-- Je lui ai dit que vous n'y seriez pas, dit tout bas Caleb. Je
l'ai entendu dire hier soir. Mais que Dieu vous bénisse, dit le
petit homme en lui prenant affectueusement les mains, peu
m'importe ce qu'ils disent. Je ne les crois pas. Je ne suis pas
grand'chose, mais on me mettrait plutôt en pièces que de faire
croire un mot contre vous.
Il lui jeta ses bras autour du cou et l'embrassa, comme un enfant
aurait fait de sa poupée.
-- Berthe n'a pas pu rester à la maison ce matin, dit Caleb. Elle
craignait d'entendre sonner les cloches, et elle ne voulait pas se
trouver si près d'eux le jour de leur mariage. Nous sommes partis
à temps, et nous sommes venus ici. J'ai pensé à ce que j'ai fait,
dit Caleb après un moment de silence. Je me suis blâmé jusqu'à ne
pas savoir que faire, pour la peine d'esprit que je lui ai causée,
et j'en suis venu à conclure, si vous êtes de mon avis qu'il
vaudrait mieux lui dire la vérité. Partagez-vous ma manière de
voir? dit-il en tremblant de la tête aux pieds. Je ne sais pas
quel effet cela lui fera; je ne sais pas ce qu'elle pensera de
moi; je ne sais pas quel cas elle fera désormais de son pauvre
père. Mais il est bon pour elle qu'elle soit désabusée, et je
supporterai les conséquences que je mérite.
-- Dot, dit Berthe, où est votre main? Ah! la voilà, la voilà! et
elle la pressa contre ses lèvres, avec un sourire, en la tirant
sous son bras. Je les ai entendus parler tout bas hier soir en
vous jetant du blâme. Ils ont tort.
La femme du voiturier garda le silence. Caleb répondit pour elle.
-- Ils avaient tort, dit-il.
-- Je le savais, dit Berthe fièrement. Je le leur ai dit. J'ai
méprisé ce qu'ils disaient. La blâmer justement! Elle pressa sa
main dans la sienne, et appuya sa douce joue sur sa joue. -- Non,
je ne suis pas assez aveugle pour cela.
Son père se mit à côté de Dot, et Berthe de l'autre en lui prenant
chacun une main.
-- Je sais tout cela, dit Berthe, mieux que vous ne le croyez.
Mais personne aussi bien qu'elle. Pas même vous, mon père. Il n'y
a personne aussi sincère et aussi vraie avec moi qu'elle. Si la
vue pouvait m'être rendue un seul instant, je la découvrirais dans
une foule sans qu'on me dît un seul mot. Ma soeur!
-- Berthe, ma chère, dit Caleb, j'ai quelque chose sur le coeur
qu'il faut que je vous dise pendant que nous sommes tous trois
seuls. Écoutez-moi avec bienveillance. J'ai une confession à vous
faire, ma chère fille.
-- Une confession, mon père?
-- Je me suis éloigné de la vérité, mon enfant, et je me suis
perdu moi-même dit Caleb avec une expression douloureuse de sa
physionomie bouleversée. Je me suis éloigné de la vérité avec
l'intention de vous faire du bien, et j'ai été cruel.
Elle tourna vers lui son visage étonné en répétant le mot cruel.
-- Il s'accuse trop vivement, Berthe, dit Dot. Vous allez le dire,
vous serez la première à le dire.
-- Lui cruel pour moi! s'écria Berthe avec un sourire
d'incrédulité.
-- Sans le vouloir, mon enfant, dit Caleb; mais je l'ai été, sans
toutefois m'en douter, jusqu'à hier soir. Ma chère fille aveugle,
écoutez-moi et pardonnez-moi. Le monde dans lequel vous vivez, mon
coeur, n'existe pas comme je vous l'ai dépeint. Les yeux auxquels
vous vous êtes fiée vous ont trompée.
