Que si, ne voulant pas accélérer les événemens connus, on préfère d’en

substituer quelques-uns de pure invention, surtout pour amener le

dénoûment, on reste à peu près dans les mêmes inconvéniens. En effet, dès

que l’on se propose de faire agir, en peu d’heures et dans un lieu très

resserré, des causes qui opèrent une révolution grande et complète dans

la situation ou dans l’âme des personnages, il faut de toute nécessité

donner à ces causes une force que n’auraient pas eue les causes réelles;

car, si elles l’avaient eue, on ne les aurait pas écartées pour en

inventer d’autres. Il faut de rudes chocs, de terribles passions, et des

déterminations bien précipitées, pour que la catastrophe d’une action

éclate vingt-quatre heures au plus tard après son commencement. Il est

impossible que des personnages à qui l’on prescrit tant de fougue et

d’impétuosité ne se trouvent pas entre eux dans des rapports outrés et

factices. Le cadre tragique étant de la même dimension pour tous les

sujets, il en est résulté que les objets qui s’y meuvent ont dû avoir

à peu près une même allure; de là l’uniformité, non seulement dans les

passions agissantes, mais dans la marche même de l’action, uniformité

telle, qu’on en est venu à compter et à mesurer le nombre de pas qu’elle

doit faire a chaque acte, et par lesquels elle doit se précipiter de

l’exposition au noeud, et du noeud à la catastrophe.

Des génies du premier ordre ont travaillé dans ce système: admirons-les

doublement d’avoir su produire de si rares beautés au milieu de tant

d’entraves; mais nier les fautes nécessaires où le système les a

entraînés, ce n’est pas montrer un amour raisonné de l’art, ce n’est pas

s’intéresser à sa perfection, ce n’est pas même montrer pour ces beaux

génies un respect bien sincère: une admiration de ce genre a tout l’air

d’une admiration de courtisan.

Les faux événemens ont produit en partie les faux sentimens, et ceux-ci,

à force d’être répétés, ont fini par être réduits en maximes. C’est

ainsi que s’est formé ce code de morale théâtrale, opposé si souvent

au bon sens et a la morale véritable, contre lequel se sont élevés,

particulièrement en France, des écrits qui restent, et auxquels on a fait

des réponses oubliées.

Il ne faudrait pas, j’en conviens, trop insister sur l’influence que

ces fausses maximes, pompeusement étalées et mises en action dans la

tragédie, ont pu exercer sur l’opinion; mais l’on ne saurait non plus

nier qu’elles n’en aient eu quelqu’une; car enfin le plaisir que l’on

éprouve a entendre répéter ces maximes ne peut venir que de ce qu’on

les trouve vraies, et de ce que l’on peut y donner son assentiment. On

les adopte donc, et, lorsqu’ensuite il se presente, dans la vie réelle,

quelque incident auquel elles sont applicables, il est tout simple

que l’on se les rappelle. Ce serait peut-être une recherche curieuse

que celle des opinions que le théâtre a introduites dans la masse des

idées morales. Je n’ai garde de l’entreprendre ici; mais je ne veux pas

rejeter l’occasion de citer au moins un exemple de cette influence des

doctrines théâtrales; je veux parler de celle du suicide; elle est on ne

peut plus commune dans la tragédie, et la cause en est claire: on y met

ordinairement les hommes dans des rapports si forcés; on les fait entrer

dans des plans où il est si difficile que tous puissent s’arranger; on

leur donne une impulsion si violente vers un but exclusif, qu’il n’y a

pas moyen de supposer que ceux qui le manquent en prendront leur parti,

et trouveront encore dans la vie quelque chose qui leur plaise, quelque

intérêt digne de les occuper: ce sont des malencontreux dont le poëte se

débarrasse bien vite par un coup de poignard.

A force de pratique on a dû en venir a la théorie, et un poëte a donné la

formule morale du suicide dans ces deux vers célèbres:

Quand on a tout perdu, quand on n’a plus d’espoir,

La vie est un opprobre, et la mort un devoir.

Mais lorsqu’on sort du théâtre, et que l’on entre dans l’expérience et

dans l’histoire, dans l’histoire même des nations païennes, on voit que

les suicides n’y sont pas à beaucoup près aussi fréquens que sur la

scène, surtout dans les occasions où les poëtes tragiques y ont recours.

