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Charles Dickens
LE GRILLON DU FOYER
HISTOIRE FANTASTIQUE
D'UN INTÉRIEUR DOMESTIQUE
Publication en 1845
Traduction par Amédée Chaillot
Table des matières
CHAPITRE I. Premier cri.
CHAPITRE II Second Cri.
CHAPITRE III Troisième Cri.
À LORD JEFFREY
Cette histoire est dédiée
avec
l'affection et l'attachement de son ami
L'AUTEUR
CHAPITRE I.
Premier cri.
La Bouilloire fit entendre son premier cri! Ne me dites pas ce que
mistress Peerybingle disait. Je le sais mieux qu'elle. Mistress
Peerybingle peut laisser croire jusqu'à la fin des temps qu'elle
ne saurait dire lequel des deux commença à crier; mais moi je dis
que c'est la Bouilloire. Je dois le savoir, j'espère! La
Bouilloire commença cinq bonnes minutes, à la petite horloge de
Hollande qui était dans un coin, avant que le grillon poussât le
premier cri.
Comme si, vraiment, le petit faucheur placé en haut de l'horloge
n'avait pas fauché au moins un demi arpent de pré, abattant une
herbe imaginaire avec sa faux lancée de droite à gauche, avant que
le Grillon fît chorus avec la Bouilloire!
Je ne suis pas d'un caractère absolu; tout le monde le sait. Je ne
voudrais pas mettre mon opinion en opposition avec celle de
mistress Peerybingle, si je n'étais pas sûr, positivement sûr de
ce que je dis. Mais ceci est une question de fait. Et le fait est
que la Bouilloire se mit à chanter au moins cinq minutes avant que
le Grillon donnât signe de vie. Contredisez-moi, et je le dirai
dix fois.
Laissez-moi narrer exactement ce qui se passa. C'est ce que
j'aurais fait tout d'abord, si ce n'était pas par cette simple
considération que, si j'ai une histoire à raconter, il faut que je
commence par le commencement, et comment est-il possible de
commencer par le commencement, sans commencer par la Bouilloire?
Il paraît qu'il y avait une sorte de défi, un assaut de talent,
vous comprenez, entre la Bouilloire et le grillon. Et voici quelle
en fut l'occasion.
Mistress Peerybingle était sortie un peu avant la nuit close, et
les talons cerclés en fer de ses patins laissaient sur le pavé
humide de la cour de nombreuses figures dont la première
proposition d'Euclide donne la démonstration. Elle était sortie
pour aller remplir la Bouilloire au réservoir. Elle rentra, sans
ses patins; c'était facile à voir, car ses patins étaient très
hauts, et elle était fort petite. Elle mit la Bouilloire au feu,
et en la mettant, elle perdit patience; car il lui tomba de l'eau
sur les pieds et l'eau était froide, et puis elle tenait à la
propreté de ses bas.
De plus cette Bouilloire était obstinée et impatiente; elle ne se
laissait pas aisément arranger au feu. Elle chancelait, comme si
elle était ivre, elle s'y tenait de travers, une vraie idiote de
bouilloire. Elle était d'humeur querelleuse; elle sifflait et
crachait sur le feu d'un air morose. Pour comble de mésaventure,
le couvercle, résistant aux doigts engourdis de mistress
Peerybingle, se plaça dessus dessous, et ensuite, avec une
ingénieuse opiniâtreté digne d'une meilleure cause, il se mit de
côté et tomba au fond de la bouilloire. Un vaisseau à trois ponts
coulé bas n'aurait pas fait la moitié autant de résistance pour
être remis à flot que ce couvercle pour se laisser repêcher.
Même avec son couvercle, la bouilloire conservait un air sombre et
entêté, présentant sa poignée comme par défi, et éclaboussant par
moquerie la main de mistress Peerybingle, comme si elle lui eût
dit:? je ne veux pas bouillir. Rien ne m'y forcera.
Mais mistress Peerybingle, à qui la bonne humeur était revenue,
frotta ses petites mains l'une contre l'autre, et s'assit devant
la Bouilloire en riant. En même temps, la flamme brilla et éclaira
de ses clartés vacillantes le petit faucheur, qui semblait
immobile devant son palais mauresque, comme si la flamme seule
était en mouvement.
Et pourtant il se mouvait, deux fois par seconde, avec la plus
grande régularité. Mais ses efforts étaient effrayants à voir
quand l'heure allait sonner, et lorsqu'un coucou, paraissant à la
porte du palais, poussa six fois un cri semblable à celui d'un
spectre, le faucheur s'agita en frémissant et ses jambes
flageolaient comme si un fil de fer les lui eût tiraillées.
Ce ne fut que lorsqu'un mouvement violent et un grand bruit de
poids et de cordages se fut tout à fait calmé, que le faucheur
effrayé revint à lui-même. Il ne s'était pas épouvanté sans raison
car tout ce remue-ménage, tous ces os de squelettes qui
s'agitaient n'étaient pas rassurants, et je m'étonne que les
Hollandais, gens d'humeur flegmatique, soient les auteurs d'une
pareille invention.
Ce fut en ce moment, remarquez le bien que la Bouilloire commença
sa soirée. Ce fut en ce moment que la Bouilloire, s'adoucissant
jusqu'à devenir musicale, laissa échapper de son gosier des
gazouillements qu'elle semblait vouloir retenir, de courtes notes
interrompues, comme si elle n'avait pas encore tout à fait mis de
côté sa mauvaise humeur. Ce fut en ce moment qu'après quelques
vains efforts pour réprimer sa gaîté, elle se débarrassa enfin de
son air morose, perdit toute réserve et se mit à chanter une
chanson joyeuse, telle que le rossignol le plus tendre n'en a
jamais eu l'idée.
Elle était si simple, cette chanson, que vous l'auriez comprise
comme un livre, mieux peut-être que quelques livres que je
pourrais nommer. Avec sa chaude haleine qui s'élevait en gracieux
et légers nuages qui montaient dans la cheminée comme vers un ciel
domestique, la Bouilloire accentuait son chant joyeux avec
énergie, et le couvercle, le couvercle naguère rebelle,? telle est
l'influence du bon exemple,? dansait une espèce de gigue, et
tintait comme une jeune cymbale sourde et muette qui n'a jamais
connu de soeur.
