sa redingote de voyage. Je serai de retour à l'heure habituelle.
Bonjour à tous!
-- Bonjour, John, répondit Caleb.
Il sembla prononcer ce bonjour par routine et il l'accompagna d'un
geste de la main tout à fait inconscient; car toute son attention
était occupée à observer Berthe, qu'il suivait d'un regard anxieux
et dont rien n'altérait jamais l'expression.
-- Bonjour, jeune fripon, dit le gai voiturier, en se baissant
pour embrasser l'enfant, que Tilly Slowbody, occupée uniquement
avec son couteau et sa fourchette, avait déposé endormi, et, chose
étrange à dire! sans accident dans le petit lit que Berthe lui
avait garni; bonjour: le temps viendra, je suppose, mon petit ami,
où vous irez voyager avec le froid et où vous laisserez votre
vieux père au coin de la cheminée avec sa pipe et ses rhumatismes.
Eh! où est Dot?
-- Je suis ici, John, dit-elle en tressaillant.
-- Allons, allons, reprit le voiturier en frappant ses mains
sonores l'une contre l'autre. Où est la pipe?
-- J'avais complètement oublié la pipe. John.
-- Oublié la pipe! a-t-on jamais pu avoir l'idée de cela! Elle
avait oublié la pipe!
-- Je vais la bourrer immédiatement, dit-elle. Ce sera fait de
suite.
Mais ce ne fut pas fait de suite. La pipe se trouvait à sa place
accoutumée, dans la poche de la redingote du voiturier, cette
petite poche était l'ouvrage de Dot elle-même, celle où elle avait
toujours coutume de prendre le tabac; mais sa main tremblait
tellement qu'elle s'y embarrassa -- et c'était pourtant la même
main qui y entrait et qui en sortait si aisément, j'en suis sûr. -
- Les fonctions de bourrer et d'allumer la pipe, petites
occupations pour lesquelles je vous vantais l'habileté de Dot, si
vous vous en souvenez, furent faites avec maladresse et embarras.
Pendant ce temps Tackleton la considérait attentivement et
malicieusement de son oeil à demi fermé; et toutes les fois que
son regard rencontrait le sien, ce regard, semblable à une espèce
de trappe destinée à l'engloutir, augmentait sa confusion à un
remarquable degré.
-- Comme vous êtes gauche cette après-midi, Dot, dit John. Je
crois que j'aurais mieux fait moi-même. Je le crois vraiment.
Après avoir prononcé ces paroles d'un ton de bonne humeur, il
sortit, s'éloignant à grands pas; et on entendit bientôt après
Boxer, le vieux cheval et la voiture faire leur musique dans la
rue. Caleb, pendant ce temps, toujours immobile et rêveur,
n'entendit rien, et continua à regarder sa fille aveugle avec la
même expression de visage.
-- Berthe, dit Caleb doucement, que vous est-il arrivé? Comme vous
êtes changée, ma bien-aimée, depuis ce matin. Vous avez été
silencieuse et triste tout le jour! Que signifie cela? dites-le
moi.
-- Oh! mon père! mon père! s'écria la jeune aveugle en fondant en
larmes. Mon triste, triste sort!
Caleb passa sa main sur ses yeux avant de lui répondre.
-- Mais, songez combien vous avez été heureuse et gaie, Berthe.
Combien vous étiez bonne, et combien vous avez été aimée par
plusieurs personnes.
-- C'est ce qui me fend le coeur, mon cher père, vous toujours si
soigneux, vous toujours si prévenant pour moi!
Caleb avait bien peur de la comprendre.
-- Être... être aveugle, Berthe, ma pauvre fille, dit-il en
hésitant, c'est sans doute une grande affliction... mais...
