langue résistait à sa volonté, et aurait voulu parler à sa guise
pour elle-même et pour lui.
La fée, dans une attitude d'invocation, leva la main et dit:
-- Sur votre propre foyer...
-- Le foyer qu'elle a souillé, interrompit le voiturier.
-- Le coeur qu'elle a... combien de fois... béni et illuminé, dit
le Grillon; le foyer qui, sans elle, était un composé de quelques
briques et de barreaux de fer rouillés, et qui est devenu par elle
l'autel de votre maison, sur lequel vous avez sacrifié les petites
passions, l'égoïsme, et vous avez offert l'hommage d'un esprit
tranquille, d'une nature confiante, et un coeur plein de
sensibilité; de sorte que la fumée de cette pauvre cheminée est
sortie au dehors répandant un parfum plus agréable que le meilleur
encens qui brûle dans les plus splendides temples du monde! Au nom
de votre propre foyer, dans son paisible sanctuaire, entouré de
tous ses plus beaux souvenirs, écoutez-la! écoutez-moi! Écoutez
tout ce qui parle le langage de votre foyer et de votre maison!
-- Et qui plaide pour elle? dit le voiturier.
-- Tout ce qui parle le langage de votre foyer et de votre maison
doit plaider pour elle, répondit le Grillon; car ils disent la
vérité.
Et pendant que le voiturier, sa tête appuyée sur ses mains,
restait assis sur sa chaise à méditer, l'apparition était auprès
de lui, lui suggérant des réflexions en vertu de son pouvoir, et
les lui présentant comme dans un miroir ou dans un tableau. Cette
apparition n'était pas solitaire. Du foyer, de la cheminée, de la
sonnette, de la pipe, du chaudron, du berceau, du plancher, des
murs, du collier, de l'escalier, de la voiture au dehors, et de la
table au dedans, de tous les ustensiles de ménage, de tous les
objets avec lesquels sa femme était familière, et où elle avait
attaché des souvenirs d'elle-même qui remplissaient la pensée de
son infortuné mari, des esprits s'échappaient, non pas pour se
tenir debout à coté de lui comme le Grillon, mais pour se mettre à
l'ouvrage. Tous rendaient honneur à son image. Ils le tiraient par
les pans de son habit pour lui montrer quand elle paraissait. Ils
se groupaient autour d'elle, l'embrassaient et répandaient des
fleurs sur ses pas. Ils essayaient de couronner sa belle tête avec
leurs petites mains. Ils montraient qu'ils étaient pleins d'amour
pour elle; et qu'il n'y avait pas de créature laide, méchante ou
accusatrice qui s'élevât contre elle, tandis qu'eux tous
l'applaudissaient.
Les pensées du voiturier étaient toutes fixées sur l'image de sa
femme. Elle était toujours là.
Elle était assise, faisant jouer son aiguille, devant le feu, et
se chantant à elle-même. C'était bien la gaie, la laborieuse, la
constante petite Dot! Toutes ces figures de fées tournaient autour
de lui et concentraient leurs regards sur lui, et semblaient dire:
-- Est-ce là la jeune femme que vous pleurez!
Des sons joyeux venaient du dehors, des instruments de musique,
des conversations animées et des rires.
Une troupe de gens en gaieté se précipitaient dans la maison;
parmi lesquels étaient May Fielding et une vingtaine de jeunes
filles. Dot était la plus belle de toutes, aussi jeune qu'aucune
d'elles. Elles venaient l'inviter à se joindre à elles. Il
s'agissait de danser. Si jamais petit pied a été fait pour danser,
c'était bien le sien. Mais elle riait, et elle secouait la tête,
en montrant sa cuisine sur le feu, et sa table prête à être
servie, et elle avait un air triomphant qui la rendait encore plus
charmante. Elle les renvoyait donc gaiement, et les saluant une à
une avec une indifférence comique à mesure qu'elles passaient. Et
cependant l'indifférence n'était pas son caractère. Oh non! car en
ce moment un certain voiturier paraissait à la porte, et Dieu!
quelle réception elle lui faisait!
