notable commotion, car naturellement la petite mistress
Peerybingle ne voulait pas aller dehors sans avoir avec elle le
baby; et mettre le baby en état de sortir prenait du temps. Non
pas que ce fût beaucoup de chose que le baby comme poids, mais
avant d'avoir tout préparé pour lui, cela n'en finissait point, et
il n'était pas utile de se presser. Par exemple: lorsque le baby
fut habillé et crocheté jusqu'à un certain point, et que vous
auriez pu raisonnablement supposer qu'il manquait une touche ou
deux pour achever sa toilette, et en faire un baby présentable à
tout le monde, il fut inopinément coiffé d'un bonnet de flanelle
et porté au berceau; alors il sommeilla entre deux couvertures
pendant la plus grande partie d'une heure. De cet état d'inaction
il fut ramené tout à fait resplendissant, et rugissant violemment
pour avoir sa part -- s'il est permis de m'exprimer ainsi qu'on le
fait généralement - d'un léger repas. Après cela, il alla dormir
de nouveau. Mistress Peerybingle mit à profit cet intervalle pour
se faire aussi belle que chacun de vous peut penser qu'une jeune
femme puisse le faire, et pendant cette courte trêve, miss
Slowbody s'insinua elle-même dans un spencer d'une confection si
surprenante et si ingénieuse qu'il ne semblait avoir été fait ni
pour elle, ni pour aucune autre personne de l'univers, et qui
pouvait poursuivre sa course solitaire sans attirer le moindre
regard de personne. Pendant ce temps le baby bien éveillé était
paré, par les efforts réunis de mistress Peerybingle et de miss
Slowbody, d'un manteau couleur de lait pour son corps et d'une
espèce de bonnet nankin; ce ne fut qu'alors que tous trois
sortirent; le vieux cheval pendant une heure s'était occupé à
creuser et dégrader la route de ses impatients autographes pour la
valeur du droit à payer à la barrière, et par la même raison Boxer
se montrait dans une lointaine perspective attendant immobile et
jetant un regard en arrière sur le cheval comme s'il voulait le
tenter de prendre la même route que lui et de partir sans ordre.
Quant à une chaise ou à tout autre espèce d'aide pour placer
mistress Peerybingle dans la voiture, vous connaissez vraiment peu
John, je m'en flatte, si vous croyez que cela lui fut nécessaire.
Avant que vous ayez eu le temps de le regarder, il l'enleva de
terre et elle se trouva à sa place, fraîche et rose, qui lui
disait: John! comment pouvez-vous! pensez à Tilly!
Si je pouvais me permettre de mentionner les jambes d'une jeune
personne, pour un motif quelconque, je vous ferais observer que
celles de miss Slowbody semblaient destinées à la singulière
fatalité d'être constamment heurtées, et il leur était impossible
d'effectuer la moindre montée ou descente sans s'en rappeler la
circonstance par une entaille, de même que Robinson Crusoé
marquait les jours sur son calendrier de bois. Mais de peur d'être
considéré comme impoli je garde le reste de mes pensées pour moi.
-- John, avez-vous pris le panier où se trouvent le veau et le
pâté et les autres choses; et les bouteilles de bière? dit Dot. Si
vous les avez oubliés, il faut les aller chercher à la minute.
-- Vous êtes une délicate petite femme, répondit le voiturier, de
me dire de retourner après m'avoir fait perdre un quart-d'heure de
mon temps.
-- Je suis fâchée de cela, John, dit Dot avec embarras, mais je ne
saurais penser à rendre visite à Berthe, je n'irai jamais, John,
pour aucune raison, sans le pâté au veau et au jambon, et les
autres choses et les bouteilles de bière.
-- Way!
Ce monosyllabe s'adressait au cheval, qui n'y faisait aucune
attention.
-- Oh! arrêtez Way, John! dit mistress Peerybingle, s'il vous
plait!
-- Il sera bien temps de l'arrêter, répliqua John, lorsque j'aurai
oublié quelque chose. Le panier est là, et suffisamment en sûreté.
-- Quel monstre vous êtes, John, de ne me l'avoir pas dit, et en
me sachant si inquiète! Je déclare que je n'irais jamais chez
Berthe sans le pâté au veau et au jambon, les autres choses et les
bouteilles de bière, pour rien au monde. Régulièrement tous les
quinze jours depuis que nous sommes mariés, John, nous y avons
fait notre petit pique-nique. Si une seule chose devait aller mal
dans cette partie, je crois que nous ne serions plus jamais
heureux.