-- Je ne l'ai jamais ressentie, s'écria la jeune aveugle. Je ne
l'ai jamais ressentie, du moins d'une manière complète, non
jamais. J'ai quelquefois souhaité de vous voir, et de le voir,
lui... vous voir une fois seulement, mon cher père, seulement
pendant une minute, afin de pouvoir connaître le trésor que j'ai
ici, dit-elle en posant sa main sur son coeur, et être assurée que
je ne me trompe pas... Et quelquefois, -- mais j'étais une enfant
à cette époque, -- j'ai pleuré pendant que je priais la nuit, en
pensant que vos chères images qui montent de mon coeur au ciel
pourraient ne pas avoir votre ressemblance. Mais je ne suis pas
restée longtemps inquiète pour cela. C'est passé maintenant, et je
me sens tranquille et contente.
-- Et vous le serez encore, dit Caleb.
-- Mais, père! mon bon et tendre père, supportez-moi, si je suis
coupable, dit la jeune aveugle, ce n'est pas le chagrin qui
m'affecte de cette manière.
Son père ne put s'empêcher de pleurer, elle avait parlé d'un ton
si pathétique! Mais il ne la comprenait pas, non, pas encore.
-- Conduisez-la vers moi, dit Berthe. Je ne puis garder ce secret
renfermé en moi-même. Amenez-la moi, mon père.
Elle comprit qu'il hésitait, et lui dit: -- May, amenez-moi May.
May en entendant prononcer son nom vint vers elle et lui toucha le
bras. La jeune aveugle se retourna tout d'un coup et lui saisit
les deux mains.
-- Regardez mon visage, chère amie, charmante amie, dit Berthe.
Lisez-y avec vos beaux yeux, et dites-moi si la vérité y est
écrite.
-- Chère Berthe, oui.
La jeune aveugle tournant vers elle sa figure pâle et privée de
lumière, d'où s'échappaient de nombreuses larmes, lui adressa la
parole en ces termes:
-- Il n'existe pas dans mon âme un souhait ou une pensée qui ne
soit pour votre bonheur, charmante May. Il n'est pas dans mon âme
un gracieux souvenir, un souvenir plus profond et plus
reconnaissant des soins et de l'affection que vous portez à
l'aveugle Berthe, depuis que nous étions toutes deux enfants, si
je puis dire que Berthe a eu une enfance. J'appelle sur votre tête
toutes les bénédictions. Que vous rencontriez le bonheur sur vos
pas! Je ne le souhaite pas moins ardemment, ma chère May, dit-elle
en la pressant tendrement contre elle, pas moins ardemment parce
que aujourd'hui, en apprenant que vous alliez être sa femme, mon
coeur a été presque brisé. Mon père! May, Marie, pardonnez-moi à
cause de ce qu'il a fait pour soulager la tristesse de ma vie
d'aveugle, et à cause de la confiance que vous avez en moi,
lorsque j'appelle le ciel à témoin que je ne pouvais lui souhaiter
une femme plus digne de sa bonté.
En prononçant ces paroles, elle avait quitté les mains de May
Fielding pour s'attacher à ses vêtements dans une attitude de
supplication et d'amour. Se laissant glisser peu à peu jusqu'à
terre, après qu'elle eut achevé son étrange confession, elle se
laissa tout à fait tomber aux pieds de son amie et cacha sa figure
privée de lumière dans les plis de sa robe.
-- Puissance divine! s'écria son père, éclairé cette fois par la
vérité, ne l'ai-je trompée depuis le berceau que pour lui briser
le coeur à la fin!
Ce fut un bonheur pour tout le monde que la petite Dot, active et
utile, -- car elle l'était, quelles que fussent ses fautes;
cependant vous pouvez apprendre plus tard à la haïr, -- ce fut un
bonheur pour tous, dis-je, qu'elle fût là; sans quoi il aurait été
difficile de dire comment cela aurait fini. Mais Dot, reprenant
possession d'elle-même, s'interposa avant que May pût répondre, ou
Caleb dire une autre parole.
