Pendant qu'il fumait sa vieille pipe d'un air calme et pensif,

pendant que la pendule tintait, que le feu brillait, et que le

Grillon chantait, ce génie du foyer et de la maison -- car tel

était le Grillon -- sortit sous une forme de fée, et évoqua autour

de lui des images nombreuses, des souvenirs domestiques. Des Dots

de tous les âges remplirent la chambre. Des Dots qui n'étaient que

des enfants, courant devant lui, cueillant des fleurs dans les

prés, des Dots timides, fuyant à demi et cédant à demi, à son

image un peu lourde; des Dots mariées faisant leur entrée dans la

maison et prenant possession des clés d'un air de triomphe; des

Dots récemment mères, suivies de Slowbody imaginaires portant des

enfants au baptême; des Dots plus âgées, mais toujours charmantes

regardant danser des jeunes Dots leurs filles dans un bal

rustique, des Dots ayant pris de l'embonpoint et entourées de

leurs petits enfants; des Dots décrépites, marchant en chancelant,

appuyées sur des bâtons. De vieux voituriers lui apparurent aussi

avec de vieux chiens Boxer couchés à leurs pieds; de nouvelles

voitures conduites, par de nouveaux voituriers -- les frères

Peerybingle, lisait-on sur les plaques; -- de vieux voituriers

malades, soignés par les plus gentilles mains, et enfin des tombes

de vieux voituriers dans la verdure du cimetière. Et comme le

Grillon lui montrait toutes ces choses -- il les voyait

distinctement, quoiqu'il eût les yeux fixés sur le feu, -- le

coeur du voiturier se dilatait de joie et il remerciait de tout

son pouvoir les dieux de la maison, et ne pensait pas plus que

vous à Gruff et Tackleton.

Mais quelle est cette figure de jeune homme que le Grillon-fée lui

montrait si près du tabouret de Dot.

Pourquoi se tenait-il là, tout seul, le bras sur le manteau de la

cheminée, répétant toujours: «Mariée et pas avec moi!»

Oh Dot! il n'y a plus de place pour cette vision dans toutes

celles de votre mari; pourquoi cette ombre est-elle tombée sur mon

coeur!

CHAPITRE II

Second Cri.

Caleb Plummer et la fille aveugle habitaient seuls ensemble, comme

disent les livres de contes. -- Je bénis ces livres, et j'espère

que vous les bénirez comme moi de ce qu'ils racontent quelque

chose de ce monde prosaïque. Caleb Plummer et sa fille aveugle

habitaient seuls ensemble, dans une petite baraque en bois,

appuyée contre la maison de Gruff et Tackleton, qui faisait

l'effet d'une verrue sur un nez. La maison de Gruff et Tackleton

était celle qui faisait le plus de figure dans toute la rue,

tandis que vous auriez démoli en deux coups de marteau toute la

baraque de Caleb, et vous en auriez emporté tous les débris sur

une seule voiture.

Si quelqu'un avait arrêté ses yeux pour honorer d'un regard la

place de la masure de Caleb Plummer, ce n'aurait été sans doute,

que pour en approuver la démolition pour cause d'embellissement de

la rue; car elle faisait sur la maison de Gruff et Tackleton

l'effet d'une excroissance, telle qu'une verrue sur un nez, un

coquillage sur la carène d'un navire, un clou sur une porte, un

champignon sur la tige d'un arbre. Mais c'était de ce germe

qu'était sorti le tronc superbe de Gruff et Tackleton. Sous ce

toit crevassé, l'avant-dernier Gruff avait commencé, sur une

petite échelle, la fabrique de joujoux pour des garçons et des

filles, maintenant devenus vieux, qui en avaient joué, qui les

avaient brisés et qui avaient été dormir.

J'ai dit que Caleb et sa pauvre fille aveugle habitaient là, mais

j'aurais dû dire que Caleb habitait là et que sa fille habitait

ailleurs; elle habitait une demeure enchantée par le talent de

Caleb, où la pauvreté, le dénuement, et les soucis ne pénétraient

jamais. Caleb n'était pas sorcier, mais il possédait là son art

magique réservé aux hommes: la magie du dévouement, et l'amour

sans bornes. La nature avait été sa seule maîtresse, et lui avait

enseigné à produire tous ses enchantements.