Les fées tournèrent encore une fois autour de lui, et semblèrent
lui dire: -- Est-ce là la femme qui vous a oublié!
Une ombre tomba sur le miroir ou le tableau: appelez-le comme vous
voudrez. C'était la grande ombre de l'étranger, comme quand il
parut la première fois sous son toit; il en couvrait toute la
surface et en cachait tous les autres objets. Mais les fées
s'efforçaient de le faire encore disparaître, et Dot y reparut
encore brillante de beauté, berçant son enfant, lui chantant
doucement et appuyant sa tête sur une épaule qui réfléchissait
celle auprès de laquelle se tenait le Grillon fée.
La nuit, -- j'entends la nuit réelle, et non celle produite par
les fées, -- s'avançait; et pendant que le voiturier se livrait à
ces pensées, la lune se leva et brilla dans le ciel. Peut-être
quelque lumière calme et paisible s'était levée dans son esprit,
et il put réfléchir avec plus de sang-froid à ce qui était arrivé.
Quoique l'ombre de l'étranger tombât par intervalles sur la glace,
toujours distincte et bien marquée, elle n'était pas si noire
qu'auparavant. Toutes les fois qu'elle paraissait, les fées
jetaient un cri de consternation, et agitaient leurs petits bras
et leurs petites jambes avec une activité inconcevable pour la
faire disparaître. Et quand elles réussissaient à faire apparaître
Dot et à la lui montrer belle et radieuse, elles manifestaient la
joie la plus communicative.
Elles ne la montraient que belle et radieuse, car c'étaient des
esprits domestiques pour qui la fausseté est l'anéantissement, et
leur nature était telle; Dot n'était pour elles qu'une petite
créature active, rayonnante et agréable qui avait été la lumière
et le soleil du voiturier.
Les fées étaient très animées quand elles la montraient avec son
enfant, causant au milieu d'un groupe de sages matrones, et
affectant d'être une vieille matrone comme elles, s'appuyant à
l'ancienne mode sur le bras de son mari, en s'efforçant, cette
charmante petite femme, de faire voir qu'elle avait abjuré les
vanités du monde en général, et qu'elle était parfaitement au fait
de son métier de mère; elles la montraient encore riant de la
gaucherie du voiturier, relevant son col de chemise pour le faire
ressembler à un petit maître, et tâchant de lui apprendre à
danser.
Les fées tournaient et s'agitaient autour de lui quand elles la
montraient avec la jeune fille aveugle; car quoiqu'elle apportât
la gaîté et l'animation partout où elle allait, elle faisait
toujours plus ressentir ces douces influences dans la maison de
Caleb Plummer. L'amitié de la jeune fille aveugle pour elle, sa
confiance et sa reconnaissance envers elle, la modestie avec
laquelle elle repoussait les remerciements de Berthe, sa dextérité
à employer chaque instant de sa visite à quelque chose d'utile
dans la maison, et travaillant en réalité beaucoup en ayant l'air
de se reposer comme un jour de fête; les provisions délicates
qu'elle apportait, sa figure radieuse quand elle paraissait à la
porte et quand elle prenait congé; cette expression étonnante
depuis les pieds jusqu'à la tête de faire partie de sa maison,
comme chose nécessaire dont on ne pouvait se passer, voilà ce dont
les fées se réjouissaient, et pourquoi elles l'aimaient. Elles le
regardèrent encore toutes à la fois d'un oeil interrogateur,
tandis que quelques-unes se nichaient dans les vêtements de Dot et
la caressaient, et elles semblaient lui dire: «Est-ce là la femme
qui a trahi votre confiance?»