-- Venez, venez, chère Berthe! Sortez avec moi! Donnez-lui votre
bras, May. Ah! voyez comme elle est calme déjà, et comme il est
bien de sa part de songer à nous, dit la chère petite femme en la
baisant sur le front. Venez, chère Berthe! et son bon père viendra
avec elle; n'est-ce pas, Caleb?
Dot était une noble femme dans ces choses-là, et il aurait fallu
être d'une nature bien endurcie pour se soustraire à son
influence. Lorsqu'elle eut emmené le pauvre Caleb et sa Berthe,
pour se consoler et se soutenir l'un l'autre, car elle savait
qu'eux seuls pouvaient le faire, elle retourna en bondissant,
aussi fraîche qu'une marguerite, je dis même plus fraîche, pour
empêcher la chère vieille créature de faire quelque découverte.
-- Apportez-moi le cher baby, dit-elle en tirant une chaise près
du feu, et pendant que je l'aurai sur mes genoux, Tilly, mistress
Fielding me dira tout ce qui concerne le soin des enfants, et me
redressera sur vingt points sur lesquels j'aurai pu manquer.
N'est-ce pas, mistress Fielding?
La vieille dame tomba dans le piège. La sortie de Tackleton, le
chuchotement de deux ou trois personnes se cachant d'elle, des
plaintes sur le commerce de l'indigo l'auraient tenue sur ses
gardes pendant vingt-quatre heures. Mais cette déférence d'une
jeune mère pour son expérience était si irrésistible qu'après
avoir feint un instant de s'excuser sur son humilité, elle
commença à lui donner ses instructions avec la meilleure grâce du
monde, et s'asseyant tout à coup devant la méchante Dot, elle lui
débita, dans une demi-heure, plus de recettes et de préceptes
domestiques infaillibles qu'il n'en aurait fallu, si on les avait
mis en pratique, pour tuer le petit Peerybingle, quand il aurait
eu la vigueur de Samson enfant.
Pour changer de sujet, Dot fit un petit travail à l'aiguille, elle
mit dans sa poche tout le contenu d'une boite à ouvrage, elle fit
un peu téter son entant, elle reprit ensuite son travail à
l'aiguille, puis fit une petite causerie tout bas avec May,
pendant que la vieille dame pérorait; de sorte qu'avec ces petites
occupations, qui lui étaient habituelles, elle trouva l'après-midi
très courte. Enfin, comme il se faisait nuit, et comme son devoir
était de remplir la tâche de Berthe dans le ménage, elle garnit le
feu, balaya le foyer, dressa la table à thé, et alluma une
chandelle. Après cela, elle joua un ou deux airs sur une harpe
grossière, que Caleb avait fabriquée pour Berthe, et elle les joua
très bien, car la nature l'avait douée d'une oreille aussi
délicate pour la musique qu'elle aurait été bien faite pour être
ornée de bijoux, et elle en avait eu à porter. À ce moment arriva
l'heure du thé, et Tackleton vint pour le prendre et passer la
soirée.
Caleb et Berthe étaient revenus quelques instants auparavant, et
Caleb s'était assis pour s'occuper de son travail de l'après-midi.
Mais il ne put rester assis, tant il était agité, le pauvre, par
ses remords au sujet de sa fille. On était touché en le voyant
assis sans rien faire sur sa chaise à travail, la regardant
fixement, et disant en face d'elle: «L'ai-je trompée depuis son
berceau, pour lui briser le coeur!»
Lorsqu'il fut nuit et que le thé fut fait, que Dot n'eut rien plus
à faire que de nettoyer les tasses, en un mot, -- car il faut que
j'en vienne là, et il est inutile de tant tarder -- lorsque le
moment fut venu d'attendre le retour du voiturier, en écoutant le
bruit éloigné de ses roues, les manières de Dot changèrent, elle
rougit et pâlit tour à tour, et elle ne put pas rester en place.