-- C'est une pensée de la première importance, dit le voiturier,
et je vous honore pour cela, petite femme.
-- Mon cher John, répliqua Dot en devenant vraiment rouge, ne
parlez pas de m'honorer. Grand Dieu!
-- À propos, observa le voiturier, ce vieux monsieur...
Elle fut visiblement et instantanément embarrassée.
-- C'est un singulier original, dit le voiturier en regardant
droit devant lui tout le long de la route. Je ne sais que penser
de lui. Je ne remarque pourtant rien de dangereux en lui.
-- Rien du tout. Je suis sûre, tout à fait sûre qu'il n'a rien de
dangereux.
-- Oui? dit le voiturier, les yeux attachés sur son visage et à
cause du ton dont elle avait prononcé ces paroles. Je suis
satisfait que vous en soyez certaine, parce que cela confirme ma
certitude. Il est curieux qu'il se soit mis dans la tête de venir
loger chez nous, n'est-ce pas? Il y a des choses parfois si
étranges.
-- Si étranges! répondit Dot d'une voix basse et à peine
perceptible.
-- Cependant ce vieux gentleman paraît être une bonne nature, dit
John, et il paye comme un gentleman, et je pense qu'on peut se
fier à sa parole comme à celle d'un gentleman. J'ai eu ce matin
une longue conversation avec lui, il m'a dit qu'il m'entendait
mieux, parce qu'il commençait à s'habituer à ma voix. Il m'a parlé
de beaucoup de choses qui le concernaient, et je lui ai beaucoup
parlé aussi de moi, et il m'a fait quelques rares questions. Je
l'ai informé que j'avais deux chemins à servir, comme vous savez;
que je passais un jour par celui de droite, et le jour suivant par
celui de gauche -- et, étant étranger, il a voulu connaître le nom
des localités où je passe -- et il s'est intéressé à cette
nomenclature. -- Alors, a-t-il dit, ce soir je retournerai par le
même chemin que vous, lorsque je croyais que vous feriez votre
retour par une direction exactement opposée. C'est important. Je
vous embarrasserai de moi peut-être encore une fois, mais je
m'engage à ne plus dormir si profondément. C'est qu'il était
profondément endormi, sûrement. -- Dot, à quoi pensez-vous?
-- Je pensais, John, à... Je vous écoutais.
-- Oh! c'est très bien, dit l'honnête voiturier. J'étais effrayé
de l'air de votre figure, et j'avais peur qu'ayant parlé si
longuement vous ne vous soyez laissée aller à penser à autre
chose; j'étais bien près de le penser.
Dot ne répondit pas, et ils roulèrent pendant quelque temps en
silence. Mais il n'était pas facile de rester silencieux longtemps
dans la voiture de John Peerybingle, car il n'y avait personne qui
n'eût quelque petite chose à dire, et quand même ce n'aurait été
que le «comment allez-vous» d'usage; et le plus souvent,
assurément ce n'était guère davantage, il fallait pourtant y
répondre avec une spirituelle cordialité non pas simplement par un
signe de tête ou par un sourire, mais par une action complète des
poumons tout comme dans une discussion parlementaire à la chambre.
Parfois, des passants à pied ou à cheval voyageaient un petit
morceau de chemin auprès de la voiture pour babiller un moment, et
alors des deux côtés beaucoup de paroles étaient échangées.
Puis Boxer, quand il s'agissait de reconnaître un ami du voiturier
ou de le lui faire reconnaître, valait autant qu'une demi-douzaine
de chrétiens. Tout le long de la route, chaque être le
connaissait, spécialement les poules et les cochons qui, dès
qu'ils le voyaient approcher, le corps tout de côté, les oreilles
dressées avec curiosité, et son morceau de queue se balançant d'un
côté et d'autre, se réfugiaient immédiatement dans leurs quartiers
sans se soucier de l'honneur d'avoir avec lui plus grande
accointance. Il avait partout une occupation: il donnait un coup
d'oeil dans tous les petits chemins, regardait dans tous les
puits, se montrait dans toutes les fermes, se précipitait au
milieu de toutes les écoles d'enfants, mettait en déroute tous les
pigeons, faisait grossir la queue de tous les chats, et faisait
son entrée dans tous les cabarets comme une pratique habituelle.