La fille aveugle n'avait jamais su que le plafond était sale, les

murs décrépits et lézardés, et laissant à l'air des passages de

plus en plus nombreux; que les solives vermoulues étaient prêtes à

s'effondrer; que la rouille mangeait le fer, la pourriture le

bois, et la moisissure le papier; enfin que le délabrement de la

masure s'aggravait chaque jour. Elle ne sut jamais que la table à

manger ne portait qu'une vaisselle ébréchée, que le découragement

et les chagrins attristaient la maison, et que les cheveux de son

père blanchissaient à vue d'oeil. Elle ne sut jamais qu'ils

avaient un maître froid, exigeant et intéressé; elle ne sut jamais

en un mot que Tackleton était Tackleton, mais elle vivait dans la

croyance que dans son humour excentrique il aimait à plaisanter

avec eux, et, qu'étant leur ange gardien, il dédaignait de leur

dire une parole de remerciement.

Tout cela était l'oeuvre de Caleb, l'oeuvre de son brave homme de

père! Mais il avait aussi un Grillon dans son foyer; et pendant

qu'il écoutait avec tristesse sa musique, au temps que sa pauvre

aveugle sans mère était jeune, cet esprit lui inspira la pensée

que cette funeste privation de la vue pourrait être changée en

bonheur, et que sa fille pourrait être rendue heureuse par ces

petits moyens. Car tous les êtres de la tribu des grillons sont de

puissants esprits, quoique ceux qui conversent avec eux ne le

sachent pas le plus souvent, et il n'y a pas, dans le monde

invisible, de voix plus aimables et plus vraies, sur lesquelles on

puisse mieux compter, et qui donnent des conseils plus affectueux,

que les voix du foyer et du coin du feu, quand elles s'adressent à

l'espèce humaine.

Caleb et sa fille étaient ensemble à l'ouvrage dans leur chambre

d'habitude, qui leur servait à tous les usages de la vie, et

c'était une étrange pièce. Il y avait là des maisons à divers

degrés de construction pour des poupées, de toutes les conditions;

des maisons modestes pour les poupées de fortune médiocre, des

maisons avec une chambre et une cuisine seulement pour les poupées

de basse classe, des maisons somptueuses pour les poupées du grand

monde. Plusieurs de ces maisons étaient meublées d'une manière

analogue à leur destination; d'autres pouvaient l'être sur un

simple avis et il ne fallait pas aller loin pour trouver des

meubles. Les personnages de tout rang à qui ces maisons étaient

destinées étaient là couchés dans des corbeilles, les yeux fixés

au plafond, ils n'y étaient pas pêle-mêle, mais réunis d'après

leur rang, et les distinctions sociales y étaient encore plus

marquées que dans le monde réel, où elles se trouvent beaucoup

plus dans le vêtement que dans le corps, et souvent un corps qui

serait fait pour une classe élevée n'est couvert que d'un vêtement

appartenant à la classe la plus humble. Ici la noblesse avait des

bras et des jambes de cire, la bourgeoisie n'avait les membres

qu'en peau, et le peuple qu'en bois.

Outre les poupées, il y avait bien d'autres échantillons du talent

de Caleb Plummer; dans sa chambre, il y avait des arches de Noé,

où les animaux étaient entassés de manière à tenir le moins de

place possible, et à supporter des secousses sans se casser. La

plupart de ses arches de Noé avaient un marteau sur la porte,

appendice peu naturel, mais qui ajoutait un ornement gracieux à

l'édifice. On y voyait des vingtaines de petites voitures, dont

les roues, quand elles tournaient, faisaient entendre une musique

plaintive. On y voyait de petits violons, de petits tambours et

autres instruments de torture pour les oreilles des grandes

personnes, tout un arsenal de canons, de fusils, de sabres et de

lances. On y voyait de petits saltimbanques en culottes rouges,

franchissant des obstacles en ficelle rouge, et descendant de

l'autre côté, la tête en bas et les pieds en l'air. On y voyait

des vieux à barbes grises, sautant comme des fous par dessus des

barrières horizontales, placées exprès au travers de la porte de

leurs maisons. On y voyait des animaux de toute espèce et des

chevaux de toutes les races, depuis le grison juché sur quatre

chevilles plantées dans son corps en guise de jambes, jusqu'au

magnifique cheval de course prêt à gagner le prix du roi au grand

Derby. Il aurait été difficile de compter les nombreuses douzaines

de figures grotesques qui étaient toujours prêtes à commettre

toute espèce d'absurdités à la première impulsion d'une manivelle,

de sorte qu'il n'aurait pas été aisé de citer une folle, un vice,

une faiblesse, qui n'eût pas son type exact ou approchant dans la

chambre de Caleb Plummer. Et ce n'était pas sous une forme

exagérée, car il ne faut pas de fortes manivelles pour pousser les

hommes et les femmes à faire des actes aussi étranges que jamais

jouet d'enfant a pu en exécuter.