Elle tourna encore vers lui son visage frappé d'étonnement, mais
elle se recula en se rapprochant de son amie.
-- Votre chemin dans la vie était rude, ma pauvre enfant, dit
Caleb, et j'ai voulu vous l'adoucir. J'ai altéré les objets,
changé le caractère des gens, inventé bien des choses qui n'ont
jamais existé, afin de vous rendre plus heureuse. Je vous ai fait
des cachotteries, je vous ai forgé des tromperies. Dieu me
pardonne! et je vous ai entourée de choses imaginaires.
-- Mais les personnes vivantes ne sont pas imaginaires? dit-elle
avec force, mais en pâlissant beaucoup et en s'éloignant de lui.
Vous ne pouvez pas les changer.
-- Je l'ai fait, Berthe, dit Caleb. Il y a une personne que vous
connaissez, ma colombe...
-- Oh! mon père, pourquoi dites-vous que je la connais? répondit-
elle d'un ton d'amer reproche. Qui puis-je connaître, moi qui n'ai
personne pour me guider, moi misérable aveugle?
Dans l'angoisse de son coeur, elle tendit ses mains en avant comme
si elle cherchait son chemin, et puis elle en couvrit sa figure
avec un air de tristesse et de délaissement.
-- Le mariage qui a lieu aujourd'hui, dit Caleb, se fait avec un
homme sévère, avare et égoïste. Un maître dur pour vous et pour
moi, ma chère, pendant bien des années. Laid dans ses regards et
dans son caractère. Toujours froid et insensible. Différent de ce
que je vous l'ai dépeint en toutes choses, mon enfant, en toutes
choses.
-- Oh! pourquoi, dit la fille aveugle torturée au-delà de ce
qu'elle pouvait supporter, pourquoi avoir toujours agi ainsi!
Pourquoi avez-vous rempli mon coeur de joie pour venir, comme la
mort, m'y arracher tous les objets de mon amour! Ô ciel, comme je
suis aveugle! comme je suis seule et sans appui!
Son père désolé penchait la tête, et ne répondait que par son
repentir et par sa douleur.
Elle était depuis quelques instants sous cette impression de
regret quand le Grillon du Foyer se mit à chanter, sans que
personne autre qu'elle l'entendît. Ce chant n'était pas gai, mais
bas, faible, triste. Il était si douloureux que ses larmes
commencèrent à couler, et elles tombèrent en abondance quand
l'apparition qui s'était tenue toute la nuit près du voiturier, se
tint derrière elle en montrant son père.
Elle entendit bientôt plus distinctement la voix du Grillon, et
quoique aveugle, elle sentit que l'apparition se penchait vers son
père.
-- Dot, dit la jeune fille aveugle, dites-moi ce qu'est ma maison:
ce qu'elle est en réalité.
-- C'est un pauvre lieu, Berthe, bien pauvre et bien nu. L'hiver
prochain elle ne pourra guère garantir du vent et de la pluie.
Elle est mal préservée du mauvais temps, Berthe. Et Dot ajouta en
baissant la voix, mais distinctement; comme votre pauvre père avec
son habit de toile.
La fille aveugle, fort agitée, se leva et tira un peu à part la
femme du voiturier.
-- Ces présents dont j'ai pris tant de soins, qui me venaient
presque à souhait, et que je recevais avec tant de joie, dit-elle
en tremblant, d'où venaient-ils? Est-ce vous qui les envoyiez?
-- Non.
-- Qui donc?
Dot vit qu'elle le savait déjà et garda le silence. La fille
aveugle se couvrit encore le visage de ses mains, mais maintenant
d'une autre manière.
-- Chère Dot, un moment! Un moment! ne quittons pas ce sujet.
Parlez-moi doucement. Vous êtes sincère, je le suis. Vous ne
voudriez pas me tromper, n'est-ce pas?
-- Non, vraiment, Berthe!
