originalité si précieuse s'affirma vite; ses Proses, son Après-midi
d'un Faune, ses Sonnets vinrent dire, à de trop loins intervalles, la
merveilleuse subtilité de son génie patient, dédaigneux, impérieusement
doux. Ayant tué volontairement en lui la spontanéité de l'être
impressionnable, les dons de l'artiste remplacèrent peu à peu en lui les
dons du poète; il aima les mots pour leur sens possible plus que pour
leur sens vrai et il les combina en des mosaïques d'une simplicité
raffinée. On a bien dit de lui qu'il était un auteur difficile, comme
Perse ou Martial. Oui, et pareil à l'homme d'Andersen qui tissait
d'invisibles fils, M. Mallarmé assemble des gemmes colorées par son rêve
et dont notre soin n'arrive pas toujours à deviner l'éclat. Mais il
serait absurde de supposer qu'il est incompréhensible; le jeu de citer
tels vers, obscurs par leur isolement, n'est pas loyal, car, même
fragmentée, la poésie de M. Mallarmé, quand elle est belle, le demeure
incomparablement, et si en un livre rongé, plus tard, on ne trouvait que
ces débris:
La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres.
Fuir! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux....
Un automne jonché de taches de rousseur....
Et tu fis la blancheur sanglotante des lys....
Je t'apporte l'enfant d'une nuit d'Idumée....
Tout son col secouera cette blanche agonie....
il faudrait bien les attribuer à un poète qui fut artiste au degré
absolu. Oh! ce sonnet du cygne (dont le dernier vers cité est le
neuvième) où tous les mots sont blancs comme de la neige!
Mais on a écrit tout le possible sur ce poète très aimé et providentiel.
Je conclus par cette glose.
Récemment une question fut posée ainsi, à peu près:
«Qui, dans l'admiration des jeunes poètes, remplacera Verlaine, lequel
avait remplacé Leconte de Lisle?»
Peu des questionnés répondirent; il y eut deux tiers d'abstentions
motivées par la tournure saugrenue d'un tel ultimatum. Comment peut-il
se faire, en effet, qu'un jeune poète admire «exclusivement et
successivement» trois «maîtres» aussi divers que ces deux-là et M.
Mallarmé,--incontestable élu? Donc, par scrupule, beaucoup se
turent,--mais je vote ici, disant: Aimant et admirant beaucoup Stéphane
Mallarmé, je ne vois pas que la mort de Verlaine me soit une occasion
décente d'aimer et d'admirer aujourd'hui plus haut qu'hier.
Pourtant, puisque c'est un devoir strict de toujours sacrifier le mort
au vivant et de donner au vivant, par un surcroît de gloire, un surcroît
d'énergie, le résultat de ce vote me plaît,--et nous aurions peut-être
dû, nous qui nous sommes tus, parler. Si trop d'abstentions avaient
faussé la vérité, quel dommage! Car, informée par un papier circulaire,
la Presse a trouvé en cette nouvelle un motif de plus à se rire et a
nous plaindre, tant que, ballotté sur les flots d'encre de la mer des
ténèbres intellectuelles, mais vainqueur des naufrageurs, le nom de
Mallarmé, enfin écrit sur l'ironique élégance d'un côtre de course,
vogue et maintenant nargue la vague et l'écume douce-amère de la blague.
* * * * *
ALBERT SAMAIN
Quand elles savent par coeur ce qu'il y a de pur dans Verlaine, les
jeunes femmes d'aujourd'hui et de demain s'en vont rêver Au Jardin de
l'Infante. Avec tout ce qu'il doit à l'auteur des Fêtes Galantes (il
lui doit moins qu'on ne pourrait croire), Albert Samain est l'un des
poètes les plus originaux et le plus charmant, et le plus délicat et le
plus suave des poètes:
En robe héliotrope, et sa pensée aux doigts,
Le rêve passe, la ceinture dénouée,
Frôlant les âmes de sa traîne de nuée,
Au rythme éteint d'une musique d'autrefois....
Il faut lire tout ce petit poème qui commence ainsi:
Dans la lente douceur d'un soir des derniers jours....
C'est pur et beau, autant que n'importe quel poème de langue française,
et l'art en a la simplicité des oeuvres profondément senties et
longuement pensées. Vers libres, poétique nouvelle! Voici des vers qui
nous font comprendre la vanité des prosodistes et la maladresse des trop
habiles joueurs de cithare. Il y a là une âme.
La sincérité de M. Samain est admirable; je crois qu'il aurait honte à
des variations sur des sensations inexplorées par son expérience.
Sincérité ne veut pas dire candeur, ici; ni simplicité ne veut dire
gaucherie. Il est sincère, non parce qu'il avoue toute sa pensée, mais
parce qu'il pense tout son aveu; et il est simple parce qu'il a étudié
son art jusqu'en ses derniers secrets et que de ces secrets il se sert
sans effort avec une inconsciente maîtrise:
Les roses du couchant s'effeuillent sur le fleuve;
Et, dans l'émotion pâle du soir tombant,
S'évoque un parc d'automne où rêve sur un banc
Ma jeunesse déjà grave comme une veuve....
Cela, c'est, il semble, d'un Vigny attendri et consentant à l'humilité
d'une mélancolie toute simple et déshabillée des grandes écharpes.