Dès qu'il arrivait, le premier qui le voyait s'écriait: holà!
voici Boxer! et alors quelqu'un sortait aussitôt accompagné de
deux ou trois personnes, pour donner le bonjour à John Peerybingle
et à sa jolie femme.
Les ballots et les petits paquets étaient nombreux pour le
voiturier, et constituaient pour lui de nombreuses haltes pour
l'expédition comme pour la livraison; ce qui n'était pas du reste
la plus mauvaise partie de la journée. Une partie des gens
attendaient si impatiemment leurs paquets, et d'autres étaient au
contraire si surpris de les recevoir! et d'autres aussi étaient si
inépuisables dans leurs instructions et leurs recommandations, et
John prenait un si grand intérêt à tous les paquets, que c'était
comme une vraie scène de théâtre. Il y avait également des
articles à charrier qui réclamaient une discussion considérable,
et pour lesquels le voiturier était obligé d'entrer dans une foule
de détails avec ceux qui les expédiaient; Boxer assistait
habituellement à ces discussions tantôt paraissant plongé dans une
attention et une immobilité profondes, tantôt décrivant avec
transport de nombreux cercles en courant autour des discoureurs et
aboyant lui-même à s'enrouer. Dot s'amusait de tout cela et en
était spectatrice sans quitter sa chaise dans la voiture; charmant
petit portrait encadré par le châssis et la toile, et qui ne
manquait pas d'attirer des regards d'envie et des paroles
prononcées tout bas de la part des jeunes gens qui passaient, je
vous le promets. Et John le voiturier se réjouissait beaucoup, car
il était satisfait de voir sa petite femme admirée par tout le
monde, sachant qu'elle n'y faisait guère attention, quoique
cependant elle n'en fût peut-être pas fâchée.
Le voyage se faisait par un temps de brume et de froidure, car on
était au mois de janvier, cela était sûr. Mais qui pensait à ces
bagatelles? Ce n'était pas Dot, décidément. Ce n'était pas Tilly
Slowbody qui estimait qu'être assis dans une voiture était le
point le plus élevé de la joie humaine. Ce n'était pas le baby, je
le jure, car il n'exista jamais une nature de baby comme la sienne
pour avoir chaud et dormir profondément, et pour se trouver
heureux dans un endroit ou dans un autre, comme ce jeune
Peerybingle.
Vous ne pouviez voir à une grande distance à travers le
brouillard; mais vous pouviez voir beaucoup, oh! oui, beaucoup. Je
suis étonné de la quantité de choses que vous auriez pu voir à
travers un brouillard même beaucoup plus épais que celui de ce
jour-là. C'était assurément une charmante occupation que de
considérer dans les prairies ce qu'on appelle les traces de la
ronde des fées, les places de la gelée blanche marquées dans
l'ombre silencieuse produite par les arbres et les haies; je ne
fais pas mention des formes inattendues que prenaient les arbres
eux-mêmes et de leur ombre qui se confondait avec le brouillard.
Les haies étaient privées de feuilles et embrouillées, et
abandonnaient au vent leurs guirlandes desséchées; mais il n'y
avait rien de décourageant dans ce coup-d'oeil. C'était une
agréable contemplation, car elle vous rappelait que vous aviez en
votre possession un chaud foyer, et vous faisait espérer le vert
printemps. La rivière avait un air frileux; mais elle était
pourtant encore en mouvement et courait d'un meilleur train; ce
qui était un grand point. Le canal était tardif et semblait être
en torpeur; il fallait en convenir; mais à quoi bon y penser? il
se trouverait bien plus tôt pris quand la gelée viendrait pour
tout de bon; et alors quel agrément pour patiner et pour glisser!
et les lourdes et vieilles barques, glacées en certains endroits
s'abritaient près du quai, où elles laissaient échapper tout le
jour la fumée de leurs cheminées de fer rouillé, et attendaient là
paresseusement le temps pour la navigation.
En un endroit un gros monticule d'herbes sauvages et de chaumes
brûlait; le feu apparaissait en plein jour blanc et éblouissant à
travers le brouillard, et jetait de temps à autre un trait rouge
au milieu de celui-ci; en conséquence de cela, la fumée
s'insinuant dans le nez de miss Slowbody, suffoquée, celle-ci,
ainsi que c'était son habitude à la moindre provocation, réveilla
le baby, qui ne voulut plus se rendormir. Mais Boxer qui était en
avance de près d'un quart de mille, avait rapidement passé les
limites de la ville et était parvenu au coin de rue où vivaient
Caleb et sa fille aveugle; et longtemps avant que les Peerybingle
eussent atteint leur porte, Caleb et se fille se tenaient sur le
pavé de leur porte prêts à les recevoir.