-- Non, je suis sûre que vous ne voudriez pas. Vous avez trop
compassion de moi. Dot, regardez dans la chambre où nous étions,
où est mon père, mon père si plein de compassion et d'amour pour
moi, et dites-moi ce que vous voyez.
-- Je vois, dit Dot, qui la comprit bien, un vieillard assis sur
une chaise, appuyé tristement sur le dossier, avec son visage dans
sa main, comme si son enfant devait le consoler, Berthe.
-- Oui, oui, elle le consolera. Allons.
-- C'est un vieillard usé par les soucis et le travail. C'est un
homme maigre, abattu, pensif, à cheveux gris. Je le vois
maintenant accablé et courbé, s'agitant pour rien. Mais je l'ai vu
déjà bien souvent, Berthe, en s'agitant pour travailler de
plusieurs manières pour un objet sacré. Et, j'honore sa tête
grise, et je le bénis!
La jeune aveugle, la quittant et allant se jeter aux genoux du
vieillard, pressa sa tête grise sur son sein.
-- La vue m'est rendue, s'écria-t-elle, j'y vois. J'étais aveugle
et maintenant mes yeux se sont ouverts. Je ne l'avais jamais
connu. Dire que j'aurais pu mourir sans avoir jamais connu un père
qui m'a si tendrement aimée!
Aucune parole ne peut rendre l'émotion de Caleb.
-- Il n'est aucune figure sur la terre, s'écria l'aveugle en
l'embrassant, que je puisse aimer et chérir autant que celle-ci,
quelque belle qu'elle fût. Plus cette tête est grise, et ce visage
usé, plus ils me sont chers, mon père. Qu'on ne dise plus
désormais que je suis aveugle. Il n'y a pas une ride sur son
visage, pas un cheveu sur sa tête, qui soit oublié dans mes
prières et dans mes actions de grâces.
Caleb essaya d'articuler «ma Berthe.»
-- Et dans ma cécité, moi qui le croyais si différent dit-elle en
le caressant avec des larmes de la plus exquise affection. L'avoir
près de moi, chaque jour pensant toujours à moi, et n'avoir jamais
rêvé de cela!
-- Le père si élégant en habit bleu a disparu, Berthe, dit le
pauvre Caleb.
-- Rien n'a disparu, répondit-elle. Cher père, non. Tout est là en
vous. Le père que j'aimais tant, le père que je n'ai jamais assez
aimé, et assez connu, le bienfaiteur que j'appris d'abord à
respecter et à aimer à cause de sa sympathie pour moi, tout cela
est en vous. Rien n'est mort pour moi. L'âme de tout ce qui
m'était le plus cher est ici, ici avec ce visage ridé et cette
tête grise. Je ne suis point aveugle, mon père.
Pendant ces paroles, toute l'attention de Dot avait été fixée sur
le père et la fille; mais en jetant les yeux sur le petit faucheur
et la prairie mauresque, elle vit que l'horloge allait sonner dans
quelques minutes, et immédiatement elle fut saisie d'une agitation
nerveuse.
-- Mon père, dit Berthe avec hésitation, Dot?
-- Oui, ma chère, dit Caleb; elle est là.
-- N'y a-t-il pas de changement en elle? Ne m'avez-vous jamais
rien dit d'elle qui ne fût vrai?
-- Je crains que je ne l'eusse fait, ma chère, répondit Caleb, si
j'avais pu la peindre mieux qu'elle n'était. Mais si je l'avais
changée, c'eût été la rendre moins bien. On ne peut rien dépeindre
de mieux qu'elle.
La confiance de l'aveugle en faisant cette question, son plaisir
et son orgueil en entendant la réponse, et son bonheur en
l'embrassant de nouveau, étaient charmants à contempler.
-- Cependant il peut arriver plus de changement que vous ne le
pensez, ma chère, dit Dot. Des changements en mieux, je veux dire;
des changements pour la plus grande joie de nous tous. Il ne faut
pas trop vous en émouvoir s'ils arrivent.