Ce n'était pas comme d'autres braves femmes, lorsqu'elles écoutent
si leur mari vient. Non, non, non, c'était une autre manière
d'être agitée.
On entendit des roues, le pas d'un cheval, l'aboiement d'un chien;
ces bruits réunis se rapprochèrent. On entendit les pattes de
Boxer gratter à la porte.
-- Quel est ce pas? s'écria Berthe en tressaillant.
-- Quel est ce pas? répondit le voiturier en se présentant à la
porte avec son rude et brun visage rougi par le froid du soir;
c'est le mien.
-- L'autre pas? dit Berthe; celui de l'homme qui est derrière
vous?
-- On ne peut la tromper, dit le voiturier en riant. Venez,
monsieur, vous serez bien reçu; n'ayez pas peur.
Il parlait haut, et le monsieur sourd entra.
-- Il n'est pas tellement étranger que vous ne l'ayez déjà vu
autrefois, Caleb, dit le voiturier. Vous lui donnerez une chambre
dans la maison jusqu'à ce que nous partions.
-- Certainement, John; et ce sera un honneur pour nous.
-- Il n'y a pas de meilleure société que la sienne pour parler en
secret, dit John. J'ai de bons poumons, mais il les met à
l'épreuve, je vous assure. Asseyez-vous, monsieur. Ce sont tous
des amis, et ils sont charmés de vous voir.
Lorsqu'il eut donné cette assurance d'un ton de voix qui prouvait
ce qu'il avait dit de ses poumons, il ajouta de son ton ordinaire:
-- Donnez-lui une chaise au coin de la cheminée, laissez-le
s'asseoir en silence et regardez-le amicalement; c'est tout ce
dont il a besoin. Il est facile à contenter.
Berthe avait écouté avec attention. Il fit venir Caleb à son côté,
quand il eut placé la chaise, et elle lui demanda de lui dépeindre
le nouveau venu. Lorsqu'il l'eut fait avec une fidélité vraiment
scrupuleuse, elle fit un mouvement, le premier depuis que cet
homme était entré, et après cela elle sembla ne plus prendre
intérêt à lui.
Le brave voiturier était tout joyeux, et plus amoureux de sa
petite femme que jamais.
-- Ma Dot n'est guère bien mise, dit-il en l'embrassant quand elle
fut un peu à l'écart, mais je l'aime autant comme cela. Voyez là-
bas, Dot.
Il lui montrait le vieillard, Dot baissa les yeux; je crois
qu'elle tremblait.
-- Ah! ah! ah! il est plein d'admiration pour vous, nous n'avons
parlé que de vous, tout le long de la route. Ah! c'est un brave
vieux; je l'aime pour cela.
-- Je voudrais qu'il eût un meilleur sujet de conversation, John,
dit-elle en jetant un regard autour d'elle, surtout vers
Tackleton.
-- Un meilleur sujet, s'écria le jovial John. Pas du tout. Allons!
À bas le manteau, à bas le châle épais, à bas ces lourdes
enveloppes! passons une bonne demi-heure près du feu. Je suis à
vos ordres, mistress, une partie de cartes, vous et moi. Cela vous
va? Dot, les cartes et la table. Un verre de bière ici, s'il en
reste, ma petite femme.
Son défi s'adressait à la vieille qui l'accepta gracieusement, et
bientôt ils furent occupés à jouer. D'abord, le voiturier regarda
autour de lui avec un sourire, ou bien il appelait Dot pour lui
faire voir son jeu par dessus son épaule, ou pour lui demander
conseil sur un coup. Mais son adversaire étant ferrée, il comprit
qu'il lui fallait plus de vigilance, et pas de distraction pour
ses yeux ni ses oreilles. De cette manière toute son attention fut
graduellement absorbée par les cartes, et il ne pensa plus à rien
jusqu'à ce qu'une main placée sur son épaule lui rappela
Tackleton.
-- Je suis fâché de vous déranger, mais un mot, tout de suite.