Ce chant de la Bouilloire était une invitation et un souhait de
bienvenue pour quelqu'un qui n'était pas dans la maison, pour
quelqu'un qui allait arriver, qui approchait de cette petite
maison et de ce feu pétillant; cela n'était pas douteux. Mistress
Peerybingle le savait bien, elle qui était assise pensive devant
le foyer. «La nuit est sombre, chantait la Bouilloire, et les
feuilles mortes jonchent le chemin; tout est brouillard et
ténèbres; en bas, tout est boue et flaques d'eau; on ne voit dans
l'air qu'un point moins triste; c'est cette teinte rougeâtre à
l'horizon, où le soleil et le vent semblent lutter pour se
reprocher le vilain temps qu'il fait. Tout est obscur dans la
campagne; le poteau indicateur de la route se perd dans l'ombre;
la glace n'est pas fondue, mais l'eau est encore emprisonnée; et
vous ne sauriez dire s'il gèle ou s'il ne gèle pas. Ah! le voilà
qui vient, le voilà, le voici!»
En ce moment, s'il vous plaît, le Grillon poussa son cri; coui,
coui, coui, fit-il en chorus, et sa voix était si forte en
proportion de sa taille? on ne pouvait pas en juger, car on ne le
voyait pas,? qu'il semblait prêt à crever comme un canon trop
chargé; et vous auriez dit qu'il allait éclater en cinquante
morceaux, tant il faisait d'efforts pour grésillonner.
Le solo de la Bouilloire était fini; le Grillon avait pris la
partie de premier violon, et il ne la quittait pas. Bon Dieu!
comme il criait! Sa voix aiguë et perçante résonnait dans toute la
maison; il semblait qu'elle allait percer les ténèbres... comme
une étoile perce les nuages. Il y avait de petites trilles et un
tremolo indescriptible dans le cri le plus aigu du Grillon,
lorsque, dans l'excès de son enthousiasme il faisait des sauts et
des bonds. Cependant ils s'accordaient fort bien, le Grillon et la
Bouilloire. Le refrain était toujours le même, mais, dans leur
émulation, ils le chantaient de plus en plus crescendo.
La jolie petite femme qui les écoutait,? car elle était jolie et
jeune quoique un peu forte,? alluma une chandelle, se tourna vers
le faucheur de la pendule, qui avait fait une bonne provision de
minutes, puis elle alla regarder à la fenêtre, par laquelle elle
ne vit rien à cause de l'obscurité, mais elle vit son charmant
visage se réfléchir dans les vitres, et mon opinion? qui serait
aussi la vôtre? est qu'elle aurait pu regarder longtemps sans voir
rien de moitié aussi agréable. Lorsqu'elle revint s'asseoir sur
son siège, le Grillon et la Bouilloire continuaient leur duo avec
le même entrain.
C'était entr'eux comme une course au clocher. _Cri! cri! cri!_ Le
Grillon l'emporte! _Hum! hum! hum!_ La Bouilloire prend de
l'avance. _Cri! cri! cri!_ Le Grillon gagne du terrain au retour.
Mais la Bouilloire reprend encore: _Hum! hum! Hum! _Enfin ils
s'essoufflaient, ils s'épanouissaient tant l'un et l'autre, le
_Cri! cri!_ se confondait tellement avec le _Hum! hum!_ qu'il
aurait fallu une oreille plus exercée que la vôtre ou la mienne
pour savoir qui l'emporterait. Mais ce qui ne fut pas douteux,
c'est que la bouilloire et le Grillon, tout deux au même instant,
et par un accord secret connu d'eux seuls, lancèrent leur chant
joyeux avec un rayon de lumière qui traversant la fenêtre alla
éclairer jusqu'au fond de la cour. Cette lumière, tombant tout à
coup sur une certaine personne, qui arrivait dans l'obscurité, lui
exprima à la lettre, et avec la rapidité de l'éclair, cette
pensée:? Sois le bienvenu à la maison, mon ami! sois le bienvenu,
mon garçon.
Ce but atteint, la Bouilloire, cessant de chanter, versa parce
qu'elle bouillait trop fort, et fut enlevée de devant le feu.
Mistress Peerybingle courut à la porte, où elle ne put d'abord se
reconnaître au milieu du bruit des roues d'une voiture, du
trépignement d'un cheval, de la voix d'un homme, des allées et
venues d'un chien surexcité, et de la surprenante et mystérieuse
apparition d'un baby.
D'où venait ce baby, et comment mistress Peerybingle s'en empara-
t-elle en un clin d'oeil, je ne sais. Mais c'était un enfant
vivant dans les bras de mistress Peerybingle; et elle semblait en
être fière, pendant qu'elle était doucement attirée vers le feu
par un homme grand et robuste, beaucoup plus grand et plus âgé
qu'elle, qui se baissa pour l'embrasser.
-- Oh! mon Dieu, John! dit mistress Peerybingle. Dans quel état
vous êtes avec ce mauvais temps!
Il était vraiment dans un état pitoyable. L'épais brouillard avait
déposé sur ses cils un chapelet de gouttes d'eau congelées; et ses
favoris imprégnés d'humidité brillaient à la clarté du foyer des
couleurs de l'arc-en-ciel.
-- En effet, Dot, répondit John lentement, en déroulant le fichu
qui lui entourait le cou et en se chauffant les mains, ce n'est
pas un temps d'été. Il n'y a rien d'étonnant que je sois ainsi
fait.
-- Je ne voudrais pas m'entendre appeler Dot, John. Je n'aime pas
ce nom. Et la moue de Mistress Peerybingle semblait dire qu'elle
l'aimait beaucoup.
-- Qu'êtes-vous donc? répondit John en la regardant de son haut
avec un sourire, et en l'étreignant avec autant de délicatesse que
pouvaient le faire sa large main et son robuste bras.
Ce brave John était si lourd mais si doux, si grossier à la
surface et si sensible au fond du coeur, si massif en dehors, mais
si vif au dedans; si borné, mais si bon! Ô mère Nature, donne à
tes enfants cette poésie de coeur qui se cachait dans le sein de
ce pauvre voiturier, ce n'était qu'un voiturier, et quoiqu'ils
parlent en prose, quoiqu'ils vivent en prose, nous te remercions
de nous faire vivre dans leur compagnie.
On aurait eu plaisir à voir Dot avec sa petite figure et son baby
dans ses bras, une vraie poupée que ce baby; elle regardait le feu
d'un air pensif, et inclinait sa petite tête délicate sur le côté
du grand et robuste voiturier, avec une grâce demi naturelle, demi
affectée. On aurait eu plaisir à voir celui-ci la soutenir avec
une tendre gaucherie, et faisant de son âge mûr un soutien pour la
jeunesse de sa femme. On aurait eu plaisir à voir la servante
Tilly Slowbody, attendant qu'on la chargeât du soin du baby,
regarder ce groupe d'un air d'intérêt, les yeux et la bouche
ouverts, et la tête en avant. Ce n'était pas moins agréable de
voir John le voiturier, sur une observation de Dot, retenir sa
main qui était sur le point de toucher l'enfant, comme s'il
craignait de le briser, et se contentant de le regarder à distance
avec orgueil; tel qu'un gros chien ferait vis-à-vis d'un canari,
s'il arrivait qu'il en fût le père.