Au milieu de tous ces objets, Caleb et sa fille étaient assis et

travaillaient. La jeune aveugle habillait une poupée, et Caleb

peignait et vernissait la façade d'une charmante petite maison.

L'air soucieux imprimé sur les traits de Caleb, sa physionomie

rêveuse et absorbée qui aurait convenu à un alchimiste et à un

savant profond, faisaient au premier abord un contraste frappant

avec la trivialité de son occupation. Mais les choses triviales,

que l'on fait pour avoir du pain, deviennent au fond des choses

sérieuses; et je ne saurais dire, Caleb eût-il été lord

chambellan, ou membre du parlement, un avocat, un grand

spéculateur, s'il aurait passé son temps à faire des choses moins

bizarres, tandis que je doute fort qu'elles eussent été moins

innocentes.

-- Vous avez donc été à la pluie hier soir, père, avec votre belle

redingote neuve? lui dit sa fille.

-- Avec ma belle redingote neuve? répondit Caleb, en jetant sur la

corde où séchait suspendue la vieille souquenille de toile

d'emballage que nous avons décrite.

-- Que je suis heureuse que vous l'ayez achetée, père.

-- Et à un tel tailleur, encore, dit Caleb. Le tailleur le plus à

la mode. Elle est trop belle pour moi.

La jeune aveugle quitta son ouvrage et se mit à rire avec bonheur.

-- Trop belle, père! Qu'est-ce qui peut être trop beau pour vous?

-- Je suis presque honteux de la porter, dit Caleb en voyant

l'effet de ses paroles sur le visage épanoui de sa fille; lorsque

j'entends les enfants et les gens dire derrière moi: oh! c'est un

élégant! je ne sais plus de quel coté regarder. Et ce mendiant qui

ne voulait pas s'en aller hier au soir; il ne voulait pas me

croire quand je l'assurais que j'étais un homme du commun. Non,

Votre Honneur, m'a-t-il dit, que Votre Honneur ne me dise pas

cela! J'en ai été tout confus et il me semblait que je ne devais

pas porter un habit aussi beau.

Heureuse aveugle quelle joie elle avait dans son coeur!

-- Je vous vois, père, dit-elle en frappant des mains, je vous

vois aussi distinctement que si j'avais des yeux que je ne

regrette jamais quand vous êtes à mes côtés. Un drap bleu!

-- D'un beau bleu, dit Caleb.

-- Oui, oui, d'un bleu éclatant! s'écria la jeune aveugle en

tournant sa figure radieuse, la couleur que je me rappelle avoir

vue dans la félicité du ciel! Vous m'avez dit tout à l'heure que

c'était un bel habit bleu...

-- Et bien fait pour la taille, dit Caleb.

-- Oui, bien fait pour la taille! s'écria la jeune aveugle en

riant de bon coeur; je vous vois, mon cher père, avec vos beaux

yeux, votre jeune figure, votre démarche leste, vos cheveux noirs,

votre air jeune et gracieux.

-- Allons, allons, dit Caleb, vous allez me rendre fier,

maintenant.

-- Je crois que vous l'êtes déjà, s'écria-t-elle en le montrant du

doigt, je vous connais mon père; ah! ah! je vous ai deviné!

Quelle différence entre le portrait qu'elle s'en faisait dans son

imagination et le vrai Caleb. Elle avait parlé de sa marche

dégagée; en cela elle ne s'était pas trompée. Depuis de nombreuses

années déjà, il n'était jamais entré dans sa maison de son pas

naturel et traînant, mais il l'avait contrefait pour tromper les

oreilles de sa fille, et les jours même où il était le plus triste

et le plus découragé, il n'avait jamais voulu attrister le coeur

de son enfant, et avait toujours passé le seuil de la porte d'un

pas léger.

Dieu le savait! mais je pense que le regard vague et l'air égaré

de Caleb devaient provenir de cette confusion qu'il avait faite à

dessein de toutes les choses qui l'entouraient, pour l'amour de sa

fille aveugle. Comment le pauvre homme n'aurait-il pas été un peu

égaré après avoir détruit sa propre identité et celle de tous les

objets qui l'entouraient.