-- Quelles sont ces roues qu'on entend sur la route?
-- Vous avez l'oreille fine, Berthe. Sont-ce des roues?
-- Oui, et elles vont vite.
-- Je... je... je sais que vous avez l'oreille délicate, dit Dot
en mettant la main sur son coeur, et parlant évidemment aussi vite
qu'elle le pouvait pour cacher son agitation; car je l'ai remarqué
souvent, et vous avez été très prompte à distinguer le pas
étranger la nuit passée. Cependant je ne sais pas, en me souvenant
que vous dites: -- de qui est ce pas? -- je ne sais pas pourquoi
vous fîtes attention à ce pas plutôt qu'à un autre. Mais, comme je
viens de le dire, il y a de grands changements dans le monde, de
grands changements, et nous ne pouvons mieux faire que de nous
préparer à n'être surpris presque de rien.
Caleb s'étonna du sens de ces paroles, en s'apercevant qu'elles
s'adressaient à lui non moins qu'à sa fille. Il la vit, avec
surprise, si agitée, et si désolée qu'elle pouvait à peine
respirer, et se tenant à une chaise pour s'empêcher de tomber.
-- C'est un bruit de roues, en effet, dit-elle tout émue; elles
approchent! Plus près encore! Très près! Elles s'arrêtent à la
porte du jardin! Et maintenant vous entendez le pas d'un homme en
dehors; le même pas, Berthe, n'est-ce pas? Et maintenant...
Elle poussa un cri de joie inexprimable; et, courant vers Caleb,
elle mit la main sur ses yeux, pendant qu'un jeune homme entrait
dans la chambre, et jetant son chapeau en l'air, s'approcha d'eux.
-- C'est fini? cria Dot.
-- Oui!
-- Heureusement fini?
-- Oui!
-- Vous souvenez-vous de la voix, cher Caleb? En avez-vous jamais
entendu une qui lui ressemblât demanda Dot.
-- Si mon fils qui était dans l'Amérique du Sud était vivant...
dit Caleb en tremblant.
-- Il est vivant, cria Dot en ôtant ses mains de devant les yeux
de Caleb, et en les frappant dans un élan de joie; regardez-le! le
voilà devant vous robuste et plein de santé! Votre propre fils
chéri! Votre cher frère vivant et vous aimant, Berthe!
Honneur à cette petite créature pour ses transports. Honneur à ses
larmes et à ses éclats de rire, pendant que ces trois personnes
étaient dans les bras l'une de l'autre! Honneur à la cordialité de
son accueil pour le marin bruni par le soleil, qui avec sa
chevelure noire et flottante s'approcha d'elle pour l'embrasser
sans qu'elle détournât sa petite bouche rosée, et sans qu'elle
s'opposât à ce qu'il la pressât sur son coeur!
Honneur aussi au coucou, pourquoi pas? qui, sortant bravement par
la porte de son palais mauresque, vint chanter douze fois devant
la compagnie, comme s'il était ivre de joie.
Le voiturier en entrant tressaillit, et il y avait lieu, en se
trouvant en si bonne compagnie.
-- Voyez, John, dit Caleb au comble de la joie, regardez-le, c'est
mon fils qui revient de l'Amérique du Sud! Mon propre fils! Celui
que vous avez équipé et fait partir vous-même, celui dont vous
avez été toujours l'ami.
Le voiturier s'avança pour lui prendre la main; mais il recula,
comme si ses traits lui avaient rappelé ceux du sourd qu'il avait
amené dans sa voiture, et il dit:
-- Édouard! Était-ce vous!
-- Dites-lui tout maintenant, s'écria Dot. Dites-lui tout,
Édouard: et ne m'épargnez pas, car rien ne m'épargnera à ses yeux
désormais.
-- C'était moi, dit Édouard.