Plus d'une fois, deux fois ou trois fois, dans cette longue nuit
pensive, les fées la lui montrèrent assise sur son siège favori,
avec sa tête penchée, ses mains crispées sur son front, et ses
chevaux épars, comme il l'avait vue la dernière fois. Et en la
trouvant dans cette posture, elles ne tournaient plus autour de
lui et ne le regardaient plus, mais elles se groupaient autour
d'elle pour la consoler et la baiser, elles se disputaient à qui
lui montrerait le plus de sympathie et de tendresse, et elles
oubliaient entièrement le mari.
La nuit se passa ainsi. La lune se coucha, les étoiles pâlirent,
la fraîcheur du matin se fit sentir, le soleil se leva. Le
voiturier était encore assis au coin de la cheminée, livré à ses
réflexions. Il était assis là, la tête sur ses mains. Toute la
nuit le fidèle Grillon avait fait cri, cri, au foyer. Toute la
nuit, il avait écouté sa voix. Toute la nuit les fées de la maison
s'étaient occupées de lui. Toute la nuit, Dot lui avait paru
aimable et innocente dans la glace, excepté lorsque la grande
ombre y paraissait.
Il se leva quand il fut grand jour, se lava et arrangea ses
vêtements. Il ne fut pas se livrer à ses occupations accoutumées,
il n'en avait pas le courage. Cela importait peu, parce que
c'était le jour de noce de Tackleton, et il s'était arrangé pour
être suppléé. Il avait pensé à se rendre joyeusement à l'église
avec Dot. Mais de tels plans étaient finis. C'était aussi
l'anniversaire de leur mariage. Ah! combien peu il avait prévu une
pareille fin d'année!
Le voiturier avait espéré que Tackleton viendrait le voir de bonne
heure, et il ne s'était pas trompé. À peine avait-il fait quelques
allées et venues devant la porte, qu'il vit venir sur la route le
marchand de joujoux dans sa voiture. À mesure qu'elle approchait,
il s'aperçut que Tackleton s'était paré pour son mariage et avait
orné la tête de son cheval de fleurs et de rubans.
Le cheval avait mieux l'air d'un fiancé que Tackleton, dont les
yeux demi-fermés avaient une expression plus désagréable que
jamais.
-- John Peerybingle! dit Tackleton avec un air de condoléance. Mon
brave homme, comment allez-vous ce matin?
-- J'ai passé une triste nuit, M. Tackleton, répondit le
voiturier, en secouant la tête, car mon esprit a été bien troublé.
Mais cela est passé maintenant. Pourriez-vous me donner une demi-
heure pour un entretien particulier?
-- Je suis venu pour cela, dit Tackleton en mettant pied à terre.
Ne faites pas attention au cheval; il restera assez tranquille, si
vous lui donnez une bouchée de foin.
Le voiturier alla chercher du foin dans son écurie, le mit devant
le cheval et ils entrèrent dans la maison.
-- Vous ne vous mariez pas avant midi, je pense, dit-il.
-- Non, dit Tackleton. Nous avons tout le temps; nous avons tout
le temps.
Lorsqu'ils entrèrent dans la cuisine, Tilly Slowbody frappait à la
porte de l'étranger qui n'était qu'à quelques pas. Un de ses yeux,
-- et il était très rouge, car Tilly avait crié toute la nuit
parce que sa maîtresse criait, -- était au trou de la serrure;
elle frappait très fort et semblait effrayée.
-- Je ne puis me faire entendre, dit Tilly en regardant autour
d'elle. J'espère qu'il n'est pas parti, ou qu'il n'est pas mort,
s'il vous plait.
Miss Slowbody accompagna ce souhait philanthropique de nouveaux
coups à la porte, mais sans aucun résultat.
-- Irai-je? dit Tackleton. C'est curieux.
Le voiturier s'étant tourné vers la porte, lui fit signe d'y aller
s'il voulait.
