pour les établir ces règles. C’est de la pratique qu’on les a toujours
prises. Ainsi, dans le poëme épique, on est parti de l’_Iliade_ pour
trouver les règles: et le raisonnement que l’on a fait, pour prouver
qu’elles s’y trouvaient, est assurément un des plus curieux qui soient
jamais tombés dans l’esprit des hommes. On a dit que puisqu’Homère
avait atteint la perfection en remplissant telles et telles conditions,
ces conditions devaient être regardées comme nécessaires partout, pour
tout et pour toujours. On n’a oublié en cela qu’un des caractères les
plus essentiels de la poésie et de l’esprit humain: on n’a pas vu que
tout poëte, digne de ce nom, saisit précisément dans le sujet qu’il
traite les conditions et les caractères qui lui sont propres; et qu’à
un but déterminé et spécial il ne manque jamais d’approprier des moyens
également spéciaux. Aussi les règles générales que l’on a tirées, Dieu
sait comment, de l’_Iliade_, pour les imposer à tout poëme sérieux
de longue haleine, se sont trouvées non seulement gratuites, mais
inapplicables relativement à beaucoup de productions du premier ordre,
par la raison que les auteurs de celles-ci ont vu dans leur sujet, ainsi
qu’Homère dans le sien, ce que ce sujet avait de propre et d’individuel;
par la raison que, comme Homère, ils se sont conformés, dans l’exécution,
à cette vue première, à cette perception rapide et simultanée des moyens
qui convenaient à leur but. Il a dû arriver de la sorte aux théoristes
de trouver, dans bien des poëmes épiques, des choses qu’ils n’avaient
ni prévues ni soupçonnées, puisqu’elles n’étaient pas dans l’_Iliade_.
Mais les théoristes de l’épopée ont l’air d’avoir été plus accommodans
que ceux du drame: ils ont admis des exceptions aux règles déduites de
l’_Iliade_, pour les sujets qui ne se prêtaient pas à ces règles: et,
comme ces exceptions ne laissent pas d’être nombreuses, sont même plus
nombreuses que les cas réguliers, il y a vraiment lieu à se féliciter de
cette condescendance de la part des régulateurs de l’épopée.
Parmi les ouvrages modernes qui approchent le plus de l’idéal convenu
pour le poëme épique, et qui sont regardés comme classiques dans l’Europe
entière, il y en a trois, je crois, où l’on est parvenu, tant bien que
mal, à trouver l’application des règles homériques, et le vrai type du
genre; ce sont la _Jérusalem délivrée_, la _Lusiade_ et la _Henriade_:
mais, pour la _Divine comédie_ et le _Roland furieux_, pour le _Paradis
perdu_, la _Messiade_ et tant d’autres poëmes, les critiques ont eu beau
se tourmenter à leur faire une case dans leurs théories, ils n’ont pu
en venir à bout; ces poëmes leur ont toujours échappé par quelque côté.
Dans le premier, on a cherché en vain une certaine unité conforme à
l’idée générale que l’on s’en était faite; dans le second, on n’a pas su
au juste quel était le protagoniste; dans l’autre, enfin, les événemens
n’étaient pas du genre épique proprement dit: si bien que l’on a fini
par ne plus savoir de quel titre qualifier ces compositions indociles;
tout ce dont on est convenu à leur égard, c’est qu’elles n’avaient pas
moins d’agrémens ou moins de beautés que les modèles auxquels elles ne
ressemblaient pas. Le plus plaisant est que les critiques, au lieu de se
donner tant de peine pour essayer de ranger sous une dénomination commune
tant de poëmes divers, ne se soient jamais avisés de réfléchir que cette
dénomination n’existait pas _à priori_, et que le vrai titre de chacun de
ces poëmes était celui que lui avait donné son auteur. Mais cela était
trop complexe, trop opposé a l’idée commode de l’unité; il fallait à
la théorie, pour la mettre à son aise, un nom de genre pour les poëmes
épiques. Mais il eût fallu pour cela que la théorie devançât la pratique:
alors plus d’exceptions obligées, et partant plus de difficultés, plus
d’embarras.