Boxer, dirons-nous en passant, faisait certaines distinctions
délicates, et qui lui étaient propres, dans les communications
qu'il avait avec Berthe, ce qui me persuade qu'il savait qu'elle
était aveugle. Il ne cherchait jamais à attirer son attention en
la regardant, mais invariablement en la touchant. Je ne puis dire
s'il avait acquis cette expérience en fréquentant quelque personne
ou quelque chien aveugle. Il n'avait jamais vécu avec un maître
aveugle; ni M. Boxer le père, ni Mrs. Boxer la mère, ni aucun des
membres de cette respectable famille, ni d'aucune autre, n'avaient
été connus comme aveugles, à ma connaissance. Il avait peut-être
trouvé cela par lui-même, tout seul, mais il l'avait trouvé. Il
saisit le bas de la robe de Berthe avec ses dents et le garda
jusqu'à ce que Mrs. Peerybingle et le baby, ainsi que miss
Slowbody et le fermier se trouvassent tous sains et saufs dans la
maison.
May Fielding était déjà arrivée, ainsi que sa mère -- petite
vieille querelleuse, avec une figure chagrine, qui, sous le
prétexte qu'elle avait conservé une taille semblable au pied d'un
lit, était supposée avoir une taille transcendante, et qui, en
conséquence de ce qu'une fois elle aurait pu avoir une position
meilleure, ou raisonnant dans la supposition qu'elle aurait pu
l'avoir si quelque chose était arrivé, laquelle chose n'était
jamais arrivée, et paraissait vraisemblablement n'avoir jamais dû
arriver, -- ce qui était tout à fait la même chose -- prenait un
air noble et protecteur, Gruff et Tackleton était aussi là,
faisant l'agréable, avec le sentiment évident d'un homme qui se
sentirait aussi indubitablement dans son propre élément que
pourrait l'être un jeune saumon sur la cime de la grande Pyramide.
-- May! ma chère ancienne amie! s'écria Dot, en courant à sa
rencontre, quel bonheur de vous voir!
Son ancienne amie était certainement aussi cordialement charmée
qu'elle; et ce fut, vous pouvez m'en croire un spectacle charmant
de les voir s'embrasser. Tackleton était un homme de goût; cela ne
faisait aucun doute. May était très jolie.
Vous savez que quelquefois lorsqu'une jolie figure à laquelle vous
êtes accoutumée se trouve momentanément en contact et comparaison
avec une autre jolie figure, elle vous parait pour un moment être
laide et fanée, et fort peu mériter la haute opinion que vous
aviez d'elle. Maintenant ce n'était pas du tout le cas, ni avec
Dot, ni avec May; car la figure de May faisait ressortir celle de
Dot, et la figure de Dot celle de May, d'une manière si naturelle
et si agréable que John Peerybingle fut sur le point de dire,
lorsqu'il arriva dans la salle qu'elles auraient dû naître soeurs:
ce qui était bien la seule amélioration qu'il fût possible de leur
appliquer.
Tackleton avait apporté son gigot de mouton, et, chose étonnante à
raconter, une tarte encore... mais nous ne regrettons pas une
petite profusion lorsque cela concerne nos fiancés; nous ne nous
marions pas tous les jours. Il fallait ajouter à ces friandises le
pâté au veau et au jambon, et les autres «choses» comme mistress
Peerybingle les appelait, et qui consistaient principalement en
noix et oranges et petites tartes. Lorsque le repas fut servi sur
la table, flanqué de la contribution de Caleb, qui consistait en
un grand plat de bois de pommes de terre fumantes -- il lui était
défendu par un contrat solennel de fournir aucune autre viande, --
Tackleton conduisit sa future belle-mère à la place d'honneur.
Dans le but d'honorer le mieux possible cette place, la
majestueuse vieille avait orné sa tête d'un bonnet, calculé
suivant elle pour inspirer des sentiments de respect aux plus
étourdis. Elle avait mis des gants, car il faut être à la mode ou
mourir.