-- Pouviez-vous vous cacher ainsi, déguisé, dans la maison de
votre vieil ami? continua le voiturier. Il y avait autrefois un
garçon franc... combien d'années y a-t-il. Caleb, que nous avons
ouï dire qu'il était mort et que nous l'avions?... qui n'aurait
jamais fait cela.
-- J'avais autrefois un ami généreux, dit Édouard; plutôt un père
qu'un ami, qui ne m'aurait jamais jugé, ni moi ni personne autre,
sans m'entendre. Vous étiez cet homme. Je suis donc certain que
vous m'écouterez maintenant.
Le voiturier, jetant un regard troublé sur Dot qui se tenait
encore à l'écart de lui, répondit: -- C'est juste, je vous
écouterai.
-- Vous saurez que lorsque je partis d'ici, tout jeune garçon, dit
Édouard, j'étais amoureux, et mon amour était payé de retour.
C'était une très jeune fille, qui peut-être -- vous pouvez me le
dire -- ne se rendait pas bien compte de ses sentiments. Mais je
connaissais les miens, et j'avais une passion pour elle.
-- Vous l'aviez! s'écria le voiturier. Vous!
-- Oui, je l'avais, dit l'autre, et elle y répondait. Je l'ai
toujours cru, et maintenant j'en suis sûr.
-- Que le ciel me soit en aide! dit le voiturier. C'est le pire de
tout.
-- Constant envers elle, dit Édouard, je revenais plein
d'espérance, après bien des épreuves et des périls, pour tenir ma
promesse en exécution de notre vieux contrat, lorsque, à vingt
milles d'ici, j'apprends qu'elle m'a manqué de parole, qu'elle m'a
oublié, et qu'elle s'est unie à un homme plus riche que moi. Je
n'avais pas l'intention de lui faire des reproches, mais je
désirais la voir, et m'assurer que cela était vrai. J'espérais
qu'elle y aurait été forcée contre son propre désir et malgré ses
souvenirs. Ç'aurait été pour moi un faible soulagement, mais c'en
aurait été un, je crois, et je vins ici. Pour connaître la vérité,
la vérité vraie, observée librement par moi-même, juger par moi-
même, sans intermédiaire de personne, sans user d'influence sur
elle, -- si j'en avais encore, -- je me déguisai, vous savez
comment, et je l'attendis sur la route, vous savez où. Vous
n'aviez aucun soupçon sur moi, elle n'en avait pas non plus. --
montrant Dot, -- jusqu'à ce que, lui ayant dit un mot à l'oreille,
près du feu, elle faillit me trahir.
-- Mais lorsqu'elle sut qu'Édouard était vivant et qu'il revenait,
dit Dot en sanglotant, parlant pour elle-même, comme elle avait
brûlé jusque là de le faire, et lorsqu'elle eut connu son dessein,
elle lui conseilla par tous les moyens de garder son secret; car
son vieil ami John Peerybingle était d'une nature trop dénuée
d'artifice, trop lourd en général, pour le garder pour lui,
continua Dot, moitié riant, moitié sanglotant. Et lorsqu'elle...
c'est-à-dire moi, John, dit en pleurant la petite femme,
lorsqu'elle lui eut tout dit, comment sa bonne amie l'avait cru
mort, comment elle s'était laissée persuader par sa mère de
contracter un mariage qu'elle lui présentait comme avantageux, et
lorsqu'elle... c'est encore moi, John... lui dit qu'ils n'étaient
pas encore mariés -- mais bien près de l'être -- et que ce mariage
ne serait qu'un sacrifice, s'il se faisait, car du côté de la
jeune fille, il n'y avait pas d'amour, et quand il devint presque
fou de joie en apprenant cela; alors elle... c'est-à-dire moi, ...
dit qu'elle s'entremettrait entre eux, comme elle l'avait fait
souvent dans l'ancien temps, John, et qu'elle sonderait sa bonne
amie, et qu'elle... encore moi, John... était sûre que ce qu'elle
disait et pensait était juste. Et c'était juste, John! Et on les a
amenés l'un à l'autre. John! Et ils se sont mariés il y a une
heure, John! Et voilà le marié! Et Gruff et Tackleton mourra
garçon! Et je suis une heureuse petite femme, May, que Dieu vous
bénisse!
