Remarquez, je vous prie, Monsieur, sur quels principes on s’est fondé

pour les établir ces règles. C’est de la pratique qu’on les a toujours

prises. Ainsi, dans le poëme épique, on est parti de l’_Iliade_ pour

trouver les règles: et le raisonnement que l’on a fait, pour prouver

qu’elles s’y trouvaient, est assurément un des plus curieux qui soient

jamais tombés dans l’esprit des hommes. On a dit que puisqu’Homère

avait atteint la perfection en remplissant telles et telles conditions,

ces conditions devaient être regardées comme nécessaires partout, pour

tout et pour toujours. On n’a oublié en cela qu’un des caractères les

plus essentiels de la poésie et de l’esprit humain: on n’a pas vu que

tout poëte, digne de ce nom, saisit précisément dans le sujet qu’il

traite les conditions et les caractères qui lui sont propres; et qu’à

un but déterminé et spécial il ne manque jamais d’approprier des moyens

également spéciaux. Aussi les règles générales que l’on a tirées, Dieu

sait comment, de l’_Iliade_, pour les imposer à tout poëme sérieux

de longue haleine, se sont trouvées non seulement gratuites, mais

inapplicables relativement à beaucoup de productions du premier ordre,

par la raison que les auteurs de celles-ci ont vu dans leur sujet, ainsi

qu’Homère dans le sien, ce que ce sujet avait de propre et d’individuel;

par la raison que, comme Homère, ils se sont conformés, dans l’exécution,

à cette vue première, à cette perception rapide et simultanée des moyens

qui convenaient à leur but. Il a dû arriver de la sorte aux théoristes

de trouver, dans bien des poëmes épiques, des choses qu’ils n’avaient

ni prévues ni soupçonnées, puisqu’elles n’étaient pas dans l’_Iliade_.

Mais les théoristes de l’épopée ont l’air d’avoir été plus accommodans

que ceux du drame: ils ont admis des exceptions aux règles déduites de

l’_Iliade_, pour les sujets qui ne se prêtaient pas à ces règles: et,

comme ces exceptions ne laissent pas d’être nombreuses, sont même plus

nombreuses que les cas réguliers, il y a vraiment lieu à se féliciter de

cette condescendance de la part des régulateurs de l’épopée.

Parmi les ouvrages modernes qui approchent le plus de l’idéal convenu

pour le poëme épique, et qui sont regardés comme classiques dans l’Europe

entière, il y en a trois, je crois, où l’on est parvenu, tant bien que

mal, à trouver l’application des règles homériques, et le vrai type du

genre; ce sont la _Jérusalem délivrée_, la _Lusiade_ et la _Henriade_:

mais, pour la _Divine comédie_ et le _Roland furieux_, pour le _Paradis

perdu_, la _Messiade_ et tant d’autres poëmes, les critiques ont eu beau

se tourmenter à leur faire une case dans leurs théories, ils n’ont pu

en venir à bout; ces poëmes leur ont toujours échappé par quelque côté.

Dans le premier, on a cherché en vain une certaine unité conforme à

l’idée générale que l’on s’en était faite; dans le second, on n’a pas su

au juste quel était le protagoniste; dans l’autre, enfin, les événemens

n’étaient pas du genre épique proprement dit: si bien que l’on a fini

par ne plus savoir de quel titre qualifier ces compositions indociles;

tout ce dont on est convenu à leur égard, c’est qu’elles n’avaient pas

moins d’agrémens ou moins de beautés que les modèles auxquels elles ne

ressemblaient pas. Le plus plaisant est que les critiques, au lieu de se

donner tant de peine pour essayer de ranger sous une dénomination commune

tant de poëmes divers, ne se soient jamais avisés de réfléchir que cette

dénomination n’existait pas _à priori_, et que le vrai titre de chacun de

ces poëmes était celui que lui avait donné son auteur. Mais cela était

trop complexe, trop opposé a l’idée commode de l’unité; il fallait à

la théorie, pour la mettre à son aise, un nom de genre pour les poëmes

épiques. Mais il eût fallu pour cela que la théorie devançât la pratique:

alors plus d’exceptions obligées, et partant plus de difficultés, plus

d’embarras.