Forcés de reconnaître des exceptions, les critiques épiques ont du moins
essayé de les limiter et de les restreindre, combattant encore ainsi pour
l’honneur des règles, alors même qu’ils semblaient les sacrifier: ils ont
déclaré qu’ils voulaient accorder le privilège de violer ces règles, mais
qu’ils ne voulaient l’accorder qu’à de grands génies. Y pensaient ils
bien? Si ce sont les grands génies qui violent les règles, quelle raison
restera-t-il de présumer qu’elles sont fondées sur la nature, et qu’elles
sont bonnes à quelque chose?
Il est impossible de tromper un homme de goût sur l’unité de lieu, et
difficile de le tromper sur celle de temps. Aussitôt que, dans votre
pièce, une décoration change, il vous prend en flagrant délit, et il est
prouvé dès lors que vous ne connaissez pas les premiers élémens de l’art.
Et par respect pour qui supporterait-on à perpétuité cette gêne? Par
respect pour quelques commentateurs d’Aristote? Ah! si Aristote le
savait! Mais n’est-il pas bien démontré aujourd’hui qu’il n’a jamais
songé a prescrire à la tragédie les règles qui lui ont été imposées en
son nom, et que l’on a abusé de son autorité pour établir un déplorable
despotisme? Si ce philosophe revenait, et qu’on lui présentât nos axiomes
dramatiques comme issus de lui, ne leur ferait-il pas le même accueil
que fait M. de Pourceaugnac à ces jeunes Languedociens et à ces jeunes
Picards dont ou veut à toute force qu’il se déclare le père? Voyez,
Monsieur, par quelles voies ces règles se sont glissées dans le théâtre
français. C’est d’Aubignac qui le premier en France s’avisa de croire que
l’on n’aurait jamais de tragédie à moins de les adopter; c’est Mairet
qui le premier les mit en pratique; c’est Chapelain qui fut chargé des
négociations auxquelles il fallut recourir pour vaincre la répugnance des
comédiens à jouer une pièce où ces règles étaient observées. Ce sont ces
règles qui, à peine nées, ont donné à Scudéri le pouvoir de faire passer
de mauvaises nuits à ce bon et grand Corneille. Corneille s’est débattu
quelque temps sous le joug, et ne l’a à la fin subi qu’en frémissant;
Racine l’a porté dans toute sa rigueur: car braver une erreur qui est
dans la vigueur de la jeunesse, cela ne vient à la tête de personne. Les
esprits les plus éclairés et les plus indépendans sont les derniers
à lutter contre un préjugé qui va s’établir; ils sont les premiers à
s’élever contre un préjugé qui a long-temps régné: il ne leur est pas
donné de faire plus. Racine a donc porté le joug; mais on ne voit pas
qu’il l’ait aimé. Et quelle raison aurait-il eue de l’aimer? quelle
obligation a-t-il aux règles de d’Aubignac? quelles beautés leur doit-il?
Il serait plus facile de dire en quoi elles ont contrarié et gêné son
admirable talent que de faire voir comment elles l’ont aidé. On ne
soutiendra pas peut-être que ce talent, si complet et si sûr, se serait
égaré en s’exerçant dans un champ plus vaste. Il y aurait, je pense, plus
de justice à présumer que, plus libre dans son art, Racine n’eût pas
pour cela abusé des heureux dons de la nature; qu’en traitant des sujets
plus relevés et plus graves il n’aurait rien perdu de cette rectitude de
jugement, de cette délicatesse de goût, qui lui font toujours trouver ce
qu’il y a de plus fort dans le vrai, de plus exquis dans le naturel. Il
est permis de croire que l’amour n’était pas l’unique passion qu’il pût
faire parler avec éloquence; qu’avec plus de moyens de pénétrer dans les
profondeurs de l’histoire, et de suivre la marche franche et naturelle
des événemens tragiques, il n’aurait pas oublié le secret de ce style
enchanteur, où l’art se cache dans la perfection, où l’élégance est
toujours au profit de la justesse, où l’on reconnaît à chaque trait le
reflet d’un sentiment profond qui démêle toutes les nuances des idées et
des objets, avec le don de s’arrêter constamment aux plus poétiques.
