C'était maintenant un devoir sérieux de marquer cette journée

comme une grande fête pour toujours dans le calendrier de John

Peerybingle. En conséquence, Dot se mit à l'oeuvre pour faire

honneur à la maison et à tous ceux qui s'y intéressaient. En peu

de temps, elle mit les bras jusqu'au coude dans la farine, et elle

blanchissait les habits du voiturier, toutes les fois qu'elle

passait près de lui et qu'elle s'arrêtait pour lui donner un

baiser. Le brave homme lavait les herbes, pelait les navets,

mettait au feu les pots plein d'eau froide, et se rendait utile de

toutes les manières; tandis qu'un couple d'aides, appelés du

voisinage, se mettaient à courir dans tous les coins, se heurtant

à chaque instants contre Tilly Slowbody et le baby. Tilly n'avait

jamais déployé tant d'activité. Son ubiquité était l'objet de

l'admiration générale. À deux heures et vingt-cinq minutes elle

était une pierre d'achoppement dans le passage, à deux heures et

demie, un traquenard dans la cuisine, et à trois heures moins

vingt-cinq minutes, un trébuchet dans le grenier. La tête du baby

était une pierre de touche pour toute espèce d'objets, animaux,

végétaux ou minéraux. On n'employait rien ce jour-là qui ne fit

une connaissance intime avec elle.

Ensuite une grande expédition fut dépêchée à pied à mistress

Fielding pour faire des excuses à cette excellente dame, et pour

l'amener de gré ou de force afin d'être heureuse et de pardonner.

Lorsque cette expédition la découvrit, elle ne voulut rien

entendre et répéta un nombre infini de fois: «N'eussé-je jamais vu

ce jour!» Elle ne put qu'ajouter: «Portez-moi maintenant au

tombeau;» ce qui était parfaitement absurde, attendu qu'elle

n'était pas morte, et qu'elle n'en avait pas même l'apparence.

Après cela, elle tomba dans un calme effrayant, et observa que,

depuis les circonstances qui avaient mené le grand changement dans

le commerce de l'indigo, elle avait prévu qu'elle serait exposée

toute la vie à toute espèce d'insultes et d'outrages; elle était

satisfaite de voir qu'il en était bien ainsi. Elle pria qu'on ne

fit plus attention à elle, car, qu'était-elle? un rien. On n'avait

qu'à l'oublier et à suivre la voie sans elle. De cette humeur

sarcastique elle passa à la colère, dans laquelle elle laissa

échapper cette remarquable expression, que le ver se redresse

quand on le foule aux pieds. Après cela, elle se laissa aller à un

regret adouci, et dit: «S'ils m'avaient donné leur confiance, que

n'eussé-je pas pu suggérer! Profitant de cette crise dans ses

sentiments, l'expédition l'embrassa, et bientôt elle eut mis ses

gants, et fut en chemin pour la maison de John Peerybingle dans

une tenue irréprochable, portant à son côté dans un paquet de

papier un bonnet de cérémonie, presque aussi grand et aussi raide

qu'un mètre.

Après cela il restait encore à venir le père et la mère de Dot

dans une autre petite voiture, et ils étaient en retard; on avait

quelques craintes, on allait regarder de temps en temps sur la

route. Mistress Fielding regardait toujours du côté qu'il ne

fallait pas, et comme on le lui faisait observer, elle répondait

qu'elle était bien maîtresse de regarder là où elle voulait. À la

fin, ils arrivèrent. C'était un charmant couple de paysans, mis

d'une manière particulière à la famille de Dot. Dot et sa mère, à

côté l'une de l'autre étaient étonnantes à voir, tant elles se

ressemblaient.

La mère de Dot eut à renouveler connaissance avec la mère de May;

la mère de May gardait ses airs de dame, et la mère de Dot n'avait

qu'un air aisé. Le vieux Dot, appelons ainsi le père de Dot, j'ai

oublié son vrai nom, mais n'importe, le vieux Dot était sans gêne,

il donnait des poignées de mains à première vue, ne regardait un

bonnet que comme un assemblage de mousseline et d'empois,

n'attachait pas d'importance au commerce de l'indigo, mais disait

qu'il n'y avait rien à y faire. Dans l'opinion de mistress

Fielding, c'était une bonne pâte d'homme, mais grossière, ma

chère.

Je ne voudrais pas oublier Dot faisant les honneurs de sa maison

avec sa robe de noces, et un visage radieux; non! ni le brave

voiturier si jovial et si rond au bout de la table; ni le brun et

vigoureux marin avec sa charmante femme; ni personne autre.

Oublier le dîner, ce serait oublier le repas le plus agréable, et

le plus grand oubli serait d'oublier les verres que l'on but pour

célébrer ce jour de noces.

Après dîner, Caleb chanta la chanson sur le _Bol pétillant_:

_«Je suis un bon vivant,_

_Pour un ou deux ans.»_

Il la chanta jusqu'au bout.

Un incident arriva juste comme il finissait le dernier vers.

On frappa un coup à la porte; un homme entra en chancelant, et

sans demander la permission, portant quelque chose de lourd sur la

tête. En le plaçant au milieu de la table, symétriquement au

centre des noix et des pommes, il dit:

-- Des compliments de la part de M. Tackleton. Comme il n'a pas

l'emploi du gâteau, peut-être vous le mangerez.

Après ces mots, il sortit.