Forcés de reconnaître des exceptions, les critiques épiques ont du moins

essayé de les limiter et de les restreindre, combattant encore ainsi pour

l’honneur des règles, alors même qu’ils semblaient les sacrifier: ils ont

déclaré qu’ils voulaient accorder le privilège de violer ces règles, mais

qu’ils ne voulaient l’accorder qu’à de grands génies. Y pensaient ils

bien? Si ce sont les grands génies qui violent les règles, quelle raison

restera-t-il de présumer qu’elles sont fondées sur la nature, et qu’elles

sont bonnes à quelque chose?

Il est impossible de tromper un homme de goût sur l’unité de lieu, et

difficile de le tromper sur celle de temps. Aussitôt que, dans votre

pièce, une décoration change, il vous prend en flagrant délit, et il est

prouvé dès lors que vous ne connaissez pas les premiers élémens de l’art.

Et par respect pour qui supporterait-on à perpétuité cette gêne? Par

respect pour quelques commentateurs d’Aristote? Ah! si Aristote le

savait! Mais n’est-il pas bien démontré aujourd’hui qu’il n’a jamais

songé a prescrire à la tragédie les règles qui lui ont été imposées en

son nom, et que l’on a abusé de son autorité pour établir un déplorable

despotisme? Si ce philosophe revenait, et qu’on lui présentât nos axiomes

dramatiques comme issus de lui, ne leur ferait-il pas le même accueil

que fait M. de Pourceaugnac à ces jeunes Languedociens et à ces jeunes

Picards dont ou veut à toute force qu’il se déclare le père? Voyez,

Monsieur, par quelles voies ces règles se sont glissées dans le théâtre

français. C’est d’Aubignac qui le premier en France s’avisa de croire que

l’on n’aurait jamais de tragédie à moins de les adopter; c’est Mairet

qui le premier les mit en pratique; c’est Chapelain qui fut chargé des

négociations auxquelles il fallut recourir pour vaincre la répugnance des

comédiens à jouer une pièce où ces règles étaient observées. Ce sont ces

règles qui, à peine nées, ont donné à Scudéri le pouvoir de faire passer

de mauvaises nuits à ce bon et grand Corneille. Corneille s’est débattu

quelque temps sous le joug, et ne l’a à la fin subi qu’en frémissant;

Racine l’a porté dans toute sa rigueur: car braver une erreur qui est

dans la vigueur de la jeunesse, cela ne vient à la tête de personne. Les

esprits les plus éclairés et les plus indépendans sont les derniers

à lutter contre un préjugé qui va s’établir; ils sont les premiers à

s’élever contre un préjugé qui a long-temps régné: il ne leur est pas

donné de faire plus. Racine a donc porté le joug; mais on ne voit pas

qu’il l’ait aimé. Et quelle raison aurait-il eue de l’aimer? quelle

obligation a-t-il aux règles de d’Aubignac? quelles beautés leur doit-il?

Il serait plus facile de dire en quoi elles ont contrarié et gêné son

admirable talent que de faire voir comment elles l’ont aidé. On ne

soutiendra pas peut-être que ce talent, si complet et si sûr, se serait

égaré en s’exerçant dans un champ plus vaste. Il y aurait, je pense, plus

de justice à présumer que, plus libre dans son art, Racine n’eût pas

pour cela abusé des heureux dons de la nature; qu’en traitant des sujets

plus relevés et plus graves il n’aurait rien perdu de cette rectitude de

jugement, de cette délicatesse de goût, qui lui font toujours trouver ce

qu’il y a de plus fort dans le vrai, de plus exquis dans le naturel. Il

est permis de croire que l’amour n’était pas l’unique passion qu’il pût

faire parler avec éloquence; qu’avec plus de moyens de pénétrer dans les

profondeurs de l’histoire, et de suivre la marche franche et naturelle

des événemens tragiques, il n’aurait pas oublié le secret de ce style

enchanteur, où l’art se cache dans la perfection, où l’élégance est

toujours au profit de la justesse, où l’on reconnaît à chaque trait le

reflet d’un sentiment profond qui démêle toutes les nuances des idées et

des objets, avec le don de s’arrêter constamment aux plus poétiques.