-- Je vais jouer, dit le voiturier; le moment est critique.
-- Venez, dit Tackleton.
En voyant la pâleur de son visage, le voiturier se leva, et lui
demanda vivement de quoi il s'agissait.
-- Chut! John Peerybingle, dit Tackleton. J'en suis fâché.
Vraiment je le suis. Je l'ai craint, je l'ai soupçonné tout
d'abord.
-- Qu'est-ce? dit le voiturier d'un air effrayé.
-- Chut! je vous montrerai, si vous venez avec moi.
Le voiturier l'accompagna sans dire un mot de plus. Ils
traversèrent une cour où brillaient les étoiles; et ils entrèrent
par une porte latérale dans ce comptoir de Tackleton, où il y
avait une fenêtre vitrée qui permettait de voir dans le magasin;
elle était fermée pendant la nuit. Il n'y avait pas de lumière
dans le comptoir, mais il y avait des lampes dans le magasin long
et étroit et par conséquent la fenêtre était éclairée.
-- Un moment, dit Tackleton. Avez-vous le courage de regarder par
cette fenêtre?
-- Pourquoi pas? répondit le voiturier.
-- Encore un moment, dit Tackleton. Pas de violence. Elle ne sert
de rien. Elle est dangereuse. Vous êtes un homme fort, et vous
pourriez commettre un meurtre avant de le savoir.
Le voiturier le regarda en face, et recula d'un pas comme s'il
avait été frappé. Dans une enjambée il fut à la fenêtre, et il
vit... Ô foyer souillé! Ô fidèle Grillon! Ô perfide femme!
Il la vit avec le vieillard, qui n'était plus vieux, mais droit et
charmant, tenant à la main ses faux cheveux qui lui avaient ouvert
l'entrée de cette maison désolée. Il vit qu'elle l'écoutait,
tandis qu'il baissait la tête pour lui parler à l'oreille. Il les
vit s'arrêter, il la vit, elle, se retourner de manière à avoir
son visage, ce visage qu'il aimait tant, présent à sa vue! et il
la vit de ses propres mains ajuster la chevelure mensongère sur la
tête de l'homme, en riant de sa nature peu soupçonneuse.
Il serra d'abord sa vigoureuse main droite, comme s'il avait voulu
frapper un lion; mais l'ouvrant aussitôt, il la déploya devant les
yeux de Tackleton, -- car il aimait cette femme, même en ce
moment, -- et quand ils eurent passé, il tomba sur un pupitre,
faible comme un enfant.
Il était enveloppé jusqu'au menton, et occupé de son cheval et de
ses paquets quand elle entra dans le salon, se préparant à rentrer
dans la maison.
-- Me voilà, John, mon cher! bonne nuit, May! bonne nuit, Berthe!
Pouvait-elle les embrasser? Pouvait-elle être gaie en parlant?
Pouvait-elle montrer son visage sans rougir? Oui, Tackleton
l'observait de près; et elle fit tout cela.
Tilly faisait taire le baby; et elle passa et repassa une douzaine
de fois devant Tackleton, en répétant lentement: son père ne l'a-
t-il trompée dès son berceau que pour lui briser le coeur à la
fin!
-- Tilly, donnez-moi le baby. Bonne nuit, M. Tackleton. Où est
John, mon Dieu?
-- Il est allé se promener, dit Tackleton en l'aidant à s'asseoir.
-- Mon cher John, se promener? ce soir?
La figure empaquetée de son mari fit un signe affirmatif; le faux
étranger et la petite nourrice étaient à leur place, le vieux
cheval partit. Boxer, l'insouciant Boxer, courant devant, courant
derrière, courant autour de la voiture, et aboyant aussi
triomphalement et aussi gaiement que toujours.