-- Allons, tout cela, dit Caleb, en se levant un moment après

s'être remis au travail et en reculant de deux pas pour mieux se

rendre compte de la perspective, tout cela est aussi exact que six

fois deux liards peuvent faire six sous. C'est dommage que la

maison vous présente une façade de tous les côtés, si au moins il

s'y trouvait un escalier pour pouvoir circuler dans les divers

appartements; mais voilà que je me fais encore illusion et que je

crois à la réalité de tout cela; c'est la mauvais côté de mon

métier.

-- Vous parlez tout à fait bas, mon père, seriez-vous fatigué?

-- Fatigué s'écria Caleb avec beaucoup d'animation; qu'est ce qui

pourrait me fatiguer. Berthe? Je ne fus jamais fatigué. Que

voulez-vous dire?

Pour donner une plus grande force à ces paroles, Caleb, bien sans

le vouloir, s'était mis à imiter deux bonshommes qui se trouvaient

sur la cheminée, et qui s'étiraient les bras en bâillant, puis il

se mit à fredonner un fragment de refrain. C'était une chanson

bachique qui fit encore un plus grand contraste avec sa figure

naturellement maigre et triste.

-- Comment! je vous trouve en train de chanter, dit M. Tackleton

en arrivant et montrant sa tête entre la porte. Cela va bien,

chantez; je ne chante pas, moi!

Personne, certes, ne l'aurait soupçonné de chanter, et il n'avait

pas une figure qui en eût le moins du monde l'air.

-- Je ne pourrais chanter, non, continua M. Tackleton. Je suis

charmé que vous le puissiez, vous; j'espère que vous pouvez

travailler également. Vous avez du temps de reste pour travailler

et pour chanter, il paraît.

-- Si vous pouviez seulement le voir, Berthe, murmura Caleb à

l'oreille de sa fille, quel homme joyeux! vous croiriez qu'il vous

parle sérieusement, si vous ne le connaissiez aussi bien que moi.

La jeune aveugle sourit en remuant la tête en signe d'assentiment.

-- On dit qu'il faut s'appliquer à faire chanter l'oiseau qui ne

chante pas, grommela M. Tackleton. Mais lorsque le hibou qui ne

sait pas et qui ne doit pas chanter veut chanter, que doit-on

faire?

-- Si vous pouviez le voir en ce moment, dit Caleb à sa fille

encore plus doucement, oh! qu'il est gracieux!

-- Vous êtes donc toujours agréable et gai avec nous, s'écria

Berthe en souriant.

-- Ah! vous voilà, vous? répondit Tackleton. Pauvre idiote!

Il s'était mis réellement dans la tête qu'elle était idiote, et se

fondait peut-être dans cette opinion sur la gaieté et l'affection

qu'on lui témoignait.

-- Bien! vous êtes là; comment allez-vous? lui dit Tackleton de sa

voix brusque.

-- Oh! Bien, complètement bien. Je suis si heureuse quand vous

venez me voir. Je vous souhaite autant de bonheur que vous

voudriez que les autres en eussent, si c'est possible.

-- Pauvre idiote, murmura Tackleton, pas un rayon, pas une lueur

de raison!

La jeune aveugle prit sa main et la baisa, elle la garda un moment

entre les siennes et y appuya tendrement une de ses joues avant de

l'abandonner. Il y avait une telle affection et une si grande

reconnaissance dans cet acte, que Tackleton lui-même fut ému de le

voir, et lui dit plus doucement que d'habitude:

-- Quelles affaires avons-nous maintenant?

-- Je l'ai enfermé sous mon oreiller en allant me coucher hier au

soir, dit Berthe, et je me le suis rappelé en rêvant. Et lorsque

le jour est venu, et l'éclatant soleil _rouge_, le soleil _rouge_,

père?

-- Rouge le matin comme le soir, Berthe, répliqua le pauvre Caleb,

en levant un triste regard vers celui qui le faisait travailler.

-- Quand il est venu, quand j'ai senti dans la chambre cette

chaleur et cette lumière, il m'a semblé que j'allais m'y heurter

en marchant, alors j'ai tourné vers lui le petit arbuste en

remerciant Dieu qui a fait des choses aussi précieuses, et en vous

remerciant vous qui me les avez envoyées pour m'être agréable.

-- Aussi folle qu'une échappée de Bedlam! dit Tackleton entre ses

dents. Nous allons être forcés d'en venir aux menottes et aux

camisoles de force. Ce ne sera pas long.