Mais Racine, entend-on dire tous les jours, Racine et bien d’autres

poëtes qui, pour n’être pas ses égaux, ne sont cependant pas des

écrivains vulgaires, ont examiné les règles dont il s’agit, ils s’y

sont soumis; et n’y-a-t-il pas un orgueil intolérable à croire que l’on

voit plus juste et plus loin qu’eux, que de tels hommes se sont laissés

garrotter par des liens que le moindre effort de leur raison aurait dû

briser? Eh non, il n’y a pas d’orgueil à se croire, en certaines choses,

plus éclairé que les grands hommes qui nous ont précédés. Chaque erreur

a son temps et, pour ainsi dire, son règne, pendant lequel elle subjugue

les esprits les plus élevés: des hommes supérieurs ont cru pendant

des siècles aux sorciers, et il n’y a assurément aujourd’hui d’orgueil

pour personne a se prétendre plus éclairé qu’eux sur le point de la

sorcellerie.

Une fois ces règles adoptées, voyez, Monsieur, tout ce qu’il a fallu

faire pour les soutenir; que de nouveaux argumens on a dû chercher à

chaque nouvelle attaque! comme on a été obligé de trouver de nouveaux

étais pour soutenir un édifice toujours chancelant sur ses bases! à

quelles concessions arbitraires il a fallu en venir de temps à autre dans

la théorie, sans avantage décisif pour la pratique! Vous même, Monsieur,

en voulant raisonner sur ces règles plus exactement qu’on ne l’avait

fait jusqu’ici, vous avez été obligé d’en altérer un peu la formule

sacramentelle[1055]. Vous avez substitué le terme d’_unité de jour_ à

celui d’_unité de temps_, et j’ose présumer que c’est pour avoir senti

l’absurdité d’un terme qui ne signifie rien, s’il exprime autre chose

que la conformité entre le temps réel de la représentation et le temps

fictif que l’on attribue à l’action. Dans ce cas même, ce terme baroque

d’unité de temps ne rend pas l’idèe d’une manière précise. Vous avez donc

bien fait de l’abandonner; mais celui que vous y substituez, en exprimant

une idée fort nette, ne laisse que mieux voir ce qu’il y a d’arbitraire

dans la règle énoncée. On comprend fort bien ce que veut dire unité de

jour, mais on est de suite tenté de s’écrier pourquoi justement un jour?

J’ose même vous annoncer qu’il vous faudra changer aussi le terme d’unité

de lieu; car il ne peut signifier que la permanence de l’action dans le

lieu où l’on a une fois introduit le spectateur. Mais si vous admettez,

Monsieur, que l’on puisse transporter le lieu de l’action, au moins

à de petites distances, il faut trouver un terme qui exprime quelque

autre chose que la stricte unité de lieu, puisque celle-là vous l’avez

sacrifiée. Ce n’est pas ici une dispute sur les mots; car le défaut

de l’expression et la difficulté d’en trouver une qui soit claire et

précise viennent de l’arbitraire, du vague et de l’oscillation de l’idée

même que l’on cherche à exprimer.

Vous paraissez, Monsieur, effrayé pour moi de la témérité qu’il y a

dans le projet de faire supporter, dans ma patrie, des tragédies qui

ne soient pas soumises à la règle des deux unités. «Qu’on juge après

cela», dites-vous, «du projet d’introduire une pareille innovation en

Italie!». Ce n’est pas sûrement à moi à vous dire de quelle manière

l’essai dramatique, dont vous avez eu la bonté de parler, a pu être

accueilli par mes compatriotes; mais, en thèse générale, je puis vous

assurer que les idées romantiques ne sont pas si discréditées en Italie

que vous paraissez le croire. Elles y sont fort débattues, et c’est déjà

un présage de triomphe pour le côté de la raison. Quelques écrivains,

dégoûtés de la pédanterie et du faux qui dominent dans les théories

reçues de la poésie et de la littérature en général, frappés des vérités

éparses dans quelques écrits français, allemands, anglais et italiens,

sur les doctrines du beau, ont donné une attention particulière à ces

questions. Sans adopter aucun des divers systèmes proposés par des

littérateurs philosophes, ils ont recueilli de toutes parts les idées qui

leur ont paru vraies, en ont séparé ce qui, à leur sens, tenait à des

circonstances locales, à des systèmes particuliers de philosophie, ou

même à des préjugés nationaux, et se sont ralliés à un principe général,

qu’ils ont exposé, enrichi de nouvelles preuves, et agrandi, ce me

semble, en laissant au principe et aux doctrines le nom de romantiques,

bien que ce nom ne représente pas pour eux le même ensemble d’idées

auquel il a été appliqué chez d’autres nations.