Caleb s'assit auprès de sa fille; Dot et son ancienne camarade
d'école s'assirent côte à côte; le bon voiturier s'assit au bout
de la table. Miss Slowbody avait été isolée, pour tout le temps de
sa présence, d'aucun autre article ou meuble que la chaise où elle
était assise, afin qu'il ne se trouvât rien auprès de sa personne
où elle pût heurter la tête du baby.
Tilly, cependant regardait les poupées et les bonshommes qui à
leur tour la regardaient, elle ainsi que la compagnie. Les vieux
et vénérables bonshommes qui se montraient à la porte de devant --
tous en activité, -- prenaient un intérêt spécial à la partie: par
moments ils s'arrêtaient avant de faire leur saut, comme s'ils
avaient prêté l'oreille à la conversation; puis recommençaient
plusieurs fois de suite à plonger d'une manière extravagante sans
s'arrêter même un petit moment pour respirer, comme s'ils se
livraient tout entiers à l'exaltation d'une folie joyeuse.
Certainement, si ces vieux bonshommes désiraient se donner le
plaisir d'une joie méchante en contemplant la déconvenue de
Tackleton, ils avaient amplement raison de se satisfaire.
Tackleton ne pouvait arriver à se mettre en belle humeur; et plus
sa fiancée devenait enjouée dans la société de Dot, moins cela lui
plaisait, quoique il les eût réunies ensemble par un même dessein.
C'était un véritable chien dans la mangeoire que ce Tackleton; et
lorsqu'il voyait rire tout le monde et qu'il ne pouvait pas, il
pensait en lui-même immédiatement que c'était de lui qu'on riait!
-- Ah May, dit Dot, ma chère, quels changements! Comme en parlant
de ces heureux jours d'école cela vous fait rajeunir.
-- Cependant, vous n'êtes pas encore vieille, à proprement parler,
dit Tackleton.
-- Regardez mon sobre et laborieux mari, répliqua Dot. Il ajoute
vingt années à mon âge pour le moins. N'est-ce pas John?
-- Quarante, répondit John?
-- Combien en ajouterez-vous à l'âge de May? Je suis sûre de ne
pas le savoir, dit Dot en riant. Mais elle pourrait bien risquer
d'ajouter cent ans à son âge, au prochain anniversaire de sa
naissance.
-- Ah! Ah! s'écria en riant Tackleton. Mais cela ressemblait à un
tambour creux, et il riait jaune. Et il regarda Dot comme s'il
allait l'étrangler, vraiment.
-- Ma bonne chérie! dit Dot. Vous souvenez-vous de quelle manière
nous parlions, à l'école, des maris que nous avions l'intention de
choisir. Je ne me rappelle plus combien le mien devait être jeune,
beau, distingué, gai, agréable! et le vôtre, May!
-- Ah! ma chère, je ne sais si je dois rire ou pleurer quand je
pense quelles folles filles nous étions alors.
May parut savoir ce qu'elle devait faire; car sa figure devint
tout d'un coup colorée, et des larmes parurent dans ses yeux.
-- Et aussi les personnes elles-mêmes, les jeunes gens sur
lesquels nous fixions quelquefois notre attention, dit Dot. Nous
ne pensions pas le moins du monde au cours que prendraient les
événements. Je n'avais jamais pensé à John, j'en suis bien sûre;
et si je vous avais dit que vous seriez un jour mariée à
M. Tackleton, comme vous m'auriez souffletée. N'est-ce pas vrai,
May?
Quoique May ne voulût pas lui dire oui, elle ne dit certainement
pas non, positivement, d'aucune manière.
Tackleton se mit à rire avec bruit et lourdement. John Peerybingle
rit aussi de sa manière, manière d'homme heureux et de bonne
humeur; mais son rire était en quelque sorte murmuré à côté de
celui de Tackleton.
-- Quelques-uns d'entre eux sont morts, dit Dot, et quelques-uns
oubliés. Quelques autres, s'ils pouvaient se tenir auprès de nous
en ce moment, ne pourraient pas croire que nous soyons les mêmes
créatures; ils ne se fieraient ni à leurs yeux, ni à leurs
oreilles, et se refuseraient à croire que nous puissions les
oublier de cette manière. Non, ils ne croiraient pas un seul mot
de tout cela.
-- Mais, Dot! s'exclama le voiturier. Petite femme!...