Tackleton vint donc au secours de Tilly Slowbody; et lui aussi se
mit à heurter et à frapper, et lui aussi ne reçut pas plus de
réponse. Mais il eut l'idée de tourner la poignée de la porte, et
comme elle s'ouvrit aisément, il regarda, il entra, et bientôt il
revint en courant.
-- John Peerybingle, lui dit Tackleton à l'oreille, j'espère qu'il
n'y a rien eu... rien de mauvais cette nuit?
Le voiturier se tourna vivement vers lui.
-- Parce qu'il est parti, dit Tackleton, et la fenêtre est
ouverte. Je ne vois pas de marques; elle est de plein pied avec le
jardin; mais je craignais qu'il n'y eut eu quelque... quelque
querelle. Eh?
Il le regardait fixement en fermant excessivement un oeil, et il
donnait à son oeil, à sa figure et à toute sa personne un air
inquisiteur, comme s'il eût voulu arracher la vérité du fond de
son coeur.
-- Tranquillisez-vous, dit le voiturier. Il est entré dans cette
chambre hier soir, sans avoir reçu de moi aucun mal; et personne
n'y est entré depuis lors. Il s'en est allé de sa propre volonté.
Je voudrais sortir de cette porte, et aller mendier mon pain de
maison en maison, si je pouvais faire que ce qui s'est passé ne
fût jamais arrivé. Mais il est venu et il s'en est allé. Je n'ai
plus rien à faire avec lui.
-- Oh! Bon, je pense qu'il s'en est allé facilement, dit Tackleton
en prenant une chaise.
Ce ricanement fut perdu pour le voiturier, qui s'assit aussi et se
couvrit le visage de sa main pendant quelque temps avant de
continuer.
-- Vous m'avez montré la nuit passée, dit-il enfin, ma femme ma
femme, que j'aime, secrètement...
-- Et tendrement, insinua Tackleton.
-- Prenant part au déguisement de cet homme, lui donnant
l'occasion de la voir seule. C'est la dernière chose que j'aurais
voulu voir. C'est la dernière des choses qu'un homme aurait dû me
montrer.
-- J'avoue que j'ai toujours eu des soupçons, dit Tackleton. Et
sous ce rapport je sais qu'on a ici quelque reproche à me faire.
-- Mais de même que vous me l'avez montrée, poursuivit le
voiturier sans faire attention à lui, telle que vous l'avez vue ma
femme, ma femme, que j'aime... sa voix, son oeil, sa main
devenaient de plus en plus fermes à mesure qu'il répétait ces
paroles qui décelaient un but évidemment déterminé, de même que
vous l'avez vue à son désavantage, il est juste aussi que vous la
voyiez avec mes yeux, et que vous pénétriez dans ma poitrine pour
savoir ce qui se passe là-dessus dans mon âme; car elle est calme,
dit le voiturier en le regardant attentivement, et rien ne peut
l'ébranler.
Tackleton murmura quelques vagues paroles d'assentiment, mais il
était réduit au respect par les manières de son interlocuteur.
Tout simple et sans éducation qu'il était, il avait en lui quelque
chose de noble et de digne qu'une âme généreuse et pleine
d'honneur peut seule donner à l'homme.
-- Je suis un homme simple et grossier, dit le voiturier, et bien
peu recommandable. Je ne suis pas un homme poli, comme vous le
savez bien. Je ne suis pas un jeune homme. J'aime ma petite Dot,
parce que je l'ai vue grandir depuis son enfance dans la maison de
son père; parce que j'ai connu ses excellentes qualités; parce
qu'elle a été ma vie pendant des années et des années. Il y a bien
des hommes, à qui je ne peux pas me comparer, qui n'auraient
jamais aimé Dot comme moi, je pense.
Il s'arrêta et battit doucement le sol de son pied pendant
quelques instants avant de reprendre.