J’irais au delà de la vérité si je vous disais que leurs efforts ont

obtenu un plein succès. L’erreur ne se laisse nulle part, et dans aucun

genre, détruire en un jour. La torture a duré long-temps encore après

l’immortel traité _des délits et des peines_; cela reconnu, il faudrait

être bien impatient et bien egoïste pour se plaindre de la ténacité des

préjugés littéraires. Mais parmi les défenseurs de ces doctrines, dont je

suis fâché de ne pouvoir faire ici qu’une mention collective et rapide,

il se trouve des hommes particulièrement voués aux études philosophiques

et accoutumés à porter dans toute discussion les lumières qui résultent

d’un grand ensemble de connaissances: il s’y trouve des poëtes dont le

talent n’est pas contesté même par ceux qui ne partagent pas encore

leurs principes littéraires; des poëtes, dont les uns ont fait valoir

ce talent pour populariser leur doctrine poétique, et dont d’autres

l’ont déjà justifiée par d’heureux essais. On a vu d’excellens esprits,

prévenus d’abord contre ces doctrines, finir par les adopter. L’erreur

est déjà troublée dans sa possession, avec le temps elle sera dépossédée;

et puisqu’il est assez ordinaire aux hommes qui abandonnent de guerre

lasse les vieilles erreurs, d’outrer les vérités nouvelles qu’ils sont

forcés d’adopter, et de les interpréter avec une rigueur pédantesque,

comme pour se donner l’air de ne pas arriver trop tard à leur secours,

je ne désespère pas de voir le jour où les romantiques[1056] actuels de

l’Italie s’entendront reprocher de n’être pas assez romantiques.

Le règne des erreurs grandes et petites[1057] me semble avoir deux

périodes bien distinctes. Dans la première, c’est comme étant la vérité

qu’elles triomphent; elles sont admises sans discussion, prêchées

avec assurance; on les affirme, on[1058] les impose; on en fait des

règles, et l’on se contente de rappeler, sans aucun raisonnement, à

l’observance[1059] de ces règles ceux qui s’en écartent dans la pratique.

S’il se rencontre quelqu’un d’assez[1060] hardi pour les rejeter[1061],

pour les attaquer, on dit sèchement qu’il[1062] ne mérite pas de

réponse, et l’on s’en tient là[1063]. Mais peu à peu ces hommes qui ne

méritent pas de réponse augmentent en nombre; ils en réclament, ils en

exigent une[1064], et font[1065] tant de bruit que l’on ne peut plus

faire semblant de ne pas les entendre; on est forcé de croire[1066]

à leur existence, et il n’est plus permis[1067] de dire qu’on les a

confondus quand on les a appelés des hommes à paradoxe. Alors il paraît

des écrivains (et, par je ne sais quelle fatalité, ce sont toujours des

hommes d’esprit), qui, par des argumens auxquels personne n’avait songé,

prennent à tâche de prouver[1068] que la chose dont on conteste la vérité

est d’une incontestable utilité[1069]; qu’il ne faut pas en examiner le

principe à la rigueur; que, dans la guerre qu’on lui fait, il y a quelque

chose de léger, de puéril même[1070]; que les raisons que l’on[1071]

entasse, pour en démontrer la fausseté, sont d’une évidence tout-à-fait

vulgaire, presque niaises.[1072] Ils vous disent qu’il ne faut pas

s’arrêter à l’apparence,[1073] mais bien chercher,[1074] dans la durée de

cette opinion, les raisons de sa convenance, et la preuve de son utilité

dans l’heureuse application qu’en ont faite des hommes qui étaient bien

d’autres génies que les hommes d’à présent.[1075]

Quand elles en sont à cette seconde époque, les erreurs ont peu de temps

à vivre: une fois dépostées de leurs premiers retranchemens, elles ne

peuvent plus s’y rétablir. Or, je ne serais pas loin de croire que la

règle des deux unités en est à sa seconde période; on ne prétend plus la

fonder sur l’idée de l’illusion et de la vraisemblance, idée absolue, et

avec laquelle il n’y aurait pas lieu à transiger; mais cette idée n’est

pas soutenable, la fausseté en est reconnue. Il faut donc prouver que les

règles n’étant pas nécessaires par elles-mêmes, le sont du moins pour

obtenir certains effets réputés avantageux, et qui dépendent de leur

observance. Elles se trouvent dès lors dans une position nouvelle, qui

paraît encore assez bonne; elles y sont défendues par des hommes habiles,

je le sais: mais dans ce changement de position je ne puis voir qu’un

pas, et même un grand pas de l’erreur à la vérité.