Elle avait parlé avec tant d'ardeur et de feu, qu'elle éprouvait
le besoin que quelqu'un la rappelât à elle-même, sans doute. La
réprimande de son mari était vraiment douce, car il n'était
simplement intervenu, il le supposait du moins, que pour défendre
le vieux Tackleton. Dot s'arrêta aussi, et n'en dit pas davantage;
mais son silence même laissait percer une agitation peu ordinaire,
agitation dont le circonspect Tackleton prit note secrètement,
après l'avoir observée de ses yeux à demi fermés, et dont il se
souvint dans l'occasion, ainsi que vous le verrez bientôt.
May ne prononça pas un mot, ni en bien ni en mal, mais elle se
tint immobile et silencieuse, les yeux baissés, et ne donnant
aucun signe de l'intérêt qu'elle prenait à ce qui s'était passé.
La bonne dame sa mère s'interposa alors: observant, dans son
premier exemple, que les jeunes filles étaient des jeunes filles,
et que ce qui était passé était bien passé, et que aussi longtemps
que la jeunesse est jeune et étourdie, elle doit suivant toute
probabilité se conduire avec l'étourderie de la jeunesse: elle
ajouta à cela encore deux ou trois raisons d'un caractère tout
aussi incontestable. Elle observa alors, dans une dévote pensée,
qu'elle remerciait le ciel d'avoir toujours trouvé dans sa fille
May une enfant obéissante et soumise; elle ne s'en félicitait pas
elle-même, quoiqu'elle eût quelque raison de croire que c'était
uniquement à elle que sa fille le devait. Quant à ce qui concerne
M. Tackleton, dit-elle, c'était au point de vue de la morale, un
homme irréprochable, et en le considérant sous le point de vue
d'un futur gendre, il faudrait ne pas avoir de sens pour ne pas
l'accepter. -- Ces derniers mots furent prononcés d'un ton
emphatique. -- Relativement à la famille dans laquelle il allait
entrer, après en avoir fait la demande, elle pensait que
M. Tackleton savait que, malgré son peu d'importance sous le
rapport de la fortune, elle avait quelques prétentions à la
noblesse, et que si certaines circonstances, pas entièrement
vagues, se rapportant au commerce de l'indigo, s'étaient passées
différemment, elle pourrait peut-être se trouver en possession
d'une grande fortune. Elle fit alors la remarque qu'il ne fallait
pas faire allusion au passé, et ne voulut pas rappeler que sa
fille avait déjà, quelque temps avant, rejeté la demande de
M. Tackleton; et elle témoigna l'intention de supprimer une foule
d'autres choses qu'elle raconta cependant avec beaucoup de
détails. Finalement, elle donnait comme le résultat général de ses
observations et de son expérience que tous les mariages où il y
avait le moins de ce qu'on est convenu d'appeler romanesquement et
sottement de l'amour, étaient toujours les plus heureux; et elle
augurait le plus grand bonheur, -- non pas un bonheur ravissant, -
- mais un bonheur solide et constant pour les prochaines noces.
Elle concluait en informant la compagnie que le lendemain était le
jour pour lequel elle avait vécu dans l'attente; et que, passé ce
jour, elle ne désirerait rien autre chose que d'être expédiée dans
une place agréable d'un cimetière.
Comme toutes ces remarques étaient de celles auxquelles il est
tout à fait impossible de répondre, ce qui, du reste, est
l'heureuse propriété des remarques suffisamment hors de propos,
elles changèrent le courant de la conversation et détournèrent
l'attention générale au profit du pâté de veau et de jambon, du
mouton froid, des pommes de terre et de la tarte. De peur que la
bière en bouteilles ne fût négligée, John Peerybingle proposa de
boire au lendemain, au jour du mariage, et il prit sur lui de
boire une rasade à cette santé, avant de poursuivre sa journée.
Car il faut que vous sachiez que John Peerybingle ne restait là
que le temps pendant lequel on débridait et rafraîchissait son
vieux cheval. Il lui fallait aller à quatre ou cinq milles plus
loin; et alors, quand il retournait le soir, il ramenait Dot, et
faisait une autre halte chez lui. C'était l'ordre du jour toutes
les fois qu'il y avait pique-nique, et il n'y en avait jamais eu
d'autre depuis leur institution.
Il y avait deux personnes présentes, entre le fiancé et la
fiancée, qui étaient restées indifférentes à ce toast. Une d'elles
était Dot, trop troublée et impressionnée pour se prêter à aucun
des petits incidents du moment; l'autre était Berthe, qui se leva
de table à la hâte avant tout le monde.