Lorsque Tackleton fut aussi sorti, escortant May et sa mère chez
elles, le pauvre Caleb s'assit près du feu à côté de sa fille;
plein de tristesse et de remord,. il se disait: «Ne l'ai-je
trompée depuis le berceau, que pour lui briser le coeur à la fin?»
Les jouets que l'on avait mis en mouvement pour l'enfant étaient
déjà depuis longtemps immobiles. Les poupées imperturbablement
calmes dans le silence et le demi-jour; les chevaux fougueux avec
leurs yeux et leurs naseaux ouverts; les vieux messieurs debout à
des portes étroites, avec leurs genoux et leurs chevilles
fléchissants; les casse-noisette avec leurs figures grimaçantes;
les bêtes se dirigeant vers l'arche de Noé, deux à deux, comme des
écoliers en promenade, pouvaient être regardés comme frappés
d'immobilité par l'étonnement, à la vue de Dot convaincue de
fausseté, ou de Tackleton digne d'être aimé, par quelque
combinaison de circonstances.
CHAPITRE III
Troisième Cri.
L'horloge de bois du coin sonnait dix heures, lorsque le voiturier
fut assis au coin de son feu. Il était si troublé et si dévoré de
chagrins qu'il semblait faire peur au coucou qui, ayant émis dix
fois son mélodieux appel aussi vite que possible, plongea de
nouveau dans le palais mauresque, et ferma sa petite porte
derrière lui, comme si ce spectacle inattendu était trop pénible
pour ses sentiments.
Si le petit faucheur avait été armé de la plus affilée de ses
faux, et avait porté chacun de ses coups dans le coeur du
voiturier, il ne l'aurait pas blessé et haché autant que Dot le
fit.
C'était un coeur si plein d'amour pour elle, si intimement uni au
sien par les innombrables fils de puissants souvenirs, renforcés
par le travail journalier des qualités les plus chéries; c'était
un coeur dans lequel elle était comme dans un reliquaire; un coeur
si simple et si vrai, si fort pour le bien, si faible pour le mal,
qu'il ne put d'abord ressentir aucune colère ni aucun désir de
vengeance, et qu'il n'eut place que pour l'image brisée de son
idole.
Mais lentement, lentement, à mesure que le voiturier était assis
froid et sombre à son foyer, d'autres pensées plus sévères
commencèrent à naître. L'étranger était sous son toit outragé.
Trois pas le conduiraient à sa chambre. Un coup l'abattrait. «Vous
pourriez commettre un meurtre avant de le savoir,» avait dit
Tackleton. Comment y aurait-il meurtre s'il donnait au coquin le
temps de se mettre en défense? Cet homme était plus jeune que lui.
C'était une pensée malsaine, provenant d'un esprit qui voyait trop
noir. C'était une pensée méchante qui le portait à changer sa
paisible demeure en un lieu hanté par les fantômes, où les
voyageurs solitaires redouteraient de passer la nuit, et où les
âmes timides verraient des ombres se débattre au clair de lune à
travers les fenêtres vides, et entendraient des bruits effrayants
pendant les tempêtes.
Elle avait monté l'escalier avec l'enfant pour aller le coucher.
Pendant qu'il était auprès du feu, elle s'approcha de lui sans
qu'il l'entendit -- dans son désespoir il était insensible à tous
les bruits -- et elle avait placé son petit escabeau à ses pieds.
Il ne s'en aperçut que quand il sentit sa main dans la sienne, et
qu'il la vit le regarder en face.
Avec étonnement? non. Ce fut sa première impression, et il
désirait vivement la voir; à dire vrai, non, elle ne le regardait
pas avec étonnement, mais avec un oeil interrogateur, mais sans
étonnement. Son regard fut d'abord alarmé et sérieux; ensuite il
prit une expression étrange, sauvage, jointe à un sourire
effrayant, quand elle reconnut ses pensées, puis elle porta ses
mains tordues à son front, pendant que sa tête se penchait, et que
ses cheveux tombaient.