Oserai-je vous dire, Monsieur, qu’en France même, où les règles dont

nous parlons paraissent si affermies, où l’on est accoutumé à les voir

appliquées à des chefs-d’oeuvre hors de toute comparaison dans le système

suivant lequel ils ont été conçus, et qui ne périront jamais, oserai-je

vous dire que l’époque de leur décadence n’est probablement pas bien

éloignée? Ce qui me porte à le croire, c’est la tendance historique,

que le théâtre français semble prendre depuis quelque temps. Des essais

isolés, et suivis quelquefois d’un succès éphémère, avaient bien paru à

d’autres époques; mais jamais la tendance n’avait été décidée, et les

causes en sont bien connues et seraient bien aisées à dire. Mais, de

nos jours, nous avons des tragédies historiques auxquelles des succès

soutenus et brillans ont déjà promis le suffrage de la postérité;

aujourd’hui, de beaux talens sont entrés dans cette carrière, et semblent

avoir ouvert à l’art dramatique une période nouvelle, qui ne sera pas

moins glorieuse que la précédente. Or, je m’abuse fort, ou, à mesure que

l’art théâtral fera de nouveaux pas dans le vaste champ de l’histoire,

on aura plus d’occasions de constater les inconvéniens de la règle des

deux unités; et les hommes nés avec du génie en viendront à la fin à

s’indigner des entraves qui les empêcheraient de rendre fidèlement les

conceptions où ils verraient leur gloire et les progrès de l’art. Ils

sentiront l’étrange duperie qu’il y aurait, pour eux, à renoncer aux

matériaux tragiques si imposans, si variés, qui leur sont donnés par la

nature et la réalité, pour en forger de romanesques. Dans tous les temps,

dans tous les pays, ils trouveront des hommes que l’énergie de leur

caractère a poussés hors de la sphère commune, qui ont échoué ou réussi

dans de grandes choses, et donné les mesures des forces humaines. Ces

heureux talens se demanderont avec impartialité si les poëtes dramatiques

qui ont méprisé les règles,[1076] et les nations qui admirent ces

poëtes, sont effectivement, comme on l’a tant dit, des poëtes et des

nations barbares. Ils examineront cette loi qui aura tyrannisé leurs

devanciers; ils remonteront à son origine; ils verront quels hommes

l’ont rendue, pour quels motifs elle l’a été, et s’indigneront de la

proposition de continuer à y obéir. Si général que puisse être le préjugé

dominant, il leur faudra moins de courage pour s’y soustraire, quand ils

songeront que la plupart des poëtes dont les ouvrages leur ont survécu,

ont eu aussi quelque préjugé à vaincre, et ne sont devenus immortels

qu’en bravant leur siècle en quelque chose.

Il est d’ailleurs impossible que ce préjugé ne s’affaiblisse pas de

jour en jour; le goût toujours croissant des études historiques finira

par modifier aussi les idées des spectateurs, et par rendre rares et

difficiles les succès de théâtre qui ne sont fondés que sur l’ignorance

du parterre. L’histoire paraît enfin devenir une science; on la refait

de tous côtés; on s’aperçoit que ce que l’on a pris jusqu’ici pour elle

n’a guère été qu’une abstraction systématique, qu’une suite de tentatives

pour démontrer des idées fausses ou vraies, par des faits toujours plus

ou moins dénaturés par l’intention partielle à laquelle on a voulu

les faire servir. Dans le jugement du passé, dans l’appréciation des

anciennes moeurs, des anciennes lois et des anciens peuples, de même

que dans les théories des arts, ce sont les idées de convention et la

prétention vaniteuse d’atteindre un but exclusif et isolé, qui ont dominé

et faussé l’esprit humain.

A mesure que le public verra plus clair dans l’histoire, il s’y

affectionnera davantage, et sera plus disposé à la préferer aux fictions

individuelles. Accoutumé à trouver, dans la connaissance des événemens,

des causes simples, vraies et variées à l’infini, il ne demandera pas

mieux que de les voir développer sur la scène; il finira même, je crois,

par s’étonner et par murmurer, si, assistant à une tragédie dont le sujet

lui est connu, il s’aperçoit que, pour ne pas heurter un préjugé, on a

négligé les incidens les plus frappans et les plus relevés de ce sujet.