-- N'est-ce pas qu'il est beau John? Comme il est joli quand il
dort.
-- Bien joli, dit John, très joli. Il dort presque toujours,
n'est-ce pas?
-- Mon Dieu, non, John.
-- Oh! dit John d'un air réfléchi. Je croyais qu'il avait
généralement les yeux fermés.
-- Bonté de Dieu. John, vous l'éveillez.
-- Voyez comme il les tourne, dit le voiturier étonné, et sa
bouche, il l'ouvre et la ferme comme un poisson doré.
-- Vous ne méritez pas d'être père, dit Dot, avec toute la dignité
d'une matrone expérimentée. Mais comment sauriez-vous combien il
en faut peu pour troubler les enfants, John? et elle coucha
l'enfant sur son bras gauche, en lui frappant doucement le dos de
la main droite, après avoir pincé l'oreille de son mari en riant.
-- C'est vrai, Dot, dit John: je n'en sais pas grand chose. Pour
ce que je sais c'est que j'ai joliment lutté avec le vent ce soir.
Il soufflait du nord-ouest, droit contre la voiture, tout le long
du chemin en revenant.
-- Pauvre vieux, vraiment! s'écria mistress Peerybingle en
reprenant son activité. Tenez. Tilly, prenez mon précieux fardeau,
pendant que je vais tâcher de me rendre utile. Je crois que je
l'étoufferais de baisers. À bas! Boxer, à bas! John, laissez-moi
faire le thé, et puis je me mettrai à travailler comme une
abeille.
_Comment fait la petite abeille?_
vous avez appris la chanson quand vous alliez à l'école, John!
-- Je ne la sais pas toute, répondit John. J'étais sur le point de
la savoir toute; mais je l'aurais gâtée je crois.
-- Ha! ha! dit Dot en riant, et elle avait le plus joli rire que
vous ayez entendu. Quel cher vieux lourdaud vous faites, John.
Sans contester cette assertion, John sortit pour veiller à ce que
le valet de ferme, qui allait et venait dans la cour avec sa
lanterne, comme un feu follet, prît bien soin du cheval, lequel
était plus gras que vous ne voudriez le croire, si je vous donnais
la mesure, et si vieux que le jour de la naissance se perdait dans
les ténèbres de l'antiquité. Boxer, pensant que ses attentions
étaient dues à toute la famille, et devaient être distribuées avec
impartialité courait çà et là avec une agitation étonnante; tantôt
il décrivait des cercles en aboyant autour du cheval, pendant
qu'on le menait à l'écurie; tantôt il feignait de s'élancer comme
un furieux sur sa maîtresse, et puis il s'arrêtait tout à coup,
tantôt approchant son nez humide il faisait un baiser à Tilly
Slowbody assise sur une chaise basse près du feu; tantôt il
montrait une amitié incommode pour le baby, tantôt après plusieurs
tours sur lui-même il se couchait près du foyer, comme s'il allait
s'établir là pour la nuit; tantôt il s'élançait dans la cour en
agitant son tronçon de queue, comme s'il allait remplir une
commission dont il se souvenait à l'instant.
-- Voilà la théière toute prête sur la table, dit Dot, aussi
occupée qu'une petite fille qui joue au ménage. Voici le jambon,
voilà le beurre, voilà le pain et le reste. Tenez, John, voilà un
panier pour mettre les petits paquets, si vous en avez... Mais où
êtes-vous. John! Tilly, ne laissez pas tomber l'enfant dans le
cendrier, quoi que vous fassiez.
Il faut noter que miss Slowbody, quoique cette recommandation la
fît regimber, avait un talent rare et surprenant pour mettre en
danger la vie de cet enfant. Elle était maigre et petite de
taille, de sorte que ses vêtements avaient toujours l'air de
l'abandonner. Comme tout excitait son admiration, et
principalement les bonnes qualités de sa maîtresse, et les
perfections de l'enfant, les bévues de miss Slowbody faisaient
honneur à son coeur, si elles n'en faisaient pas à son esprit. Si
elle mettait la tête de baby trop souvent en contact avec les
portes d'armoires, les rampes d'escalier, ou les colonnes de lit,
c'est qu'elle ne pouvait pas revenir de sa surprise d'être si bien
traitée dans la maison où elle était. Il faut savoir que le père
et la mère Slowbody étaient des êtres parfaitement inconnus, et
que Tilly avait été nourrie et élevée à l'hospice. L'on sait que
les enfants trouvés ne sont pas des enfants gâtés.
Si vous aviez vu la petite mistress Peerybingle revenir avec son
mari, faisant de grands efforts pour soutenir les corbeilles,
efforts parfaitement inutiles, car son mari la portait à lui tout
seul, vous vous seriez bien amusé, et il s'amusait bien aussi. Je
ne sais si le Grillon n'y trouvait pas également du plaisir, car
il se mit à chanter de plus belle.
-- Ah! ah! dit John, en s'avançant lentement; il est plus gai que
jamais ce soir.
-- C'est un heureux présage, John: cela a toujours été. Il n'y a
rien de plus fait pour porter bonheur que d'avoir un grillon dons
le foyer.
John la regarda comme si ses paroles faisaient naître dans sa tête
la pensée que c'était elle qui était son grillon qui porte
bonheur, et tout en convenant avec elle de l'heureux présage du
Grillon, il n'expliqua pas davantage sa pensée.
-- La première fois que j'ai entendu son chant, dit-elle, c'est le
soir que vous m'amenâtes ici, que vous vîntes m'installer ici avec
vous dans ma nouvelle maison, dont vous me faisiez la petite
maîtresse. Il y a près d'un an de cela. Vous en souvenez-vous,
John.
Oh oui. John s'en souvenait bien, je pense.
-- Le chant du Grillon me souhaita la bienvenue. Il semblait si
plein de promesses et d'encouragements. Il semblait me dire que
vous seriez bon et gentil avec moi; que vous ne vous attendiez pas
-- je le craignais, John -- à trouver une tête de femme âgée sur
les épaules de votre jeune épouse si légère.
John lui appuya la main sur l'épaule et sur la tête, comme s'il
voulait lui dire: Non, non! je ne me suis pas attendu à cela; j'ai
été parfaitement content de ce que j'ai trouvé. Et il avait
vraiment raison. Tout allait pour le mieux.
-- Et tout ce que semblait chanter le grillon s'est vérifié; car
vous avez été toujours pour moi le meilleur, le plus affectueux
des maris. Notre maison a été heureuse, John; et c'est ce qui m'a
fait aimer le Grillon.