Il y eut quelque surprise dans la compagnie, comme vous pouvez

vous l'imaginer. Mistress Fielding, étant une dame d'un

discernement infini, émit l'idée que le gâteau était empoisonné,

et raconta qu'un pensionnat de demoiselles avait été, à sa

connaissance, malade pour avoir mangé d'un gâteau. Mais son

opinion fut repoussée par acclamation; et le gâteau fut coupé par

May avec beaucoup de cérémonie et de gaîté.

Je ne crois pas que personne en eût goûté encore, lorsqu'un autre

coup fut frappé à la porte, et le même homme reparut portant sous

son bras un gros paquet de papier brun.

-- Des compliments de la part de M. Tackleton, envoie quelques

joujoux pour le baby. Ils ne sont pas laids.

Après avoir dit cela, il repartit.

Toute la société aurait eu de la peine à trouver des termes pour

exprimer son étonnement, quand même elle aurait eu le temps de les

chercher. Mais ils ne l'eurent pas du tout, car le messager avait

à peine fermé la porte derrière lui, qu'on frappa un autre coup,

et Tackleton lui-même entra.

-- Mistress Peerybingle, dit-il le chapeau à la main, je suis plus

fâché, je suis plus fâché que je ne l'étais ce matin. J'ai eu le

temps d'y penser. John Peerybingle, je suis aigre par caractère,

mais je ne puis empêcher d'être adouci plus ou moins, en me

trouvant face à face avec un homme comme vous. Caleb! cette petite

nourrice m'a donné l'autre soir sans le savoir un avis ambigu dont

j'ai trouvé le fil. Je rougis de penser avec quelle facilité je

pouvais attacher à moi vous et votre fille, et quel misérable

idiot j'étais lorsque je la pris pour une... Mes amis, ma maison

est bien solitaire ce soir. Je n'ai pas même un Grillon au Foyer.

J'ai tout fait fuir. Soyez gracieux pour moi; permettez-moi de me

joindre à votre aimable société.

Il fut chez lui en cinq minutes. Vous n'avez jamais vu pareil

homme. À quoi avait-il passé toute sa vie pour n'avoir pas

découvert jusque là quelle capacité il avait pour être jovial? Ou

bien quel avait été le pouvoir des fées sur lui pour opérer un tel

changement?

-- John! vous ne me renverrez pas à la maison ce soir, n'est-ce

pas? dit Dot tout bas.

Il ne manquait qu'une créature vivante pour rendre la société

complète. Dans un clin d'oeil elle fut là.

Très altéré pour avoir longtemps couru, il faisait de vains

efforts pour fourrer sa tête dans une cruche étroite. Il avait

accompagné la voiture jusqu'à la fin du voyage, très rebuté de

l'absence de son maître, et extrêmement rebelle envers son

suppléant. Après avoir rodé autour de l'étable pendant un peu de

temps tentant vainement d'exciter le cheval à faire acte de

rébellion en revenant pour son propre compte, il était entré dans

le cabaret et s'était couché devant le feu. Mais tout à coup

cédant à la conviction que le suppléant était un imbécile et qu'il

fallait le quitter, il s'était levé, avait tourné la queue et

était revenu à la maison.

On dansa le soir. Je me serais borné à cette mention générale, si

je n'avais eu quelque raison de croire que c'était une danse

originale et des moins communes.

Elle était organisée de la manière bizarre que voici.

Édouard le marin, garçon plein d'entrain, leur avait raconté des

choses merveilleuses au sujet des perroquets, des mines, des

Mexicains, de la poudre d'or, lorsque tout à coup il se mit en

tête de quitter son siège et de proposer une danse, car la harpe

de Berthe était là, et vous avez rarement entendu quelqu'un en

jouer d'une main plus habile. Dot dit, non sans quelque

affectation, que ses jours de danses étaient passés; je crois que

c'était parce que le voiturier fumait sa pipe et qu'elle préférait

rester assise près de lui. Mistress Fielding n'avait pas le choix

de dire autrement que ses jours de danses étaient aussi passés,

tout le monde dit de même excepté May; May était toujours prête.

Au grand applaudissement de tous, May et Édouard se mirent à

danser seuls, et Berthe joua son plus joli air.

Bon! si vous m'en croyez, ils n'avaient pas dansé cinq minutes,

que soudain le voiturier jette sa pipe, prend Dot par le milieu du

corps, s'élance dans la chambre, et saute avec elle d'une manière

étonnante, Tackleton ne voit pas plutôt cela, qu'il court à

mistress Fielding, la prend à la taille et suit le mouvement. Dès

que le vieux Dot voit cela, il se sent revivre, enlève mistress

Dot, et prend part à la danse avec le plus d'entrain. Caleb ne

voit pas plutôt cela qu'il prend Tilly Slowbody par les deux mains

et saute en cadence; miss Slowbody restait ferme dans la croyance

que se pousser étourdiment au milieu des autres couples, et se

choquer constamment avec eux, est votre seul principe de la

marche.

Écoutez! voilà le criquet qui fait concert avec la musique, _cri!

cri! cri!_ et la Bouilloire bourdonne aussi.

* * * * * * *

Mais qu'est-ce ceci! pendant que je les écoute avec plaisir, et

que je me tourne vers Dot pour jeter un dernier regard sur cette

figure qui me plait tant, elle et le reste s'évanouissent dans

l'air, et je reste seul.

Un Grillon chante dans le Foyer; un jouet d'enfant est brisé à

terre, et il n'y a plus rien.

FIN

Le grillon du foyer · 第 7 / 7 段