Déjà des tentatives hardies ont été faites sur la scène française pour

transporter l’action des bornes de la règle à celles de la nature; et

ces tentatives, repoussées avec une colère qui aurait bien voulu être

du mépris, ont du moins manifesté un commencement de volonté de secouer

le joug. Mais des transgressions plus prudentes n’ont reçu que des

applaudissemens; et, pour peu que les écrivains qui se les sont permises

veuillent et sachent mettre à profit l’ascendant que donnent des succès

obtenus pour en obtenir d’autres, je crois qu’il ne tient qu’à eux

d’arriver à détruire la loi à force d’amendemens. Mais, si cela arrive,

où s’arrêtera-t-on? On n’ira pas trop loin; la nature y a pourvu; elle a

posé des bornes, et l’art du poëte consiste à les connaître. Ces bornes

sont la faiblesse même de l’homme; sa vie est trop courte; l’influence

de sa volonté est trop facilement resserrée par les obstacles les plus

prochains; l’énergie de ses facultés, la force même de sa conception,

diminuent trop à mesure qu’elles agissent sur des objets plus éloignés

et plus épars, pour qu’une action humaine puisse jamais s’étendre et se

prolonger au delà de certaines limites. Ainsi, tout poëte qui aura bien

compris l’unité d’action verra dans chaque sujet la mesure de temps et

de lieu qui lui est propre; et, après avoir reçu de l’histoire une idée

dramatique, il s’efforcera de la rendre fidèlement, et pourra dès-lors

en faire ressortir l’effet moral. N’étant plus obligé de faire jouer

violemment et brusquement les faits entre eux, il aura le moyen de

montrer, dans chacun, la véritable part des passions. Sûr d’intéresser à

l’aide de la vérité, il ne se croira plus dans la nécessité d’inspirer

des passions au spectateur pour le captiver; et il ne tiendra qu’à lui

de conserver ainsi à l’histoire son caractère le plus grave et le plus

poétique, l’impartialité.

Ce n’est pas, il faut le dire, en partageant le délire et les angoisses,

les désirs et l’orgueil des personnages tragiques, que l’on éprouve le

plus haut degré d’émotion; c’est au-dessus de cette sphère étroite et

agitée, c’est dans les pures régions de la contemplation désintéressée,

qu’à la vue des souffrances inutiles et des vaines jouissances des

hommes, on est plus vivement saisi de terreur et de pitié pour soi-même.

Ce n’est pas en essayant de soulever, dans des âmes calmes, les orages

des passions, que le poëte exerce son plus grand pouvoir. En nous faisant

descendre, il nous égare et nous attriste. A quoi bon tant de peine pour

un tel effet? Ne lui demandons que d’être vrai, et de savoir que ce n’est

pas en se communiquant à nous que les passions peuvent nous émouvoir

d’une manière qui nous attache et nous plaise, mais en favorisant en

nous le développement de la force morale à l’aide de laquelle on les

domine et les juge. C’est de l’histoire que le poëte tragique peut faire

ressortir, sans contrainte, des sentimens humains; ce sont toujours les

plus nobles, et nous en avons tant besoin! C’est à la vue des passions

qui ont tourmenté les hommes, qu’il peut nous faire sentir ce fond

commun de misère et de faiblesse qui dispose à une indulgence, non de

lassitude ou de mépris, mais de raison et d’amour. En nous faisant

assister à des événemens qui ne nous intéressent pas comme acteurs, où

nous ne sommes que témoins, il peut nous aider à prendre l’habitude de

fixer notre pensée sur ces idées calmes et grandes qui s’effacent et

s’évanouissent par le choc des réalités journalières de la vie, et qui,

plus soigneusement cultivées et plus présentes, assureraient sans doute

mieux notre sagesse et notre dignité. Qu’il prétende, il le doit, s’il

le peut, à toucher fortement les âmes; mais que ce soit en vivifiant, en

développant l’idéal de justice et de bonté que chacune porte en elle,

et non en les plongeant à l’étroit dans un idéal de passions factices;

que ce soit en élevant notre raison, et non en l’offusquant, et non en

exigeant d’elle d’humilians sacrifices, au profit de notre mollesse et de

nos préjugés!

Pour terminer cette lettre déjà si longue, permettez-moi, Monsieur, de

vous exprimer un sentiment bien agréable que m’a fait éprouver l’article

dans lequel vous avez combattu mes opinions littéraires.

Le tragedie, gl'inni sacri e le odi di Alessandro Manzoni · 第 35 / 45 段