-- Et moi aussi! moi aussi, Dot!
-- Je l'aime pour son chant qui fait naître en moi ces douces
pensées. Quelquefois, à l'heure du crépuscule, lorsque je me
sentais solitaire et triste, John, -- avant que le baby fût ici,
pour me tenir compagnie et pour égayer la maison; -- lorsque je
pensais combien vous seriez seul si je venais à mourir, son cri,
cri, cri, semblait me rappeler une autre voix douce et chère qui
faisait à l'instant évanouir mon rêve. Et lorsque j'avais peur, --
j'avais peur autrefois, John, j'étais si jeune, -- j'avais peur
que notre mariage ne fût pas heureux. Moi, j'étais presque une
enfant, et vous, vous ressembliez plus à mon tuteur qu'à mon mari.
Je craignais que, malgré vos efforts, vous ne pussiez pas
apprendre à m'aimer, quoique vous en eussiez l'espoir et que ce
fût l'objet de vos prières. Le chant du Grillon me rendait
courage, en me remplissant de confiance. Je pensais à tout cela ce
soir, cher, pendant que j'étais assise à vous attendre, et j'aime
le Grillon pour tout ce que je viens de vous dire.
-- Et moi aussi, répondit John. Mais, Dot, que voulez-vous dire?
que j'espérais apprendre vous aimer et que je le demandais à Dieu
dans mes prières? J'ai appris cela bien avant de vous amener ici,
pour être la petite maîtresse du Grillon, Dot.
Elle appuya un instant la main sur son bras, et le regarda avec un
visage ému, comme si elle avait voulu lui dire quelque chose. Le
moment d'après, elle se mit à genoux devant la corbeille, triant
les paquets d'un air affairé, en murmurant à demi voix.
-- Il n'y en a pas beaucoup ce soir, John, mais j'ai vu tout à
l'heure quelques marchandises derrière la charrette; et
quoiqu'elles donnent plus de peine, elles rapportent assez. Nous
n'avons pas raison de nous plaindre, n'est-ce pas? D'ailleurs vous
avez à livrer des paquets le long de la route, je pense?
-- Oh oui, dit John; beaucoup.
-- Mais qu'est-ce que c'est que cette boîte ronde? John, mon
coeur, c'est un gâteau de mariage.
-- Il n'y a qu'une femme pour trouver cela, dit John avec
admiration. Jamais un homme ne l'aurait deviné. Je parie que si
l'on mettait un gâteau de mariage dans une boîte à thé, dans un
baril de saumon, ou dans quoi que ce soit, une femme le
dénicherait tout de suite. Oui, je l'ai pris chez le pâtissier.
-- Comme il pèse! il pèse un quintal! s'écria Dot, en essayant de
le soulever. De qui est-il? À qui l'envoie-t-on?
-- Lisez l'adresse de l'autre côté, dit John.
-- Comment, John! Bonté de Dieu!
-- Y auriez-vous pensé? répondit John.
-- Vous ne m'en aviez rien dit, continua Dot en s'asseyant sur le
plancher et en secouant la tête, tandis qu'elle le regardait;
C'est pour Gruff et Tackleton le fabricant de joujoux.
John fit signe qu'oui.
Mistress Peerybingle secoua aussitôt la tête au moins cinquante
fois; non pas pour exprimer sa satisfaction, mais bien un muet
étonnement; elle fit une moue -- il lui fallut faire effort, car
ses lèvres n'étaient pas faites pour la moue, j'en suis sûr -- et
elle regardait son mari d'un air distrait. Pendant ce temps, miss
Slowbody, qui avait l'habitude de répéter machinalement des
fragments de conversation pour amuser le baby, qui estropiait les
noms en les mettant tous au pluriel, disait à l'enfant: Ce sont
les Gruffs et les Tackletons, les fabricants de joujoux; on achète
chez les pâtissiers des gâteaux de mariage pour eux, et les mamans
devinent tout ce qu'il y a dans les boîtes que les papas
apportent.
Et ainsi de suite.
-- Et cela se fera vraiment! dit Dot. Elle et moi nous allions
ensemble à l'école, quand nous étions de petites filles.
John aurait pu penser à elle, puisqu'elle allait à l'école en même
temps que sa femme, John regarda Dot avec plaisir, mais il ne
répondit pas.
-- Mais lui en bois vieux! Il est bien peu fait pour elle! De
combien d'années est-il plus âgé que vous Gruff Tackleton, John?
-- Demandez-moi plutôt combien de tasses de thé je boirai ce soir
de plus qu'il n'en boirait en quatre soirées, répondit John d'un
ton de bonne humeur, en approchant une chaise de la table ronde,
et en commençant à manger le jambon. -- Quant à manger, je mange
peu, mais ce peu me profite, Dot.
Il disait cela et il le pensait toutes les fois qu'il mangeait,
mais c'était une de ses illusions, car son appétit le trompait
toujours. Ces paroles n'éveillèrent cette fois aucun sourire sur
le visage de sa femme, qui resta au milieu des paquets, après
avoir poussé du pied la boîte au gâteau, qu'elle ne regardait
plus, elle ne pensait pas même au soulier mignon dont elle était
fière quoique ses yeux fussent fixés dessus. Absorbée dans ses
réflexions, oubliant le thé et John -- quoiqu'il l'appelât et
frappât la table de son couteau pour attirer son attention, --
elle ne sortit de sa rêverie que lorsqu'il se leva et vint lui
toucher le bras. Elle le regarda, et courut se mettre à la table à
thé, en riant de sa négligence. Mais son rire n'était plus le même
qu'auparavant; la forme et le son étaient changés.
Le Grillon aussi avait cessé de chanter. La cuisine n'était plus
si gaie, elle ne l'était plus du tout.
-- Ainsi, voilà tous les paquets, n'est-ce pas, John? dit-elle en
rompant un long silence, pendant lequel l'honnête voiturier
s'était dévoué à prouver qu'il avait goût à ce qu'il mangeait,
s'il ne parvenait pas à prouver qu'il mangeait peu. -- Voilà tous
les paquets, n'est-ce pas John?
-- C'est là tout. Mais... non... Je..., dit-il en posant son
couteau et la fourchette, et respirant longuement. J'avoue que
j'ai entièrement oublié le vieux monsieur.
-- Le vieux monsieur?
Dans la voiture, dit John. Il dormait dans la paille quand je l'ai
laissé. Je me suis presque souvenu de lui deux fois depuis que je
suis arrivé, mais cela m'a passé deux fois de la tête. Holà! hé!
ici! levez-vous! C'est bien, mon ami!
John dit ces dernières paroles en dehors de la maison, dans la
cour où il avait couru, une chandelle à la main.