Mais Racine, entend-on dire tous les jours, Racine et bien d’autres
poëtes qui, pour n’être pas ses égaux, ne sont cependant pas des
écrivains vulgaires, ont examiné les règles dont il s’agit, ils s’y
sont soumis; et n’y-a-t-il pas un orgueil intolérable à croire que l’on
voit plus juste et plus loin qu’eux, que de tels hommes se sont laissés
garrotter par des liens que le moindre effort de leur raison aurait dû
briser? Eh non, il n’y a pas d’orgueil à se croire, en certaines choses,
plus éclairé que les grands hommes qui nous ont précédés. Chaque erreur
a son temps et, pour ainsi dire, son règne, pendant lequel elle subjugue
les esprits les plus élevés: des hommes supérieurs ont cru pendant
des siècles aux sorciers, et il n’y a assurément aujourd’hui d’orgueil
pour personne a se prétendre plus éclairé qu’eux sur le point de la
sorcellerie.
Une fois ces règles adoptées, voyez, Monsieur, tout ce qu’il a fallu
faire pour les soutenir; que de nouveaux argumens on a dû chercher à
chaque nouvelle attaque! comme on a été obligé de trouver de nouveaux
étais pour soutenir un édifice toujours chancelant sur ses bases! à
quelles concessions arbitraires il a fallu en venir de temps à autre dans
la théorie, sans avantage décisif pour la pratique! Vous même, Monsieur,
en voulant raisonner sur ces règles plus exactement qu’on ne l’avait
fait jusqu’ici, vous avez été obligé d’en altérer un peu la formule
sacramentelle[1055]. Vous avez substitué le terme d’_unité de jour_ à
celui d’_unité de temps_, et j’ose présumer que c’est pour avoir senti
l’absurdité d’un terme qui ne signifie rien, s’il exprime autre chose
que la conformité entre le temps réel de la représentation et le temps
fictif que l’on attribue à l’action. Dans ce cas même, ce terme baroque
d’unité de temps ne rend pas l’idèe d’une manière précise. Vous avez donc
bien fait de l’abandonner; mais celui que vous y substituez, en exprimant
une idée fort nette, ne laisse que mieux voir ce qu’il y a d’arbitraire
dans la règle énoncée. On comprend fort bien ce que veut dire unité de
jour, mais on est de suite tenté de s’écrier pourquoi justement un jour?
J’ose même vous annoncer qu’il vous faudra changer aussi le terme d’unité
de lieu; car il ne peut signifier que la permanence de l’action dans le
lieu où l’on a une fois introduit le spectateur. Mais si vous admettez,
Monsieur, que l’on puisse transporter le lieu de l’action, au moins
à de petites distances, il faut trouver un terme qui exprime quelque
autre chose que la stricte unité de lieu, puisque celle-là vous l’avez
sacrifiée. Ce n’est pas ici une dispute sur les mots; car le défaut
de l’expression et la difficulté d’en trouver une qui soit claire et
précise viennent de l’arbitraire, du vague et de l’oscillation de l’idée
même que l’on cherche à exprimer.
Vous paraissez, Monsieur, effrayé pour moi de la témérité qu’il y a
dans le projet de faire supporter, dans ma patrie, des tragédies qui
ne soient pas soumises à la règle des deux unités. «Qu’on juge après
cela», dites-vous, «du projet d’introduire une pareille innovation en
Italie!». Ce n’est pas sûrement à moi à vous dire de quelle manière
l’essai dramatique, dont vous avez eu la bonté de parler, a pu être
accueilli par mes compatriotes; mais, en thèse générale, je puis vous
assurer que les idées romantiques ne sont pas si discréditées en Italie
que vous paraissez le croire. Elles y sont fort débattues, et c’est déjà
un présage de triomphe pour le côté de la raison. Quelques écrivains,
dégoûtés de la pédanterie et du faux qui dominent dans les théories
reçues de la poésie et de la littérature en général, frappés des vérités
éparses dans quelques écrits français, allemands, anglais et italiens,
sur les doctrines du beau, ont donné une attention particulière à ces
questions. Sans adopter aucun des divers systèmes proposés par des
littérateurs philosophes, ils ont recueilli de toutes parts les idées qui
leur ont paru vraies, en ont séparé ce qui, à leur sens, tenait à des
circonstances locales, à des systèmes particuliers de philosophie, ou
même à des préjugés nationaux, et se sont ralliés à un principe général,
qu’ils ont exposé, enrichi de nouvelles preuves, et agrandi, ce me
semble, en laissant au principe et aux doctrines le nom de romantiques,
bien que ce nom ne représente pas pour eux le même ensemble d’idées
auquel il a été appliqué chez d’autres nations.