Quoiqu'il eût sur elle les droits de la toute-puissance, il en
avait aussi la miséricorde à un trop haut degré pour peser sur
elle, même du poids d'une plume, mais il ne pouvait supporter de
la voir prosternée sur ce même siège où il l'avait si souvent
regardée avec amour et orgueil, quand elle était innocente et
gaie. Lorsqu'elle se fut relevée et qu'elle s'en fut allée en
sanglotant, il se sentit soulagé en voyant vide la place plutôt
que de la voir occupée par sa présence si longtemps chère. C'était
une angoisse encore plus poignante que de se rappeler sa
désolation actuelle, et le brisement des liens qui l'attachaient à
la vie.
Plus il sentait cela, plus il voyait qu'il aurait préféré la voir
morte prématurément avec son enfant sur son sein, et plus sa
colère contre son ennemi s'enflammait. Il regarda autour de lui
pour chercher une arme.
Un fusil était pendu au mur, et il fit un ou deux pas vers la
chambre du perfide étranger. Il savait que le fusil était chargé.
Une idée vague de tuer cet homme comme une bête sauvage se saisit
de lui, et elle grandit dans son esprit jusqu'à devenir un démon
monstrueux qui le posséda complètement, rejetant au dehors toute
pensée plus douce et y établissant son empire sans partage.
Cette phrase n'est pas exacte. Il ne rejetait pas toute pensée
plus douce, mais il la transformait avec artifice. Il changeait
ses pensées en verges pour l'exciter, tournant l'eau en sang,
l'amour en haine, la douceur en férocité. L'image de sa femme
éplorée, humiliée, mais suppliant sa tendresse et sa pitié avec un
pouvoir irrésistible, ne quittait pas son esprit; mais en y
restant elle le poussait vers la porte, lui faisait mettre l'arme
à l'épaule, appliquer le doigt à la détente, et lui criait: «Tue-
le dans son lit!»
Il renversa le fusil pour frapper la porte avec la crosse; déjà il
l'avait levée en l'air; une vague pensée venait de lui crier à cet
homme de fuir par la fenêtre, au nom de Dieu... lorsque, tout à
coup, le feu de la cheminée jeta une vive clarté, et le Grillon du
Foyer se mit à chanter.
Aucun son, aucune voix humaine, pas même celle de sa femme,
n'aurait été capable de l'émouvoir et de l'adoucir. Les paroles
sans art, avec lesquelles elle lui avait parlé de son amour pour
ce même Grillon, retentissaient de nouveau à ses oreilles; sa
physionomie et ses manières tremblantes d'émotion étaient encore
devant ses yeux; sa douce voix -- cette voix qui était la musique
la plus agréable au foyer d'un honnête homme -- pénétra en
frémissant jusqu'au fond de sa bonne nature, et le rappela à la
vie et à l'action.
Il recula de devant la porte, comme un homme qui marchant endormi,
s'éveille d'un mauvais rêve, et il posa son fusil, puis, se
couvrant le visage de ses mains, il se rassit auprès du feu, et
trouva du soulagement à fondre en larmes.
Le Grillon du Foyer sortit et vint dans la chambre, et lui apparut
en forme de fée: «Je l'aime, dit cette voix merveilleuse répétant
les paroles dont il se souvenait bien, pour la musique innocente
qu'il m'a fait entendre.»
-- Elle disait cela, s'écria le voiturier. C'est vrai.
-- Cette maison a été heureuse, John; et j'aime le Grillon à cause
d'elle.
-- Elle l'a été. Dieu le sait, répondait le voiturier. Elle l'a
toujours rendue heureuse... jusqu'à présent.
-- Si gracieusement paisible, disait la voix, si intérieure, si
gaie, si occupée, si légère de coeur.
-- Sans cela je n'aurais jamais pu l'aimer comme je l'aimais,
répondait le voiturier.
La voix le reprenant dit: -- Comme je l'aime.