Caleb, les mains croisées et pendantes, regardait fixement celle

qui venait de parler, et se demandait si réellement -- il doutait

de cela! -- Tackleton avait fait quelque chose pour mériter ces

remerciements. Il eût été très difficile à Caleb de décider en ce

moment, fût-il menacé de mort, s'il devait tomber aux genoux du

marchand de joujoux, ou le chasser de chez lui à grands coups de

pied. Caleb savait bien cependant que c'était lui qui avait

apporté à sa fille le petit rosier, et que c'était lui qui avait

inventé l'innocente déception qui avait empêché Berthe de se

douter de toutes les choses dont il se privait chaque jour afin de

la rendre moins malheureuse.

-- Berthe, dit Tackleton, affectant pour une fois un peu de

cordialité! venez ici.

-- Oh! je puis aller droit à vous, sans que vous ayez besoin de me

guider, répondit-elle.

-- Vous dirai-je un secret, Berthe?

-- Si vous le voulez, répondit-elle avec empressement.

Comme il s'illumina ce visage obscurci! comme cette figure devint

joyeuse et attentive!

-- C'est bien aujourd'hui que cette petite... comment est son nom,

cette enfant gâtée, la femme de Peerybingle, vous fait sa visite

habituelle, c'est bien ce soir, n'est-ce pas? dit Tackleton avec

une expression de répugnance pour la chose dont il parlait.

-- Oui, répondit Berthe. C'est bien aujourd'hui.

-- Je le savais dit Tackleton. Je désirerais me joindre à votre

partie.

-- Avez-vous entendu cela, père! s'écria la jeune aveugle avec

transport.

-- Oui, oui, je l'ai entendu, murmura Caleb avec le regard fixe

d'un somnambule, mais je ne le crois pas. C'est un de mes

mensonges, sans aucun doute.

-- Voyez-vous, je voudrais réunir dans votre société les

Peerybingle avec May Fielding, dit Tackleton. Je fais des

démarches pour me marier avec May.

-- Vous marier! s'écria la jeune aveugle en tressaillant devant

lui.

-- Elle est tellement idiote, murmura Tackleton, que je ne

m'attendais pas à ce quelle me comprit. Oui, Berthe, me marier!

l'église, le prêtre, le clerc, le bedeau, la voiture à glaces, les

cloches, le repas, le gâteau de mariage, les rubans, les os à

moëlle, les couteaux, et tout le reste de ces folies. Une noce,

vous savez: une noce, ne savez-vous pas ce que c'est qu'une noce?

-- Je le sais, répondit doucement la jeune aveugle, je comprends.

-- Vraiment? murmura Tackleton. C'est plus que ce que j'attendais.

Bien! c'est pour cette raison que je veux faire partie de votre

réunion, et y amener May ainsi que sa mère. Je vous enverrai pour

ce soir quelque petite chose, un gigot de mouton on quelque autre

plat confortable. Vous m'attendrez?

-- Oui, répondit-elle.

Elle avait laissé tomber sa tête et s'était retournée; et elle

demeurait, les mains croisées, rêveuse.

-- Je pense que vous m'avez bien compris dit Tackleton en

s'adressant à elle; car vous semblez avoir oublié ce que je vous

ai dit... Caleb!

-- Je me hasarderai à dire que je suis ici, je suppose, pensa

Caleb... Monsieur!

-- Ayez soin qu'elle n'oublie pas ce que je lui ai dit.

-- Elle n'oublie jamais, répondit Caleb. C'est une des qualités

qui sont parfaites chez elle.

-- Chaque homme s'imagine que les oies qui lui appartiennent sont

des cygnes, observa le marchand de joujoux en haussant les

épaules! Pauvre diable!

S'étant délivré lui-même de cette remarque avec un mépris infini,

le vieux Gruff et Tackleton sortit.

Berthe resta où il l'avait laissée, perdue dans ses réflexions. La

gaîté s'était évanouie de son visage baissé, et elle était bien

triste. Trois ou quatre fois elle secoua la tête, comme si elle

regrettait quelque souvenir ou quelque perte; mais ses tristes

réflexions ne se révélèrent par aucune parole.

Caleb avait été occupé pendant ce temps à joindre le timon des

chevaux à un wagon par un procédé sommaire, en clouant le harnais

dans les parties vives de leurs corps, lorsqu'elle se dressa tout

à coup de sa chaise, et venant s'asseoir près de lui, elle lui

dit:

-- Mon père, je suis dans la solitude des ténèbres. J'ai besoin de

mes yeux, mes yeux patients et pleins de bonne volonté.