On voit des hommes qui ont subi les plus grands malheurs ne pas concevoir

l’idée du suicide, ou la repousser comme une faiblesse et comme un crime.

Certes l’époque où nous nous trouvons a été bien feconde en catastrophes

signalées, en grandes espérances trompées; voyous-nous que beaucoup de

suicides s’en soient suivis? non;[1053] et si la manie en est devenue

de nos jours plus commune, ce n’est pas parmi ceux qui ont joué un grand

rôle dans le monde, c’est plutôt dans la classe des joueurs malheureux,

et parmi les hommes qui n’ont ou croient n’avoir plus d’intérêt dans

la vie dès qu’ils ont perdu les biens les plus vulgaires: car les âmes

les plus capables de vastes projets sont d’ordinaire celles qui ont le

plus de force, le plus de résignation dans les revers. N’est-il donc

pas un peu surprenant de voir que l’on ait gardé ces maximes de suicide

précisément pour les grandes occasions et pour les grands personnages? et

n’est-ce pas à cette habitude théâtrale qu’il faut attribuer l’étonnement

que tant de personnes ont manifesté lorsqu’elles ont vu des hommes

qui ne se donnaient pas la mort après avoir essuyé de grands revers?

Accoutumées à voir les personnages tragiques déçus mettre fin à leur

vie en débitant quelques pompeux alexandrins ou quelques endécasyllabes

harmonieux, serait-il étrange qu’elles se fussent attendues à voir les

grands personnages du monde réel en faire autant dans les cas semblables?

Certes il faut plaindre les insensés qui, désespérant de la providence,

concentrent tellement leurs affections dans une seule chose, que perdre

cette chose ce soit avoir tout perdu, ce soit n’avoir plus rien à faire

dans cette vie de perfectionnement et d’épreuve! Mais transformer cet

égarement en magnanimité, en faire une espèce d’obligation, un point

d’honneur, c’est jeter de déplorables maximes sur le théâtre, sans se

demander si elles n’iront jamais au-delà, si elles ne tendront pas à

corrompre la morale des peuples.

On a beaucoup reproché aux poëtes dramatiques de l’école française, sans

en excepter ceux du premier ordre, d’avoir donné, dans leurs tragédies,

une trop grande part a l’amour; surtout d’avoir fréquemment subordonné

à une intrigue amoureuse des événemens de la plus haute importance, et

où il est bien constaté que l’amour ne fut jamais pour rien. Je ne veux

pas décider ici si ces reproches sont fondés ou non; mais je ne puis

me défendre d’observer que, parmi les causes qui ont concouru à rendre

l’amour si dominant sur le théâtre français, on n’a jamais compté la

règle des deux unités. Elle a dû cependant y être pour quelque chose.

Cette règle, en effet, a forcé le poëte à se restreindre à un nombre

plus limité de moyens dramatiques, et parmi ceux qui lui restaient, il

était naturel qu’il s’arrêtât de préférence à ceux que lui fournissait

la passion de l’amour, cette passion étant de toutes la plus féconde en

incidens brusques, rapides, et partant plus susceptibles d’être renfermés

dans le cadre étroit de la règle.

Pour produire une révolution dans une tragédie fondée sur l’amour, pour

faire passer un personnage de la joie à la douleur, d’une résolution à

la résolution contraire, il suffit des incidens en eux-mêmes les plus

petits et les plus détachés de la chaîne générale des événemens. Ici

vraiment les faits occupent la moindre place possible en durée comme

en espace. La découverte d’un rival est bientôt faite; un dédain, un

sourire, quelques mots qui donnent l’espérance ou qui la détruisent sont

bientôt échappés, bientôt entendus, et ont bientôt produit leur effet. Il

est difficile, par exemple, de trouver une tragédie où l’action marche

avec plus de rapidité et de suite, précipitée par les oscillations et les

obstacles même qui semblent devoir l’arrêter, que celle d’_Andromaque_.

Racine n’a point eu de difficulté à faire entrer une telle action dans le

cadre resserré du système qu’il avait adopté, parce que tout, dans cette

action, dépend d’une pensée d’Andromaque et de la résolution qu’elle

va prendre. Mais les grandes actions historiques ont une origine, des

impulsions, des tendances, des obstacles bien différens et bien autrement

compliqués; elles ne se laissent donc pas si aisément réduire, dans

l’imitation, à des conditions qu’elles n’ont pas eues dans la réalité.