Miss Slowbody, sentant qu'il y avait quelque chose de mystérieux
dans ce vieux monsieur, et réunissant dans son imagination confuse
certaines idées de nature religieuse avec le sens de cette phrase,
se troubla tellement, que, se levant précipitamment de sa chaise
basse auprès du feu pour se mettre sous la protection de sa
maîtresse, elle se croisa avec un étranger âgé et le heurta avec
le seul objet qu'elle avait dans les mains. Il arriva que cet
objet était l'enfant, il s'en suivit un choc et un grand effroi,
que la sagacité de Boxer vint accroître; car ce brave chien, plus
attentif que son maître, semblait avoir surveillé l'étranger
pendant son sommeil de peur qu'il ne s'en aille en emportant
quelques jeunes plans de peupliers qui étaient liés derrière la
voiture; et il l'avait si peu perdu de vue qu'il le suivait, le
nez sur ses talons, cherchant à mordre ses boutons de guêtres.
-- Vous êtes sans conteste un bon dormeur, monsieur, dit John,
lorsque la tranquillité fut rétablie. En même temps, le vieillard
s'était arrêté, et restait immobile et la tête découverte, au
centre de l'appartement. Il avait de longs cheveux blancs, une
physionomie ouverte, des traits frais pour un homme âgé et des
yeux noirs, brillants et perçants. Il regarda autour de lui avec
un sourire, et salua la femme du voiturier en inclinant gravement
la tête.
Son costume rappelait une mode déjà bien ancienne; il était en
drap brun. Il avait à la main un gros bâton de voyage; il donna un
coup sur le plancher, et le bâton s'ouvrant devint une chaise, sur
laquelle il s'assit avec beaucoup de calme.
-- Voilà, dit le voiturier en se tournant vers sa femme, voilà
comment je l'ai trouvé assis au bord de la route, raide comme une
pierre miliaire et presque aussi muet.
-- Assis en plein air, John!
-- En plein air, répondit le voiturier, et à la tombée de la nuit.
Port payé, m'a-t-il dit en me donnant dix-huit pence; et il est
monté dans la voiture, et le voilà.
-- Il va s'en aller, je pense, John.
-- Pas du tout; il allait parler.
-- Avec votre permission, je devais être laissé au bureau jusqu'à
ce qu'on me réclamât, dit l'étranger avec douceur. Ne faites pas
attention à moi.
En parlant ainsi, il prit une paire de lunettes dans une de ses
grandes poches, un livre dans une autre, et se mit à lire
tranquillement, sans faire plus d'attention à Boxer que si c'eût
été un agneau familier.
Le voiturier et sa femme échangèrent un regard d'inquiétude.
L'étranger leva la tête, et après avoir jeté les yeux de l'un à
l'autre, il dit:
-- C'est votre fille, mon ami?
-- C'est ma femme, répondit John.
-- Votre nièce?
-- Ma femme, reprit John.
-- Vraiment! observa l'étranger; elle est bien jeune!
Et il reprit tranquillement sa lecture; mais avant d'avoir pu lire
deux lignes, il l'interrompit de nouveau pour dire:
-- Cet enfant est à vous?
John lui fit un signe de tête gigantesque: réponse équivalente par
son énergie à celle qu'aurait faite une trompette parlante.
-- C'est une fille?
-- Un ga-a-arçon, cria John.
-- Il est aussi bien jeune, n'est-ce pas?
Mistress Peerybingle se hâta de répondre: -- Deux mois et trois
jours! Il a été vacciné il y a six semaines. La vaccine a bien
pris. Le docteur l'a trouvé un très bel enfant. Il est aussi gros
que la plupart des enfants à cinq mois. Voyez, s'il n'est pas
étonnant de grosseur. Cela peut vous sembler impossible, mais il
se tient déjà sur ses jambes.
Ici le souffle manqua à la petite mère, qui avait crié toutes ces
sentences à l'oreille du vieillard au point que son joli visage en
était tout rouge; elle tenait le baby devant lui d'un air
triomphant, tandis que Tilly Slowbody tournait autour de l'enfant
en gambadant, lui disant des mots inintelligibles pour le faire
rire.
-- Écoutez! on vient le chercher. J'en suis sûr, dit John. Il y a
quelqu'un à la porte. Ouvrez, Tilly.
Avant qu'elle y arrivât, la porte fut ouverte par quelqu'un qui
venait du dehors: c'était une porte primitive, avec un loquet que
chacun pouvait tirer à volonté, et je vous assure que beaucoup de
gens le tiraient; car les voisins de toutes conditions aimaient à
causer un instant avec le voiturier, quoiqu'il ne fût pas grand
parleur sur quelque sujet que ce fût. Quand la porte fut ouverte
elle donna entrée à un homme petit, maigre, pensif, à l'air
soucieux, qui semblait s'être taillé un paletot dans la toile
d'emballage d'une vieille caisse; car lorsqu'il se retourna pour
fermer la porte, pour empêcher le froid d'entrer, on lut en
grosses capitales sur son dos les lettres G et T et au-dessous
_verres_ en lettres ordinaires.
-- Bonsoir, John! dit le petit homme. Bonsoir, Mum, bonsoir,
Tilly. Bonsoir, l'inconnu. Comment va le baby, Mum? Boxer va bien
aussi, j'espère?
-- Tout va à merveille, Caleb. Vous n'avez qu'à voir l'enfant,
d'abord, pour être sûr qu'il va bien.
-- Je n'ai besoin aussi que de vous voir pour être sûr que vous
allez bien, dit Caleb.
Cependant il ne la regardait pas, car il avait un regard pensif et
incertain qui s'égarait sur tout autre objet que celui dont il
parlait. On pouvait en dire autant de sa voix.
-- J'en dirai autant de John, de Tilly et de Boxer.
-- Vous avez été occupé jusqu'à présent, Caleb? dit le voiturier.
-- Oui, à peu près, répondit-il avec l'air distrait d'un homme qui
cherche la pierre philosophale. Un peu trop, peut-être. Les arches
de Noé sont très demandées en ce moment. J'aurais voulu un peu
perfectionner les gens de la famille, mais ce n'est guère possible
au prix auquel il faut les donner. On aimerait à pouvoir
distinguer Sem de Cham, et les hommes des femmes. Il ne faudrait
pas faire les mouches si grosses en proportion des éléphants. A
propos, John, avez-vous quelque paquet pour moi?
Le voiturier mit la main dans une des poches du surtout qu'il
venait de quitter, et en tira un petit pot à fleurs.
-- Le voilà, dit-il, avec le plus grand soin. Il n'y a pas une
feuille d'endommagée. Il est plein de boutons.
L'oeil terne de Caleb se ranima en le prenant, et il remercia
John.