-- J'ai souvent pensé, que quoique je ne fusse pas assez digne
d'elle, je serais pour elle un bon mari, et que je connaîtrais
peut-être mieux qu'un autre ce qu'elle valait; et c'est dans cette
idée que je finis par croire que nous pourrions bien nous marier
ensemble. Et à la fin ce mariage se fit.
-- Hah! fit Tackleton avec un hochement de tête significatif.
-- Je m'étais étudié; je m'étais éprouvé; je savais combien je
l'aimais, et combien elle serait heureuse, poursuivit le
voiturier. Mais je n'avais pas, je le sens maintenant, je n'avais
pas suffisamment réfléchi sur ses sentiments à elle.
-- C'est sûr, dit Tackleton. Étourderie, frivolité, inconstance,
amour d'être admirée! Pas assez réfléchi! tout cela perdu de vue!
Hah!
- Vous feriez mieux de ne pas m'interrompre, dit le voiturier un
peu sévèrement, jusqu'à ce que vous m'ayez compris; et vous êtes
loin de me comprendre. Si hier j'avais jeté par terre d'un coup
l'homme qui osait souffler un mot contre elle, aujourd'hui je
foulerai son visage sous mon pied, fût-il mon frère.
Le marchand de jouets le regarda avec étonnement. John continua
d'un ton plus doux: -- Ai-je réfléchi que je la prenais, à son
âge, avec sa beauté, que je l'enlevais à ses jeunes compagnes, à
toutes les réunions dont elle était l'ornement, où elle était
l'étoile la plus brillante qui ait jamais lui, pour l'enfermer un
jour après l'autre dans ma triste demeure, pour n'y avoir que mon
ennuyeuse compagnie? Ai-je bien réfléchi combien j'étais peu en
rapport avec son humeur gaie, et combien un lourdaud comme moi
doit être pesant pour un esprit aussi vif? Ai-je réfléchi qu'il
n'y avait en moi à l'aimer ni mérite ni droit, lorsque quiconque
la connaît doit aussi l'aimer? Jamais. J'ai pris avantage de sa
nature disposée à l'espérance et de son caractère affectueux, et
je l'ai épousée. Plût à Dieu que je ne l'eusse pas fait! pour
elle, et non pas pour moi.
Le marchand de jouets le regarda sans cligner de l'oeil. Son oeil
à demi fermé était même ouvert.
-- Que Dieu la bénisse, dit le voiturier, pour la constance
dévouée avec laquelle elle a essayé de m'empêcher de voir tout
cela! Et je remercie le ciel de ce que, dans la lenteur de mon
intelligence, je ne l'ai pas découvert plus tôt. Pauvre enfant!
Pauvre Dot! Moi qui n'ai pas découvert cela, lorsque j'ai vu ses
yeux se remplir de larmes en entendant parler d'un mariage comme
le vôtre! Moi qui ai vu cent fois le tremblement secret de ses
lèvres, et qui n'ai rien soupçonné, jusqu'à la nuit passée! Pauvre
fille! Que j'aie pu espérer qu'elle serait jamais amoureuse de
moi! Que j'aie pu jamais croire qu'elle l'était!
-- Elle le faisait paraître, dit Tackleton. Elle le faisait
tellement paraître, qu'à dire vrai ce fut l'origine de mes doutes.
Et alors il fit ressortir la supériorité de May Fielding, qui
certainement ne faisait pas du tout paraître qu'elle fût amoureuse
de lui.
-- Elle l'a essayé, dit le pauvre voiturier avec plus d'émotion
qu'il n'en eût encore montré; ce n'est que maintenant que je
commence à voir quels efforts elle a faits pour être une épouse
affectionnée et fidèle à son devoir. Qu'elle a été bonne! que de
choses elle a faites! quel coeur courageux elle a! Que le bonheur
que j'ai éprouvé dans cette maison en soit le témoin! ce sera ma
consolation quand je serai seul ici.
-- Seul ici? dit Tackleton. Vous comptez donc faire attention à
cela?