Cette part capitale donnée à l’amour dans la tragédie ne pouvait pas

être sans influence sur sa tendance morale: on ne pouvait pas se borner

à sacrifier au développement de cette passion tous les autres incidens

dramatiques, il fallait encore lui subordonner tous les autres sentimens

humains, et plus rigoureusement les plus importans et les plus nobles.

Je n’ignore pas que le poëte tragique écarte avec soin ce qui n’est

pas relatif à l’intérêt qu’il se propose d’exciter, et en cela il fait

très bien; mais je crois que tous les intérêts qu’il introduit dans son

plan il doit les développer, et que si des élémens d’un intérêt plus

sérieux et plus élevé que celui qu’il aspire particulièrement à produire

tiennent tellement à son sujet qu’il n’ait pu les écarter tout à fait,

il est obligé de leur donner, dans l’imitation, cette prééminence qu’ils

doivent avoir dans le coeur et dans la raison du spectateur. Or c’est

ce que le système tragique, où l’amour domine, n’a pas toujours permis:

il a, si je ne me trompe, forcé quelquefois de grands poëtes à rejeter

dans l’ombre ce qu’il y avait dans leurs sujets de plus pathétique et

d’incontestablement principal; il est quelquefois arrivé à ces poëtes,

après avoir touché par hasard, et comme à la dérobée, les cordes du

coeur humain les plus graves et les plus morales, d’être obligés de

les abandonner bien vite, pour ne pas courir le risque de compromettre

l’effet des émotions amoureuses, auquel tendait principalement leur plan.

Avec l’admiration profonde que doit avoir pour Racine tout homme

qui n’est pas dépourvu de sentiment poétique, et avec l’extrême

circonspection qu’un étranger doit porter dans ses jugemens sur un

écrivain proclamé classique par deux siècles éclairés, j’oserai vous

soumettre quelques réflexions sur la manière dont ce grand poëte a

traité le sujet d’_Andromaque_. Malgré l’art admirable et les nuances

délicates de coloris avec lesquels est peinte la passion de Pyrrhus,

d’Hermione et d’Oreste, je suis persuadé que, pour tout spectateur doué,

je ne dirai pas d’une sensibilité exquise, mais d’un degré ordinaire

d’humanité, l’intérêt principal se porte sur Astyanax. Il s’agit, en

effet, de savoir si un enfant sera ou ne sera pas livré à ceux qui le

demandent pour le faire mourir; et je crois que toutes les fois que l’on

jettera une telle incertitude dans l’âme de spectateurs qui porteront

au théâtre des dispositions naturelles et non faussées par des théories

arbitraires, le sentiment qu’elle excitera en eux prendra décidément le

dessus parmi tous les autres, et laissera moins de prise aux agitations

et aux souffrances de ces héros et de ces héroïnes qui s’aiment tous à

contre-temps. Cependant ce pauvre Astyanax, ce malheureux fils d’Hector,

ne paraît jamais dans la pièce que comme un accessoire, comme un moyen.

On voit bien qu’il faut, pour que les affaires des amoureux se brouillent

ou s’arrangent, que le sort de l’enfant soit décidé; mais ce n’est que

relativement à l’intrigue amoureuse qu’ il est question de lui, excepté

lorsque c’est Andromaque qui en parle. Ainsi Oreste ne désire pas, il est

vrai, d’obtenir Astyanax pour le livrer à ses bourreaux; mais c’est parce

qu’il entre dans le plan de son amour que Pyrrhus le lui refuse:

Je viens voir si l’on peut arracher de ses bras

Cet enfant dont la vie alarme tant d’états:

Heureux si je pouvais, dans l’ardeur qui me presse,

Au lieu d’Astyanax lui ravir ma princesse!