J’irais au delà de la vérité si je vous disais que leurs efforts ont
obtenu un plein succès. L’erreur ne se laisse nulle part, et dans aucun
genre, détruire en un jour. La torture a duré long-temps encore après
l’immortel traité _des délits et des peines_; cela reconnu, il faudrait
être bien impatient et bien egoïste pour se plaindre de la ténacité des
préjugés littéraires. Mais parmi les défenseurs de ces doctrines, dont je
suis fâché de ne pouvoir faire ici qu’une mention collective et rapide,
il se trouve des hommes particulièrement voués aux études philosophiques
et accoutumés à porter dans toute discussion les lumières qui résultent
d’un grand ensemble de connaissances: il s’y trouve des poëtes dont le
talent n’est pas contesté même par ceux qui ne partagent pas encore
leurs principes littéraires; des poëtes, dont les uns ont fait valoir
ce talent pour populariser leur doctrine poétique, et dont d’autres
l’ont déjà justifiée par d’heureux essais. On a vu d’excellens esprits,
prévenus d’abord contre ces doctrines, finir par les adopter. L’erreur
est déjà troublée dans sa possession, avec le temps elle sera dépossédée;
et puisqu’il est assez ordinaire aux hommes qui abandonnent de guerre
lasse les vieilles erreurs, d’outrer les vérités nouvelles qu’ils sont
forcés d’adopter, et de les interpréter avec une rigueur pédantesque,
comme pour se donner l’air de ne pas arriver trop tard à leur secours,
je ne désespère pas de voir le jour où les romantiques[1056] actuels de
l’Italie s’entendront reprocher de n’être pas assez romantiques.
Le règne des erreurs grandes et petites[1057] me semble avoir deux
périodes bien distinctes. Dans la première, c’est comme étant la vérité
qu’elles triomphent; elles sont admises sans discussion, prêchées
avec assurance; on les affirme, on[1058] les impose; on en fait des
règles, et l’on se contente de rappeler, sans aucun raisonnement, à
l’observance[1059] de ces règles ceux qui s’en écartent dans la pratique.
S’il se rencontre quelqu’un d’assez[1060] hardi pour les rejeter[1061],
pour les attaquer, on dit sèchement qu’il[1062] ne mérite pas de
réponse, et l’on s’en tient là[1063]. Mais peu à peu ces hommes qui ne
méritent pas de réponse augmentent en nombre; ils en réclament, ils en
exigent une[1064], et font[1065] tant de bruit que l’on ne peut plus
faire semblant de ne pas les entendre; on est forcé de croire[1066]
à leur existence, et il n’est plus permis[1067] de dire qu’on les a
confondus quand on les a appelés des hommes à paradoxe. Alors il paraît
des écrivains (et, par je ne sais quelle fatalité, ce sont toujours des
hommes d’esprit), qui, par des argumens auxquels personne n’avait songé,
prennent à tâche de prouver[1068] que la chose dont on conteste la vérité
est d’une incontestable utilité[1069]; qu’il ne faut pas en examiner le
principe à la rigueur; que, dans la guerre qu’on lui fait, il y a quelque
chose de léger, de puéril même[1070]; que les raisons que l’on[1071]
entasse, pour en démontrer la fausseté, sont d’une évidence tout-à-fait
vulgaire, presque niaises.[1072] Ils vous disent qu’il ne faut pas
s’arrêter à l’apparence,[1073] mais bien chercher,[1074] dans la durée de
cette opinion, les raisons de sa convenance, et la preuve de son utilité
dans l’heureuse application qu’en ont faite des hommes qui étaient bien
d’autres génies que les hommes d’à présent.[1075]
Quand elles en sont à cette seconde époque, les erreurs ont peu de temps
à vivre: une fois dépostées de leurs premiers retranchemens, elles ne
peuvent plus s’y rétablir. Or, je ne serais pas loin de croire que la
règle des deux unités en est à sa seconde période; on ne prétend plus la
fonder sur l’idée de l’illusion et de la vraisemblance, idée absolue, et
avec laquelle il n’y aurait pas lieu à transiger; mais cette idée n’est
pas soutenable, la fausseté en est reconnue. Il faut donc prouver que les
règles n’étant pas nécessaires par elles-mêmes, le sont du moins pour
obtenir certains effets réputés avantageux, et qui dépendent de leur
observance. Elles se trouvent dès lors dans une position nouvelle, qui
paraît encore assez bonne; elles y sont défendues par des hommes habiles,
je le sais: mais dans ce changement de position je ne puis voir qu’un
pas, et même un grand pas de l’erreur à la vérité.