-- C'est cher, Caleb, dit le voiturier. C'est très cher dans cette
saison.
-- N'importe, dit Caleb; quoi qu'il coûte, ce sera bon marché pour
moi. Il n'y a pas autre chose?
-- Une petite caisse, répondit le voiturier. La voici.
-- Pour Caleb Plummer, lut le petit homme en épelant l'adresse.
_With Cash_. Avec de l'argent? Je ne crois pas que ce soit pour
moi.
-- _With Care_, avec soin lut John, par-dessus l'épaule de Caleb.
Où lisez-vous _Cash_?
-- C'est juste! c'est juste! Ah! si mon cher enfant qui était en
Amérique vivait, il aurait pu y avoir de l'argent. Vous l'aimiez
comme votre fils, John, n'est-ce pas! Vous n'avez pas besoin de le
dire; je le sais parfaitement. Caleb Plummer. _With Care_. Oui,
oui, tout va bien. C'est une caisse d'yeux de poupées pour les
ouvrages de ma fille. Plut à Dieu que ce fût de vrais yeux qui lui
rendissent la vue!
-- Je voudrais bien, moi aussi, que cela put être, dit le
voiturier.
-- Merci, dit le petit homme. Vous dites cela de bon coeur. Penser
qu'elle ne verra jamais ces poupées dont elle est entourée tout le
jour! Voilà qui est poignant. Combien vous dois-je, John?
-- Vous vous moquez, ce n'est pas la peine; je me fâcherai, si
vous me le demandez encore.
-- Je reconnais bien là votre bon coeur. Voyons, je crois que
c'est tout.
-- Je ne crois pas, dit le voiturier. Cherchons encore.
-- Quelque chose pour notre marchand, sans doute, dit Caleb. C'est
pour cela que je suis venu, mais ma tête est si occupée d'arches
et d'autres choses! N'est-il pas venu?
- Non, répondit le voiturier. Il est trop occupé, il va se marier.
-- Cependant il viendra, dit Caleb; car il m'a dit de suivre la
route qui mène chez moi; il y aurait dix contre un à parier qu'il
me rencontrerait. Je ferais donc bien de m'en aller. Auriez vous
la bonté, madame, de me laisser pincer la queue de Boxer un
instant?
-- Pourquoi donc, Caleb? belle demande!
-- N'y faites pas attention, dit le petit homme; Il est possible
que cela ne lui plaise pas; mais j'ai reçu une petite commande de
chiens jappant, et je voudrais essayer d'imiter la nature de mon
mieux pour six pence. Voilà tout.
Heureusement, Boxer se mit à aboyer sans attendre le stimulant.
Mais il annonçait l'approche d'un nouveau visiteur, Caleb renvoya
son expérience à un meilleur moment, mit la boîte ronde sur son
épaule et se hâta de prendre congé. Il aurait pu s'en épargner la
peine, car il rencontra le visiteur sur le pas de la porte.
-- Oh! Vous êtes ici, vous? Attendez un moment je vous emmènerai
chez moi. John Peerybingle, je vous présente mes devoirs. Je les
présente à votre charmante femme. Elle embellit de jour en jour,
et elle rajeunit, ce qui n'est pas le plus beau de l'histoire.
-- Je serais surprise de votre compliment, M. Tackleton, dit Dot
avec assez peu de bonne grâce, si je ne savais pas quelle en est
la cause.
-- Vous la savez donc?
-- Je le crois, du moins, dit Dot.
-- Ce n'a pas été sans peine, je suppose.
-- C'est vrai.
Tackleton, le marchand de joujoux, connu sous le nom de Gruff et
Tackleton, son ancienne maison de commerce quand il avait pour
associé Gruff, Gruff le rébarbatif, Tackleton, était un homme dont
la vocation avait été tout à fait incomprise de ses parents et de
ses tuteurs. S'ils en avaient fait un prêteur d'argent, un
procureur, un recors, il aurait jeté dans sa jeunesse sa gourme de
mauvais sentiments, et après avoir fait beaucoup d'affaires
louches, il aurait pu devenir aimable, ne fût-ce que par amour de
la nouveauté et du changement. Mais rivé à la profession de
fabricant de joujoux, il était devenu un ogre domestique, qui
avait passé toute sa vie à s'occuper des enfants, et était leur
implacable ennemi. Il méprisait tous les joujoux; il n'en aurait
pas acheté pour tout au monde. Dans sa malice, il se plaisait à
donner l'expression la plus grimaçante aux fermiers qui
conduisaient les cochons au marché, au crieur public qui
recherchait les consciences de procureurs perdues, aux vieilles
femmes qui raccommodaient des bas ou qui découpaient un pâté, et
autres personnages qui composaient son fond de boutique; son
esprit jouissait, quand il faisait des vampires, des diables à
ressorts enfoncés dans une boîte, destinés à faire peur aux
enfants. C'était son seul plaisir, et il se montrait grand dans
ces inventions. C'était un délice pour lui que d'inventer un
croquemitaine ou un sorcier. Il avait mangé de l'argent pour faire
fabriquer des verres de lanterne magique où le démon était
représenté sous la forme d'un homard à figure humaine. Il en avait
aussi perdu à faire faire des géants hideux. Il n'était pas
peintre, mais avec un morceau de craie il indiquait à ses artistes
par un simple trait, le moyen d'enlaidir la physionomie de ces
monstres, qui étaient capables de troubler l'imagination des
enfants de dix à douze ans pendant toutes leurs vacances.
Ce qu'il était pour les joujoux, il l'était, comme la plupart des
hommes, pour toutes les autres choses. Vous pouvez donc supposer
aisément que la grande capote verte qui descendait jusqu'au
mollet, et qui était boutonnée jusqu'au menton, enveloppait un
compagnon fort peu agréable.
Et pourtant, Tackleton le marchand de joujoux allait se marier;
oui il allait se marier en dépit de tout cela, et il allait
épouser une femme jeune et jolie.
Il n'avait pas du tout la mine d'un fiancé, dans la cuisine du
voiturier, avec sa figure sèche, sa taille ficelée dans sa
redingote, son chapeau rabattu sur le nez, ses mains fourrées au
fond de ses poches, son oeil ricaneur où semblait s'être
concentrée toute la noirceur de nombre de corbeaux. Pourtant il
allait se marier.
-- Dans trois jours, jeudi prochain, le dernier jour du premier
mois de l'année, ce sera mon jour de noce, dit Tackleton.
Ai-je dit qu'il avait toujours un oeil grand ouvert, et l'autre
presque fermé, et que l'oeil presque fermé était le plus
expressif? Je ne crois pas l'avoir dit.
-- C'est mon jour de noce, dit Tackleton en faisant sonner son
argent.