Ainsi encore, lorsque Pyrrhus refuse l’innocente victime, c’est bien la

pitié qu’il donne pour motif de son refus; mais le spectateur ne s’y

méprend pas: il voit clairement que le vrai motif de Pyrrhus est de ne

pas blesser à jamais le cœur d’Andromaque, et de ménager une chance

favorable à son amour. Cela est si vrai que, lorsqu’Andromaque rejette

ses vœux, il lui déclare qu’il va livrer Astyanax; et l’on voit alors,

d’un côté, une femme à genoux qui s’écrie: N’égorgez pas mon enfant; et,

de l’autre, un amant qui dit et redit à cette femme que son enfant sera

livré pour la punir de son indifférence pour lui Pyrrhus. Le sentiment

le plus simple, le plus vif, le plus commun de la nature, Pyrrhus ne le

suppose pas; il ne lui vient jamais a l’esprit qu’Andromaque puisse aimer

son fils indépendamment de l’amour ou de la haine qu’elle peut avoir pour

un homme qui la recherche.

Non, vous me haïssez, et, dans le fond de l’âme,

Vous craignez de devoir quelque chose à ma flamme.

Ce fils, ce même fils, objet de tant de soins,

Si je l’avais sauvé, vous l’en aimeriez moins.

Observera-t-on que Pyrrhus, lorsqu’il a une fois résolu d’abandonner

Astyanax aux bourreaux qui le réclament, montre quelques regrets sur le

sort de cet enfant? oui; mais c’est à cause d’Andromaque: il voit la

douleur et les larmes où la perte d’un fils adoré va plonger la femme

qu’il aime; voilà ce qui le préoccupe, et non la lâcheté dont il se rend

coupable en accédant à un acte inhumain de politique. Mais quoi! l’amour

le fascine au point qu’il va jusqu’à douter un moment si, après avoir

perdu son fils, Andromaque ne sera pas un peu piquée de voir celui qui

l’a livré devenir l’époux d’une autre femme:

Crois-tu, si je l’épouse,

Qu’Andromaque en son cœur n’en sera pas jalouse?

Enfin rien ne fait mieux sentir que la mort d’Astyanax n’est rien

dans la pièce que la manière dont Phœnix en est affecté. Il n’est pas

amoureux celui-là; il n’a point d’intérêt personnel à cette persécution

d’un enfant par la Grèce entière; et il y aurait calomnie à le traiter

de méchant homme. Il ne manque même pas de ce genre de bonté, pour

ainsi dire toute philosophique, que l’on ne rencontre guère que dans

les confidens vertueux de tragédie, et qui ne laisse pas d’avoir sa

singularité. En effet, ces personnages se mêlent de tout, et n’agissent

jamais dans des vues personnelles: ils tiennent de près à l’action

tragique, mais ils n’y tiennent par aucun motif qui leur soit propre;

ils ont fait leur affaires et leurs passions des affaires et des

passions d’autrui. Parfaitement désintéressés, et cependant pleins de

zèle, inaccessibles à la corruption, à la tentation même, ce sont des

courtisans d’une espèce nouvelle, qui s’oublient, qui ne sont rien dans

le monde et n’y veulent rien être: ce sont de purs esprits, qui semblent

n’avoir pris momentanément un corps que pour faire aller une tragédie.

Aussi n’est-il pas rare de les voir montrer la plus haute sagesse au

milieu des passions les plus folles, et un sang-froid admirable dans les

plus horribles dangers. Et c’est peut-être ce calme imperturbable, ce

désintéressement absolu, qui ont donné à quelques critiques l’idée un peu

bizarre de comparer les confidens de la tragédie française aux chœurs des

Grecs.

Mais revenons à Phœnix. Eh bien! Phœnix, louant Pyrrhus du parti qu’il

a pris enfin de livrer Astyanax, n’a pas l’air de soupçonner qu’il y

ait dans ce parti rien de lâche et de barbare. Il y a un moment où l’on

pourrait espérer qu’il va laisser percer quelque scrupule là-dessus; on

écoute, et c’est pour l’entendre dire:

Qui, je bénis, seigneur, l’heureuse cruauté

Qui vous rend....

Et Dieu sait ce qu’il allait ajouter si Pyrrhus ne lui eût coupé un peu

brusquement la parole sur un exorde si expressif!

Je n’ai rien dit d’Hermione; mais qu’y a-t-il à en dire sous le rapport

que je considère? Ivre du bonheur de voir Pyrrhus rendu à son amour,

peut-il lui venir dans l’idée que la mort d’un enfant troyen va être

le gage de ce bonheur? Cependant elle est bien obligée d’y songer un

instant, lorsqu’Andromaque vient, en suppliante, la conjurer de fléchir

Pyrrhus; mais du reste elle se dispense de se rendre à la prière de cette

mère désolée, sous le prétexte d’un _devoir austère_, et se contente de

dire:

S’il faut fléchir Pyrrhus, que le peut que vous?