-- Voici vos yeux, dit Caleb, ils sont toujours prêts; ils sont

plus à vous qu'à moi, Berthe, et à chaque heure des vingt-quatre

heures. Que voulez-vous faire de vos yeux, ma chère?

-- Regardez autour de la chambre, mon père.

-- C'est fait, dit Caleb. Vous n'avez pas plutôt parlé que c'est

fait, Berthe.

-- Dites-moi ce que vous voyez ici autour.

-- Tout est la même chose qu'à l'ordinaire, dit Caleb, grossier

mais bien conditionné: de gaies couleurs sur les murs, de

brillantes fleurs sur les plats et les assiettes, des bois polis,

des poutres et des panneaux luisants, la maison respire partout

l'enjouement et la gaîté, et est vraiment fort gentille.

Elle était agréable et gaie partout où les mains de Berthe avaient

l'habitude et pouvaient atteindre. Mais il n'en était pas ainsi

des autres endroits, ils n'étaient nullement gais ni agréables, il

n'était pas possible de le dire, quoique ils eussent été si bien

transformés par Caleb.

-- Vous avez votre habit de travail, et vous n'êtes pas si élégant

qu'avec le bel habit bleu, dit Berthe en touchant son père.

-- Non, pas si élégant répondit Caleb; mais assez joli, cependant.

-- Mon père, dit la jeune aveugle en se rapprochant tout à fait de

lui et passant un de ses bras autour de son cou, dites-moi quelque

chose de May; elle était bien jolie, n'est-ce pas!

-- Elle était, certes, dit Caleb, vraiment jolie. Et c'était une

chose tout à fait rare pour lui cette fois de ne pas avoir besoin

de recourir à ses inventions habituelles.

-- Ses cheveux sont noirs, dit Berthe pensivement, plus noirs que

les miens. Sa voix est douce et pleine d'harmonie, je m'imagine.

J'ai souvent aimé à l'entendre. Sa taille...

-- Il n'y a pas une seule poupée dans la salle qui puisse

l'égaler, dit Caleb, et ses yeux...

Il s'arrêta, car Berthe avait resserré encore plus ses bras autour

de son cou, et il ne comprit que trop bien ce pressant

avertissement.

Il toussa un moment, il hésita un moment, et se mit à entonner sa

chanson à boire, sa ressource infaillible dans les moments

difficiles.

-- Notre ami? mon père? notre bienfaiteur. Et je ne suis jamais

fatiguée de savoir ce qui le concerne. En ai-je jamais été

fatiguée? dit-elle rapidement.

-- Non, certainement, répondit Caleb, et avec raison.

-- Ah! avec tant de raison! s'écria la jeune aveugle d'un ton si

ardent; que Caleb, quoique ses motifs fussent si purs, n'eut pas

le courage de la regarder en face, mais baissa les yeux comme si

elle avait pu s'apercevoir de son innocente tromperie.

-- Alors, parlez-moi encore de lui, mon cher père, dit Berthe,

parlez-m'en souvent. Sa figure est bienveillante, bonne et tendre.

Elle est honnête et vraie. J'en suis sûre. Ce coeur généreux, qui

dissimule tous ses bienfaits sous une apparence de répugnance et

de rudesse, se trahit dans ses regards, sans doute?

-- Et lui donne un air noble, ajouta Caleb dans son désespoir

tranquille.

-- Et lui donne l'air noble, s'écria la jeune aveugle. Il est plus

âgé que May, père?

-- Oui, dit Caleb en hésitant et comme malgré lui. Oui, il est un

peu plus âgé que May, mais cela ne signifie rien.

-- Ô mon père, oui. Être sa compagne patiente dans les infirmités

de son âge; être sa garde-malade agréable dans ses maladies, et

son amie constante dans ses souffrances et dans ses chagrins; ne

pas connaître la fatigue quand on travaille pour l'amour de lui,

le veiller, le soigner, s'asseoir auprès de son lit, et faire la

conversation avec lui à son réveil, et prier pour lui pendant son

sommeil, quels privilèges elle aura! quelles occasions de lui

prouver sa fidélité et son dévouement! Fera-t-elle tout cela, mon

cher père?

-- Je n'en doute point, dit Caleb.

-- J'aime May, mon père; je puis l'aimer du fond de mon âme!

s'écria la jeune aveugle. Et en disant ces paroles, elle approcha

du visage de Caleb sa pauvre figure privée de lumière, et pleura

tellement que celui-ci fut presque fâché de lui avoir procuré ce

bonheur plein de larmes.

Le grillon du foyer · 第 2 / 7 段