Oserai-je vous dire, Monsieur, qu’en France même, où les règles dont
nous parlons paraissent si affermies, où l’on est accoutumé à les voir
appliquées à des chefs-d’oeuvre hors de toute comparaison dans le système
suivant lequel ils ont été conçus, et qui ne périront jamais, oserai-je
vous dire que l’époque de leur décadence n’est probablement pas bien
éloignée? Ce qui me porte à le croire, c’est la tendance historique,
que le théâtre français semble prendre depuis quelque temps. Des essais
isolés, et suivis quelquefois d’un succès éphémère, avaient bien paru à
d’autres époques; mais jamais la tendance n’avait été décidée, et les
causes en sont bien connues et seraient bien aisées à dire. Mais, de
nos jours, nous avons des tragédies historiques auxquelles des succès
soutenus et brillans ont déjà promis le suffrage de la postérité;
aujourd’hui, de beaux talens sont entrés dans cette carrière, et semblent
avoir ouvert à l’art dramatique une période nouvelle, qui ne sera pas
moins glorieuse que la précédente. Or, je m’abuse fort, ou, à mesure que
l’art théâtral fera de nouveaux pas dans le vaste champ de l’histoire,
on aura plus d’occasions de constater les inconvéniens de la règle des
deux unités; et les hommes nés avec du génie en viendront à la fin à
s’indigner des entraves qui les empêcheraient de rendre fidèlement les
conceptions où ils verraient leur gloire et les progrès de l’art. Ils
sentiront l’étrange duperie qu’il y aurait, pour eux, à renoncer aux
matériaux tragiques si imposans, si variés, qui leur sont donnés par la
nature et la réalité, pour en forger de romanesques. Dans tous les temps,
dans tous les pays, ils trouveront des hommes que l’énergie de leur
caractère a poussés hors de la sphère commune, qui ont échoué ou réussi
dans de grandes choses, et donné les mesures des forces humaines. Ces
heureux talens se demanderont avec impartialité si les poëtes dramatiques
qui ont méprisé les règles,[1076] et les nations qui admirent ces
poëtes, sont effectivement, comme on l’a tant dit, des poëtes et des
nations barbares. Ils examineront cette loi qui aura tyrannisé leurs
devanciers; ils remonteront à son origine; ils verront quels hommes
l’ont rendue, pour quels motifs elle l’a été, et s’indigneront de la
proposition de continuer à y obéir. Si général que puisse être le préjugé
dominant, il leur faudra moins de courage pour s’y soustraire, quand ils
songeront que la plupart des poëtes dont les ouvrages leur ont survécu,
ont eu aussi quelque préjugé à vaincre, et ne sont devenus immortels
qu’en bravant leur siècle en quelque chose.
Il est d’ailleurs impossible que ce préjugé ne s’affaiblisse pas de
jour en jour; le goût toujours croissant des études historiques finira
par modifier aussi les idées des spectateurs, et par rendre rares et
difficiles les succès de théâtre qui ne sont fondés que sur l’ignorance
du parterre. L’histoire paraît enfin devenir une science; on la refait
de tous côtés; on s’aperçoit que ce que l’on a pris jusqu’ici pour elle
n’a guère été qu’une abstraction systématique, qu’une suite de tentatives
pour démontrer des idées fausses ou vraies, par des faits toujours plus
ou moins dénaturés par l’intention partielle à laquelle on a voulu
les faire servir. Dans le jugement du passé, dans l’appréciation des
anciennes moeurs, des anciennes lois et des anciens peuples, de même
que dans les théories des arts, ce sont les idées de convention et la
prétention vaniteuse d’atteindre un but exclusif et isolé, qui ont dominé
et faussé l’esprit humain.
A mesure que le public verra plus clair dans l’histoire, il s’y
affectionnera davantage, et sera plus disposé à la préferer aux fictions
individuelles. Accoutumé à trouver, dans la connaissance des événemens,
des causes simples, vraies et variées à l’infini, il ne demandera pas
mieux que de les voir développer sur la scène; il finira même, je crois,
par s’étonner et par murmurer, si, assistant à une tragédie dont le sujet
lui est connu, il s’aperçoit que, pour ne pas heurter un préjugé, on a
négligé les incidens les plus frappans et les plus relevés de ce sujet.