Vos yeux assez long-temps ont regné sur son âme.

Faites-le prononcer, j’y souscrirai, madame.

c’est-à-dire je n’insisterai pas pour que votre fils soit égorgé.

Il sera vrai, si l’on veut, que d’abominables préjugés, de fausses

institutions, des passions effrénées, aient porté un homme, quelques

hommes, tout un peuple, au degré de férocité que supposeraient de

telles mœurs: j’admettrai que cette férocité puisse se trouver combinée

avec l’amour le plus tendre et le plus raffiné; j’irai plus loin, s’il

le faut, je croirai qu’il n’est pas impossible que ce soit cet amour

lui-même qui ait engendré un oubli si complet des sentimens les plus

universels de l’humanité. Ce qui m’étonne, ce que je voudrais savoir et

n’ose presque demander, c’est comment il arrive que là où l’on représente

de telles mœurs, cet oubli même de l’humanité et de la nature ne soit

pas, pour le spectateur, la partie dominante et la plus terrible du

spectacle? J’ai peine à comprendre comment, en présence de phénomènes

moraux aussi étranges, aussi monstrueux que ceux dont il s’agit, l’on

peut se prendre d’un intérêt sérieux pour des incertitudes et des

querelles d’amour? comment la curiosité ne se porte pas plutôt à démêler,

dans le cœur et dans l’esprit de ces étonnans personnages offerts à sa

contemplation, les sentimens et les idées qui en ont fait des exceptions

à la nature humaine? Que si ces sentimens, ces idées ont été ceux d’un

peuple et d’une époque, il n’en est que plus important d’en observer tous

les indices, de savoir comment ils se produisent, et d’apprécier ce qui

en résulte. J’ai surtout de la peine, je le répète, à concevoir que, dans

le choc des passions de Pyrrhus, d’Oreste et d’Hermione, Astyanax ne soit

pas l’objet essentiel de l’anxiété du spectateur; que celui-ci puisse

être frappé des soupirs et des fureurs des trois amans, par un motif plus

pressant que celui de savoir si le malheureux enfant leur sera ou non

sacrifié!

Mais peut-être, dans le système dramatique où l’amour domine, est-on

obligé de considérer tout le reste comme accessoire; et Racine, à ce

qu’il paraît, en a ainsi jugé, puisque la tragédie d’_Andromaque_ se

termine sans que le sort d’Astyanax soit décidé. Il est, pour le moment,

en sûreté avec sa mère: le peuple les a pris tous les deux sous sa

protection; mais le projet conçu par la Grèce entière d’immoler le fils

d’Hector subsiste; la vie de cet enfant est toujours en danger; car ses

ennemis sont toujours les plus forts, et les motifs qu’ils ont pu avoir

de l’immoler sont plutôt renforcés qu’affaiblis, depuis que sa mère

semble avoir trouvé un parti dans le Grèce même. L’observation que je

fais ici relativement à _Andromaque_ trouverait son application dans une

foule d’autres tragédies dont l’intérêt roule de même sur l’amour, et où

il est tellement principal, qu’une fois les personnages amoureux contens

ou morts, il ne reste plus dans l’action aucun sujet d’incertitude ou de

curiosité; où tout ce qui n’est pas l’amour se rapporte encore a l’amour,

et n’excite d’attention que comme moyen offert ou comme obstacle oppose

aux flammes des amans. Il y a, par exemple, dans _Andromaque_ même

l’énoncé d’un fait qui, si on allait le scruter de trop près, pourrait

bien produire une impression fort contraire au sentiment que le poëte

veut inspirer pour la veuve d’Hector. Il s’agit de ce qu’Oreste dit, dès

la première scène, à propos d’Astyanax:

J’apprends que, pour ravir son enfance au supplice,

Andromaque trompa l’ingénieux Ulysse:

Tandis qu’un autre enfant, arraché de ses bras,

Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.