-- Je compte, répondit le voiturier, lui montrer la plus grande
bienveillance en lui faisant la meilleure réparation qui soit en
mon pouvoir. Je puis la délivrer de la peine journalière qui
résulte d'un mariage inégal, et de ses efforts pour cacher sa
souffrance. Elle sera aussi libre que je peux la rendre.
-- Lui faire réparation! s'écria Tackleton en tordant et en
tournant ses grandes oreilles entre ses mains. Il y a ici quelque
méprise. Vous n'avez pas voulu dire cela, sans doute?
Le voiturier prit le marchand de joujoux par le collet et le
secoua comme un roseau.
-- Écoutez-moi, dit-il, et prenez garde à me bien entendre.
Écoutez-moi. Parlé-je intelligiblement?
-- Très intelligiblement, répondit Tackleton.
-- Comme j'en ai l'intention?
-- Parfaitement, comme vous en avez l'intention.
-- J'étais assis à ce foyer la nuit passée, toute la nuit, s'écria
le voiturier, à l'endroit même où elle s'asseyait habituellement
près de moi, son doux visage regardant le mien. Je me rappelais
toute sa vie, jour par jour; j'avais sa chère image présente
devant moi quand je repassais ces souvenirs. Et, sur mon âme, elle
est innocente, s'il existe quelqu'un pour juger l'innocent et le
coupable.
Brave Grillon du Foyer! Loyales fées de la maison!
-- La colère et la méfiance m'ont quitté, dit le voiturier, et il
ne me reste que mon chagrin. Dans un malheureux moment, quelque
ancienne connaissance, plus conforme à ses goûts et à son âge que
moi, quittée peut-être à cause de moi, est revenue. Dans un
malheureux moment, surprise, et n'ayant pas le temps de réfléchir
à ce qu'elle faisait, elle s'est faite la complice de sa trahison
en la cachant. Elle l'a vue la nuit dernière, dans l'entrevue dont
nous avons été témoins. C'est un tort. Mais sauf cela, elle est
innocente, si la vérité existe sur la terre.
-- Si c'est votre opinion, commença Tackleton...
-- Qu'elle s'en aille donc, poursuivit le voiturier, qu'elle s'en
aille avec ma bénédiction pour tant d'heures de bonheur qu'elle
m'a données, et avec mon pardon pour le chagrin qu'elle a pu me
causer. Qu'elle s'en aille, et qu'elle jouisse de la paix de l'âme
que je lui souhaite. Elle ne me haïra jamais. Elle apprendra à
mieux m'aimer, lorsque je ne serai plus un fardeau pour elle, et
qu'elle portera plus légèrement la chaîne que j'ai rivée pour
elle. C'est aujourd'hui l'anniversaire du jour où je l'emmenai de
sa maison, si peu pour son agrément. Elle y retournera aujourd'hui
et je ne la troublerai plus. Son père et sa mère seront ici
aujourd'hui -- nous avions fait un projet pour passer ensemble
cette journée -- et ils l'emmèneront chez eux. Je puis la confier
là ou ailleurs. Elle me quitte sans mériter de blâme, et elle
vivra de même, j'en suis sûr. Si je meurs, -- et je peux mourir
pendant qu'elle sera encore jeune; j'ai tant perdu de courage: en
quelques heures! -- elle trouvera que je me suis souvenu d'elle et
que je l'ai aimée jusqu'à la fin. Voilà, la fin de ce que vous
m'avez montré. Maintenant c'est fini.
-- Oh! non, John, ce n'est pas fini. Ne dites pas que c'est fini!
Pas tout à fait encore. J'ai entendu vos nobles paroles. Je ne
pourrais pas m'en aller en prétendant que j'ignore ce qui m'a
inspiré une si profonde reconnaissance. Ne dites pas que c'est
fini, jusqu'à ce que la cloche ait sonné encore une fois!