Déjà des tentatives hardies ont été faites sur la scène française pour
transporter l’action des bornes de la règle à celles de la nature; et
ces tentatives, repoussées avec une colère qui aurait bien voulu être
du mépris, ont du moins manifesté un commencement de volonté de secouer
le joug. Mais des transgressions plus prudentes n’ont reçu que des
applaudissemens; et, pour peu que les écrivains qui se les sont permises
veuillent et sachent mettre à profit l’ascendant que donnent des succès
obtenus pour en obtenir d’autres, je crois qu’il ne tient qu’à eux
d’arriver à détruire la loi à force d’amendemens. Mais, si cela arrive,
où s’arrêtera-t-on? On n’ira pas trop loin; la nature y a pourvu; elle a
posé des bornes, et l’art du poëte consiste à les connaître. Ces bornes
sont la faiblesse même de l’homme; sa vie est trop courte; l’influence
de sa volonté est trop facilement resserrée par les obstacles les plus
prochains; l’énergie de ses facultés, la force même de sa conception,
diminuent trop à mesure qu’elles agissent sur des objets plus éloignés
et plus épars, pour qu’une action humaine puisse jamais s’étendre et se
prolonger au delà de certaines limites. Ainsi, tout poëte qui aura bien
compris l’unité d’action verra dans chaque sujet la mesure de temps et
de lieu qui lui est propre; et, après avoir reçu de l’histoire une idée
dramatique, il s’efforcera de la rendre fidèlement, et pourra dès-lors
en faire ressortir l’effet moral. N’étant plus obligé de faire jouer
violemment et brusquement les faits entre eux, il aura le moyen de
montrer, dans chacun, la véritable part des passions. Sûr d’intéresser à
l’aide de la vérité, il ne se croira plus dans la nécessité d’inspirer
des passions au spectateur pour le captiver; et il ne tiendra qu’à lui
de conserver ainsi à l’histoire son caractère le plus grave et le plus
poétique, l’impartialité.
Ce n’est pas, il faut le dire, en partageant le délire et les angoisses,
les désirs et l’orgueil des personnages tragiques, que l’on éprouve le
plus haut degré d’émotion; c’est au-dessus de cette sphère étroite et
agitée, c’est dans les pures régions de la contemplation désintéressée,
qu’à la vue des souffrances inutiles et des vaines jouissances des
hommes, on est plus vivement saisi de terreur et de pitié pour soi-même.
Ce n’est pas en essayant de soulever, dans des âmes calmes, les orages
des passions, que le poëte exerce son plus grand pouvoir. En nous faisant
descendre, il nous égare et nous attriste. A quoi bon tant de peine pour
un tel effet? Ne lui demandons que d’être vrai, et de savoir que ce n’est
pas en se communiquant à nous que les passions peuvent nous émouvoir
d’une manière qui nous attache et nous plaise, mais en favorisant en
nous le développement de la force morale à l’aide de laquelle on les
domine et les juge. C’est de l’histoire que le poëte tragique peut faire
ressortir, sans contrainte, des sentimens humains; ce sont toujours les
plus nobles, et nous en avons tant besoin! C’est à la vue des passions
qui ont tourmenté les hommes, qu’il peut nous faire sentir ce fond
commun de misère et de faiblesse qui dispose à une indulgence, non de
lassitude ou de mépris, mais de raison et d’amour. En nous faisant
assister à des événemens qui ne nous intéressent pas comme acteurs, où
nous ne sommes que témoins, il peut nous aider à prendre l’habitude de
fixer notre pensée sur ces idées calmes et grandes qui s’effacent et
s’évanouissent par le choc des réalités journalières de la vie, et qui,
plus soigneusement cultivées et plus présentes, assureraient sans doute
mieux notre sagesse et notre dignité. Qu’il prétende, il le doit, s’il
le peut, à toucher fortement les âmes; mais que ce soit en vivifiant, en
développant l’idéal de justice et de bonté que chacune porte en elle,
et non en les plongeant à l’étroit dans un idéal de passions factices;
que ce soit en élevant notre raison, et non en l’offusquant, et non en
exigeant d’elle d’humilians sacrifices, au profit de notre mollesse et de
nos préjugés!
Pour terminer cette lettre déjà si longue, permettez-moi, Monsieur, de
vous exprimer un sentiment bien agréable que m’a fait éprouver l’article
dans lequel vous avez combattu mes opinions littéraires.