-- C'est aussi le nôtre, s'écria le voiturier.
-- Ha! ha! vraiment, dit Tackleton en riant. Vous faites
précisément un couple pareil à nous.
L'indignation de Dot à cette assertion présomptueuse ne peut se
décrire. Cet homme était fou.
-- Écoutez, dit Tackleton en poussant le voiturier du coude et le
tirant un peu à l'écart, vous serez de la noce; nous sommes
embarqués dans le même bateau.
-- Comment, dans le même bateau! dit le voiturier.
-- À peu de chose près, vous savez, dit Tackleton. Venez passer
une soirée avec nous auparavant.
-- Pourquoi? dit le voiturier étonné d'une hospitalité si
pressante.
-- Pourquoi? reprit l'autre, voilà une nouvelle manière de
recevoir une invitation! Pourquoi? pour se récréer, pour être en
société, vous savez, pour s'amuser.
-- Je croyais que vous n'étiez pas toujours sociable, dit le
voiturier avec sa franchise.
-- Allons, dit Tackleton, je vois qu'il ne sert de rien d'être
franc avec vous; c'est parce que votre femme et vous avez l'air
d'être parfaitement bien ensemble. Vous comprenez...
-- Non, je ne comprends pas, interrompit John, que voulez-vous
dire?
-- Eh bien! dit Tackleton, comme vous avez l'air de faire très bon
ménage, votre société fera un très bon effet sur mistress
Tackleton. Et quoique je ne crois pas que votre femme me voie de
très bon oeil, elle ne peut s'empêcher d'entrer dans mes vues, car
rien que son apparition avec vous fera l'effet que je désire.
Dites-moi donc que vous viendrez.
-- Nous nous sommes arrangés pour célébrer l'anniversaire de notre
jour de noce chez nous, nous nous le sommes promis. Vous savez que
le _chez soi_...
- Qu'est-ce que c'est que le _chez soi_? s'écria Tackleton, quatre
murs et un plafond. -- Vous avez un grillon? Pourquoi ne les tuez-
vous pas? je les tue, moi; je déteste ce cri. -- il y a quatre
murs et un plafond chez moi; venez-y.
-- Vous tuez les grillons? dit John.
-- Je les écrase, répondit l'autre en frappant le sol du talon.
Vous viendrez, n'est-ce pas? C'est autant votre intérêt que le
mien que les femmes se persuadent l'une à l'autre qu'elles sont
contentes et qu'elles ne peuvent pas être mieux. Je les connais.
Tout ce qu'une femme dit, une autre femme est aussitôt déterminée
à le croire. Il y a entre elles un esprit d'émulation tel que, si
votre femme dit: «Je suis la plus heureuse femme du monde, mon
mari est le meilleur des maris, et je suis folle de lui», ma femme
dira la même chose de moi à la vôtre, et plus encore, elle la
croira à moitié.
-- Voudriez-vous dire qu'elle ne le pense pas? demanda le
voiturier.
-- Qu'elle ne pense pas quoi? s'écria Tackleton avec un rire
sardonique.
Le voiturier avait envie d'ajouter: «Qu'elle n'est pas folle de
vous,» mais en voyant son oeil à demi fermé, et une physionomie si
peu faite pour exciter l'affection, il dit: -- Qu'elle ne le croit
pas?
-- Ah! vous plaisantez, dit Tackleton.
Mais le voiturier dont l'esprit était trop lent pour comprendre la
signification de ses paroles, regarda Tackleton d'un air si
sérieux, que celui-ci se crut obligé d'être un peu plus explicite.
-- J'ai le goût d'épouser une femme jeune et jolie dit-il; c'est
mon goût et j'ai les moyens de le satisfaire. C'est mon caprice.
Mais..., regardez.
Tackleton montrant du doigt Dot assise devant le feu, le menton
appuyé sur sa main, et regardant la flamme d'un air pensif. Les
regards du voiturier se portèrent alternativement de sa femme sur
Tackleton, et de Tackleton sur sa femme.
-- Elle vous respecte et vous obéit, sans doute, dit Tackleton;
eh! bien, comme je ne suis pas un homme à grands sentiments, cela
me suffit. Mais croyez-vous qu'il n'y ait rien de plus en elle?
-- Je crois, répondit le voiturier, que si un homme me disait
qu'il n'y a rien de plus, je le jetterais par la fenêtre.
-- C'est bien cela, dit l'autre avec sa promptitude ordinaire.
J'en suis sûr. Je ne doute pas que vous le feriez. J'en suis
certain. Bonsoir. Je vous souhaite de bons rêves.
Le brave voiturier était abasourdi, et ces paroles l'avaient mis
mal à l'aise, malgré lui. Il ne put s'empêcher de le montrer à sa
manière.
-- Bonsoir, mon cher ami, dit Tackleton d'un air de compassion. Je
m'en vais. Je vois qu'en réalité nous sommes logés tous deux à la
même enseigne. Ne viendrez-vous pas demain soir? Bon! Demain vous
sortirez pour faire des visites. Je sais où vous irez, et j'y
mènerai celle qui doit être ma femme. Cela lui fera du bien. Vous
y consentez? Merci. Qu'est-ce?
C'était un grand cri poussé par la femme du voiturier, un cri
aigu, perçant, qui fit retentir la cuisine. Elle s'était levée de
sa chaise, et elle était debout en proie à la terreur et à la
surprise.
-- Dot! cria le voiturier. Mary! Darling! Qu'est-ce qui est
arrivé?
Ils furent tous là dans un instant. Caleb, qui s'était appuyé sur
la caisse de gâteau, n'avait repris qu'imparfaitement sa lucidité
d'esprit en s'éveillant en sursaut, et saisit miss Slowbody par
les cheveux; mais il lui en demanda pardon aussitôt.
-- Mary! s'écria le voiturier en soutenant sa femme dans ses bras;
vous trouvez-vous mal? Qu'avez-vous? dites-le moi, ma chère.
Elle ne répondit qu'en frappant ses mains l'une contre l'autre, et
en partant d'un éclat de rire. Puis, se laissant glisser à terre,
elle se couvrit le visage de son tablier, et se mit à pleurer à
chaudes larmes. Ensuite, elle éclata encore de rire, après cela
elle poussa des cris; enfin elle dit qu'elle se sentait froide, et
elle se laissa ramener au près du feu. Le vieillard était debout
comme auparavant tout à fait calme.
-- Je suis mieux, John, dit-elle; je suis parfaitement remise;
je...
Mais John était du côté opposé, et elle avait le visage tourné
vers l'étrange vieillard, comme si elle s'adressait à lui. Sa tête
se dérangeait-elle?