Cette petite femme était irrésistible, s'il est besoin de le dire,
et jamais elle ne le fut autant que dans ses transports actuels.
Jamais il n'y eut de félicitations plus affectueuses et plus
délicieuses que celles qui accueillirent elle et le marié.
Au milieu du tumulte des émotions qui agitaient son coeur, le
voiturier restait confondu. Il se précipita vers sa femme, mais
Dot, étendant les bras pour l'arrêter, se recula comme auparavant.
-- Non, John, non! écoutez tout. Ne m'aimez pas davantage, John,
jusqu'à ce que vous ayez entendu toutes les paroles que j'ai à
dire. J'ai eu tort d'avoir un secret pour vous, John, j'en suis
très fâchée. Je ne croyais pas qu'il y eût du mal, jusqu'au moment
où j'étais assise auprès de vous sur l'escabeau, la nuit dernière;
mais lorsque j'eus vu par ce qui était écrit sur votre visage que
vous m'aviez vue me promener dans la galerie avec Édouard, et que
j'eus compris ce que vous pensiez, je sentis que c'était une
étourderie coupable. Mais, cher John, comment est-il possible que
vous ayez eu une telle pensée?
La petite femme se mit encore à sangloter. John Peerybingle voulut
la serrer dans ses bras, mais elle ne le lui permit pas.
-- Ne m'aimez pas encore, John, je vous en prie. Pas de longtemps.
Lorsque j'étais triste à cause du mariage proposé, mon cher,
c'était parce que je me souvenais que May et Édouard s'aimaient,
et que je savais que le coeur de May était bien loin de Tackleton.
Vous croyez cela maintenant, John, n'est ce pas?
John allait faire un autre mouvement vers elle pour lui répondre,
mais elle l'arrêta encore.
-- Non, restez-là, John, je vous en prie. Lorsque je ris de vous,
comme je le fais quelquefois, lorsque je vous appelle lourdaud, ou
ma chère vieille oie, ou de quelque autre nom de cette espèce,
c'est parce que je vous aime ainsi, et que je ne voudrais pas vous
voir changé en rien autre, pas même en roi.
-- Bravo! s'écria Caleb avec une vigueur inaccoutumée. C'est mon
opinion.
-- Et quand je parlais des gens d'un certain âge et solides, John,
et que je vous disais que nous étions un couple de nigauds, qui
marchions par secousse, comme des marionnettes, c'est que je suis
une étourdie, qui me plais à jouer des comédies avec le baby.
Voilà tout, vous me croyez?
Elle le vit s'avancer, et l'arrêta encore, mais ce fut presque
trop tard.
-- Non, ne m'aimez pas encore d'une ou deux minutes, s'il vous
plait, John. Ce que j'ai le plus à coeur de vous dire, je l'ai
gardé pour la fin. Mon cher, mon bon, mon généreux John, lorsque
nous parlions l'autre soir du Grillon, il me vint à la bouche de
vous dire que d'abord je ne vous aimais pas aussi tendrement que
je vous aime maintenant; que lorsque je vins demeurer ici je
craignais de ne pouvoir pas apprendre à vous aimer autant que je
l'espérais et que je le demandais dans mes prières, moi étant si
jeune, John. Mais, cher John, chaque jour et chaque heure je vous
aimai de plus en plus. Et si j'avais pu vous aimer plus que je ne
le fais, les nobles paroles que je vous ai entendu prononcer ce
matin, m'auraient fait vous aimer davantage. Mais je ne le puis.