Elle était entrée peu après Tackleton, et était demeurée là. Elle
n'avait jamais regardé Tackleton; mais elle avait fixé ses yeux
sur son mari. Mais elle s'était tenue aussi loin de lui qu'elle
l'avait pu; et quoiqu'elle parlât avec la plus vive tendresse,
elle ne s'en approcha pas plus près.
-- Aucune main ne peut faire sonner de nouveau pour moi les heures
qui se sont écoulées, répondit le voiturier avec un faible
sourire. Mais que ce soit ainsi, si vous le voulez, ma chère.
L'heure sonnera bientôt. Ce que nous disions n'a pas d'importance.
Je voudrais essayer de vous plaire en quelque chose de plus
difficile.
-- Bien, murmura Tackleton. Il faut que je m'en aille, car lorsque
la cloche sonnera, il faudra que je sois en chemin pour l'église.
Bonjour, John Peerybingle. Je suis fâché d'être privé de votre
compagnie, fâché de la perdre en cette occasion.
-- Je vous ai parlé clairement, dit le voiturier en l'accompagnant
à la porte.
-- Oh! tout à fait.
-- Et vous vous souviendrez de ce que j'ai dit?
-- Si vous m'obligez à faire une observation, dit Tackleton en
ayant eu auparavant la précaution de monter dans sa voiture, je
dois dire que cela était si inattendu qu'il n'est pas
vraisemblable que je puisse l'oublier.
-- Tant mieux pour nous deux, répondit le voiturier. Bonjour; je
vous souhaite beaucoup de joie.
-- Je voudrais pouvoir vous en donner, dit Tackleton. Comme je ne
le puis pas, je vous remercie. Entre nous, comme je vous l'ai déjà
dit, je ne pense pas avoir la moindre joie à me marier, parce que
May n'a pas été trop prévenante ni trop démonstrative avec moi.
Bonjour. Prenez soin de vous.
Le voiturier le regarda s'éloigner jusqu'à ce que l'éloignement le
fît paraître plus petit que les fleurs et les rubans de son
cheval; et alors, avec un profond soupir, il se mit à aller et
venir comme un homme inquiet et dérouté, parmi quelques ormeaux du
voisinage, ne voulant pas retourner jusqu'à ce que l'heure fût
près de sonner.
Sa petite femme, restée seule, sanglotait à faire pitié; mais
souvent elle essuyait ses yeux et se retenait, pour dire combien
il était bon, combien il était excellent! et une fois ou deux elle
rit; mais de si bon coeur, si haut, si bizarrement, poussant des
cris, qui effrayaient Tilly.
-- Oh! je vous en prie, ne faites pas cela, dit Tilly. Il y en a
assez pour faire mourir et enterrer le baby.
-- L'apporterez-vous quelquefois pour voir son père, Tilly,
demanda sa maîtresse en essuyant ses yeux, quand je ne pourrai
plus habiter ici et que je serai retournée dans ma vieille maison.
-- Oh! je veux en prie, ne faites pas cela, dit Tilly en rejetant
sa tête en arrière, et poussant un cri, qui ressembla en ce moment
à un hurlement de Boxer. Oh! ne faites pas cela. Oh! si tout le
monde part, ceux qui resteront seront bien malheureux. Ah! ah! ah!
Les sanglots de la sensible Slowbody étaient si violents, si
effrayants pour avoir été si longtemps comprimés qu'elle aurait
infailliblement éveillé l'enfant, et lui aurait peut-être donné
des convulsions en l'effrayant, si ses yeux n'avaient pas aperçu
Caleb Plummer qui entrait en conduisant sa fille. Cette vue la
rendit au sentiment des convenances; elle resta quelques moments
silencieuse, la bouche grande ouverte; et puis, courant vers le
lit où l'enfant était couché et endormi elle se mit à danser, et
ensuite bouleversa les couvertures avec son visage et sa tête,
paraissant trouver du soulagement dans ces mouvements
extraordinaires.