-- Ce n'est qu'une imagination, mon cher John... quelque chose qui
m'a passé tout à coup devant les yeux; je ne sais ce que c'était.
Cela est passé, tout à fait passé.
-- Je suis charmé que ce soit passé, dit Tackleton, en jetant un
regard expressif autour de la cuisine. Mais qu'est-ce que ce
pouvait être? Caleb, quel est cet homme à cheveux gris?
-- Je ne le connais pas, monsieur, répondit Caleb tout bas. Je ne
l'ai jamais vu de ma vie. Une bonne figure pour un casse-noisette;
tout à fait un nouveau modèle. En lui faisant une mâchoire
inférieure qui pendrait jusque sur son gilet, il serait très
original.
-- Il n'est pas assez laid, dit Tackleton.
-- Ou bien pour un serre-allumettes, continua Caleb absorbé dans
ses réflexions. Quel modèle! On lui ouvrirait la tête pour lui
mettre des allumettes, et on lui tournerait les talons en l'air
pour les y frotter. Cela ferait très bien sur une cheminée de
bonne maison.
-- Ce n'est pas assez laid, dit M. Tackleton. Allons Caleb, venez
avec moi et portez-moi cette boîte. J'espère que vous allez bien
maintenant, mistress Peerybingle?
-- Oh! tout est passé, répondit la petite femme, en faisant un
geste comme pour le repousser. Bonsoir.
-- Bonsoir, madame; bonsoir, John Peerybingle. Caleb, prenez garde
à la boîte. Je vous tuerais, si vous la laissiez tomber. Que la
nuit est noire! et comme le temps est devenu encore plus mauvais!
Bonsoir.
Et il partit, après avoir jeté un dernier regard tout autour de la
cuisine. Caleb le suivit, en portant le gâteau de mariage sur sa
tête.
Le voiturier avait été tellement mis hors de lui par le cri de sa
femme, et dans son inquiétude il avait été tellement absorbé par
les soins qu'il lui donnait, qu'il avait presque oublié
l'étranger, qui se trouvait maintenant la seule personne qui ne
fut pas de la maison.
John dit à Dot: -- Vous voyez que ni M. Tackleton, ni Caleb ne
l'ont réclamé. Il faut que je lui fasse savoir qu'il est temps de
s'en aller.
Au même instant, l'étranger s'avançant vers lui, lui dit: --
Pardon, mon ami, je crains que votre femme n'ait été indisposée.
Je regrette de vous donner de l'embarras, mais ne voyant pas
arriver le serviteur que mon infirmité me rend indispensable, je
redoute quelque méprise. Le temps, qui m'a rendu si utile l'abri
de votre voiture, continue à être mauvais. Seriez-vous assez bon
pour me faire dresser un lit ici?
La pantomime de l'étranger, qui avait montré ses oreilles en
parlant de son infirmité, avait donné plus de force à ses paroles.
-- Oui, certainement, répondit Dot avec empressement.
-- Oh! dit le voiturier surpris de la promptitude avec laquelle ce
consentement avait été donné. Bien! je n'ai rien à objecter mais
cependant je ne suis pas sûr que...
-- Chut, mon cher John, interrompit-elle.
-- Bah! il est sourd comme une pierre, reprit John.
-- Je le sais, mais... Oui, monsieur. Oui, certainement. Je vais
lui dresser un lit tout de suite. John.
Comme elle courait pour exécuter cette promesse, le trouble de son
esprit et l'agitation de ses manières étaient si étranges, que le
voiturier la regarda tout ébahi.
-- Les mamans vont donc faire les lits! dit miss Slowbody au baby
avec ses pluriels absurdes; ses cheveux tomberont tout ébouriffés
quand elles ôteront les bonnets, et les bonnes amies assises
auprès du feu auront peur.
Avec cette attention à des bagatelles qu'accompagne souvent
l'inquiétude d'esprit, le voiturier tout en se promenant de long
en large, répéta maintefois mentalement ces paroles absurdes. Il
les répéta si souvent qu'il les apprit par coeur, et il les
récitait comme une leçon, lorsque Tilly Slowbody, après avoir
frictionné avec la main la tête de l'enfant, lui rattacha son
bonnet.
-- Nos chères amies assises au coin du feu ont eu peur. Qu'est-ce
qui a donc pu faire peur à Dot? je ne puis me le figurer,
murmurait le voiturier en allant et venant dans la cuisine.
Il se rappelait les insinuations du marchand de joujoux, et elles
remplissaient son coeur d'un malaise vague et indéfinissable. En
vain il cherchait à bannir ce souvenir, mais M. Tackleton était un
esprit vif et rusé, tandis que le voiturier ne pouvait s'empêcher
de reconnaître qu'il n'était lui-même qu'un homme à conception
lente, pour qui une indication incomplète ou interrompue était une
vraie torture. Ce n'était pas qu'il voulût rattacher la conduite
si extraordinaire de sa femme à aucune des paroles de
M. Tackleton, mais ces deux choses sans relation apparente entre
elles, ne cessaient pas de se représenter à son esprit d'une
manière inséparable.
Le lit fut bientôt prêt; et l'étranger, refusant tout autre
rafraîchissement qu'une tasse de thé, se retira. Alors Dot, tout à
fait remise, dit-elle, arrangea pour son mari la grande chaise au
coin de la cheminée, chargea sa pipe et la lui remit, et s'assit à
côté de lui sur son tabouret placé comme d'habitude sur le foyer.
Elle aimait bien ce tabouret, dit-elle, elle aurait toujours voulu
y être assise sur ce petit tabouret mignon qu'elle préférait à
tout autre siège.
Elle était la femme du monde la plus capable de charger une pipe.
Il y avait du plaisir à la voir introduire ses jolis doigts dans
le fourneau, souffler dans le tuyau pour le nettoyer, et puis y
souffler encore une douzaine de fois, comme si elle ne savait
qu'il n'y avait plus rien à en faire sortir, le mettre devant son
oeil comme une lunette d'approche, et regarder à travers avec
mignardise. Elle déployait un vrai art à bourrer les fourneaux de
tabac, et elle mettait de l'art, oui vraiment, de l'art, lorsque
le voiturier avait mis la pipe à la bouche, à mettre le feu à la
pipe avec un papier allumé, sans jamais brûler le nez de son mari,
quoiqu'elle en approchât de fort près.
Le Grillon et la bouilloire, se remettant à chanter,
reconnaissaient aussi cet art. Le feu, qui brillait d'un nouvel
éclat le reconnaissait. Le petit faucheur de la pendule, dont le
travail n'attirait l'attention de personne, le reconnaissait. Et
celui qui le reconnaissait le mieux c'était le voiturier, dont le
visage s'épanouissait au milieu du tourbillon de fumée.