Toute l'affection dont je suis capable -- et elle est grande, --
John, je vous l'ai donnée, comme vous le méritez, et il y a
longtemps, longtemps, et il ne m'est pas possible de vous en
donner davantage. Maintenant, mon cher mari, serrez-moi encore
contre votre coeur. Ceci est ma maison, John, ne pensez jamais à
m'envoyer dans une autre.
Vous n'aurez jamais plus de plaisir à voir une charmante petite
femme dans les bras de personne, que vous n'en auriez eu à voir
Dot dans les bras de son mari. Jamais vous n'avez vu un
embrassement aussi affectueux et aussi sincère.
Soyez sûr que le voiturier était dans un ravissement complet, et
que Dot était de même; personne ne faisait exception, pas même
Slowbody, qui criait de joie, et qui pour faire partager à son
jeune fardeau la joie générale présentait le baby à la ronde, à la
bouche de chacun, comme si elle leur avait donné quelque chose à
boire.
Mais en ce moment on entendit au dehors un bruit de roues, et
quelqu'un s'écria que Gruff et Tackleton revenait. Ce digne homme
parut bientôt animé et échauffé.
-- Que diable est ceci, John Peerybingle? dit Tackleton. Il y a
quelque malentendu. J'ai donné rendez-vous à l'église à mistress
Tackleton, et je jurerais que je l'ai rencontrée en route pour
ici. Oh! elle ici. -- Pardon, monsieur, je n'ai pas l'honneur de
vous connaître, -- mais si vous pouvez me faire la faveur de ne
pas retenir cette demoiselle, elle a un engagement particulier ce
matin.
-- Mais je ne peux pas la laisser aller, répondit Édouard, je n'en
ai pas la pensée.
-- Que voulez-vous dire, vagabond que vous êtes! dit Tackleton.
-- Je veux dire que quoique je puisse vous permettre d'être vexé,
répondit l'autre en souriant, je suis aussi sourd pour les
injures, que je l'étais hier soir pour tous les discours.
Quel regard que celui que Tackleton jeta sur lui, et comme il
tressaillit!
-- Je suis fâché, monsieur, dit Édouard en tenant la main gauche
de May et principalement son troisième doigt, et tirant de la
poche de son habit un petit bout de papier d'argent dans lequel
était sans doute un anneau.
-- Miss Slowbody, dit Tackleton, voulez-vous avoir la bonté de
jeter cela dans le feu? Merci.
-- C'était un engagement antérieur, un engagement tout à fait
ancien, qui a empêché ma femme de se trouver au rendez-vous
convenu avec vous, je vous assure, dit Édouard.
-- M. Tackleton me rendra la justice de reconnaître que je lui ai
révélé fidèlement ce fait, et que je lui ai dit maintes fois que
je ne pouvais l'oublier, dit May en rougissant.
-- Oh! certainement, dit Tackleton. C'est sûr. C'est tout à fait
juste. C'est entièrement exact. Vous êtes donc mistress Édouard
Plummer, je présume?
-- C'est son vrai nom, répondit le marié.
-- Ah! je ne vous aurais pas reconnu, monsieur, dit Tackleton, en
regardant minutieusement sa figure et en lui faisant un profond
salut. Je vous souhaite beaucoup de joie, monsieur.
-- Merci.
-- Mistress Peerybingle, dit Tackleton en se tournant soudain vers
elle qui était assise avec son mari, je suis fâché. Vous ne m'avez
pas montré beaucoup de bienveillance, mais, sur ma vie, je suis
fâché. Vous êtes meilleure que je ne pensais. John Peerybingle, je
suis fâché. Vous me comprenez: cela suffit. C'est tout à fait
correct, mesdames et messieurs, et parfaitement satisfaisant.
Bonjour.
En disant ces mots, il sortit, et partit; il ne s'arrêta à la
porte que pour ôter les fleurs et les rubans de la tête de son
cheval, et pour donner à l'animal un coup de pied dans les flancs,
comme pour lui apprendre qu'il y avait un écrou lâché dans ses
arrangements.