Il n'est pas seulement attendri; il est tendre, et que de passion, et
que de sensualité, mais si délicate!
Tu marchais chaste dans la robe de ton âme,
Que le désir suivait comme un faune dompté,
Je respirais parmi le soir, ô pureté,
Mon rêve enveloppé dans tes voiles de femme.
Sensualité délicate, c'est bien l'impression que donneraient ses vers
s'il les avait tous conformés à sa poétique, où il rêve
De vers blonds où le sens fluide se délie
Comme sous l'eau la chevelure d'Ophélie,
De vers silencieux, et sans rythme et sans trame,
Où la rime sans bruit glisse comme une rame,
De vers d'une ancienne étoffe exténuée,
Impalpable comme le son et la nuée,
De vers de soirs d'automne ensorcelant les heures
Au rite féminin des syllabes mineures,
De vers de soirs d'amours énervés de verveine,
Où l'âme sente, exquise, une caresse à peine....
Mais, ce poète qui n'aimerait que la nuance, la nuance verlainienne, a
pu, certains jours, être un violent coloriste ou un vigoureux tailleur
de marbre. Cet autre Samain, plus ancien et non moins véritable, se
révèle en les parties de son recueil appelées Évocations; c'est un
Samain parnassien, mais toujours personnel, même dans la grandiloquence:
les deux sonnets intitulés Cléopâtre sont d'une beauté non seulement
de verbe, mais d'idées; ce n'est ni la pure musique, ni la pure
plastique; le poème est entier et vivant; c'est un marbre étrange et
déconcertant; oui, un marbre qui vit et dont la vie agite et féconde
jusqu'aux sables du désert, autour du Sphynx pour un instant énamouré.
Tel est ce poète: délicieux puissamment en l'art de faire vibrer à son
unisson toutes les cloches et toutes les âmes: toutes les âmes sont
amoureuses de cette «infante en robe de parade».
* * * * *
PIERRE QUILLARD
C'était aux temps déjà loin et peut-être héroïques du Théâtre d'Art; on
nous convia a entendre et à voir la Fille aux Mains coupées: il m'en
reste le souvenir du plus agréable des spectacles, du plus complet, du
plus parfait, d'un spectacle qui donnait vraiment la sensation exquise
et aiguë du définitif. Cela dura une heure à peine: il en demeure des
vers qui forment un poème difficilement oubliable.
M. Pierre Quillard a réuni ses premières poésies sous un titre qui
serait, pour plus d'un, présomptueux: La Gloire du Verbe. Oser cela,
c'est être sûr de soi, c'est avoir la conscience d'une maîtrise, c'est
affirmer, tout au moins, que, venant après Leconte de Lisle et après M.
de Heredia, on ne faiblira pas en un métier qui demande avec la
splendeur de l'imagination une singulière sûreté de main. Il ne nous
mentait pas; très habile sertisseur, il glorifie vraiment les multiples
pierreries du verbe, il fait sourire l'orient des perles, et rire
l'arc-en-ciel des diamants décomposés.
Capitan d'une galère chargée d'opulents esclaves, il navigue parmi les
périls tentants des archipels de pourpre (comme on dit qu'à certaines
heures apparaissent les îles grecques), et quand la nuit vient il
cherche le fond de sable d'un golfe violet
Dans la splendeur des clairs de lune violets.
Et il attend l'apparition du divin:
Alors des profondeurs et des ténèbres saintes
Comme un jeune soleil sort des gouffres marins,
Blanche, laissant couler des épaules aux reins
Ses cheveux où nageaient de pâles hyacinthes,
Une femme surgit....
dont les yeux sont des abîmes de joie, d'amour et d'épouvanté où l'on
voit se réfléchir le monde entier des choses depuis l'herbe jusqu'
l'infini des mers; et elle parle: Poète qui promènes parmi la vie ton
étonnement et tes désirs et tes amours, tu te présentes ému par les
seules joies chamelles et tu souffres, car ces joies, tu ne les sens
vraiment que vaines, mais
Si tu n'étreins que des chimères, si tu bois
L'enivrement de vins illusoires, qu'importe!
Le soleil meurt, la foule imaginaire est morte
Mais le monde subsiste en ta seule âme: vois!
Les jours se sont fanés comme des roses brèves,
Mais ton Verbe a crée le mirage où tu vis...
et ma beauté, c'est toi qui lui donnes sa forme et son geste; je suis
ton oeuvre; j'existe parce que tu me penses et parce que tu m'évoques.
Telle est l'idée maîtresse de cette Gloire du Verbe, l'un des rares
poèmes de ce temps où l'idée et le mot marchent d'accord en harmonieux
rythme.
Au lever du soleil la galère remit à la voile: Pierre Quillard partait
pour des pays lointains.
C'est une âme païenne ou qui se voudrait païenne, car si ses yeux
cherchent avidement la beauté sensible, son rêve s'attarde à vouloir
forcer la porte derrière laquelle dort obscurément la beauté enclose
dans les choses. Il est vraiment plus inquiet qu'il ne daigne le dire et
le regard des captives le trouble de plus d'un frisson. Comme il sait
toutes les théogonies et toutes les littératures,
J'ai connu tous les dieux du ciel et de la terre.