Si le spectateur, dis-je, prenait cela au sérieux, et voulait régler

ses sentimens pour Andromaque sur ce que le poëte raconte d’elle, il y

a beaucoup d’apparence que la pitié pour cette héroïne serait un peu

affaiblie par le souvenir d’une action si cruelle: car enfin ce n’est

ni à Andromaque ni à Astyanax, c’est à une mère et à un enfant que

le spectateur s’intéresse; et, s’il se rencontre une mère qui ait pu

livrer l’enfant d’une autre à la mort, on n’éprouvera jamais pour elle

une sympathie entière et pure lorsqu’elle sera en danger de voir périr

le sien. Je crois que, pour prendre un intérêt complet aux malheurs

d’un personnage quelconque, le spectateur a besoin de lui trouver des

sentimens d’humanité. Un être humain qui pour connaître la pitié aurait

attendu d’en avoir besoin, qui l’invoquerait sans l’avoir jamais sentie,

courrait beaucoup de risque de n’inspirer qu’un faible intérêt. Tout ce

qu’on lui devrait, ou du moins tout ce que l’on pourrait lui accorder,

serait un pénible mélange de commisération et d’horreur; et Andromaque

elle-même, s’il était vrai qu’elle eût commis une cruauté pour prévenir

une infortune, nous toucherait bien moins quand cette infortune vient

à l’accabler; ses douleurs auraient l’air d’une punition du ciel; ses

larmes auraient, pour ainsi dire, été souillées dans leur source même;

elles auraient perdu ce qu’ont de plus puissant et de plus sacré les

larmes d’une mère qui supplie pour la vie de son enfant.

Un critique qui, il faut bien le croire, a été quelque temps une autorité

en littérature[1054], a paru soupçonner que l’idée du sacrifice

d’Astyanax pouvait produire un sentiment nuisible à l’effet de la

tragédie de Racine, et voici comme il aplanit toute la difficulté: «Si

Pyrrhus», dit-il, «n’obtient pas la main d’Andromaque, il livrera le fils

de cette princesse aux Grecs, qui le lui demandent. Ils ont des droits

sur leur victime, et il ne peut refuser à ses alliés le sang de leur

ennemi commun, à moins qu’il ne puisse leur dire: Sa mère est ma femme,

et son fils est devenu le mien. Voilà des motifs suffisans, bien conçus

et bien dignes de la tragédie». Des droits! le droit de tuer un enfant

parce qu’il est le fils d’un ennemi! Le critique ne le pensait pas,

aussi ajoute-t-il de suite ces paroles non moins étonnantes: «Quoique ce

sacrifice d’un enfant _puisse nous paraître tenir de la cruauté_, les

mœurs connues de ces temps, les maximes de la politique et les droits de

la victoire l’autorisent suffisamment». Cela peut être: mais, dans ce

cas, ce sont ces mœurs, ces maximes de politique, et cette manière de

concevoir les droits de la victoire, c’est l’horrible puissance qu’on

leur attribue de porter les hommes à sacrifier un enfant, qui est le côté

le plus terrible et le plus dramatique du sujet, c’est le sujet tout

entier, si je ne me trompe; car l’amour devient, pour ainsi dire, une

passion de luxe, une frivolité, si on le rapproche d’une idée si grave.

Mais, me dira-t-on sans doute, ne doit-on pas admirer l’art du poëte qui

a su si pleinement nous captiver pour des intérêts amoureux, en présence

et, pour ainsi dire, en dépit des intérêts les plus simples et les plus

sacrés de l’humanité? Oui, certes, on doit l’admirer; mais n’est-il-pas

permis aussi de trouver quelque chose à redire à un système dans lequel

un des plus heureux génies poétiques qui aient jamais existé emploie

toutes ses ressources à faire prédominer une impression qui n’est que

secondaire, pour le genre et le degré de sympathie qu’elle peut produire,

sur une impression aussi pure, aussi religieuse, aussi éminemment

poétique, que la pitié pour un enfant que des hommes veulent égorger, en

vertu des prétendus droits de la victoire et de la politique? N’y a-t-il

rien à regretter dans un système qui oblige ou qui expose incessamment le

poëte à faire taire la voix de l’humanité, pour ne laisser entendre que

celle de l’amour?

Je n’ai pas prétendu indiquer, bien s’en faut, tous les effets des

règles arbitraires sur le poëme dramatique; il faudrait pour cela

examiner, dans tous ses développemens, la tragédie telle qu’elle est

résultée de l’observance de ces règles. Si, comme il me semble démontré,

elles introduisent dans l’art des élémens étrangers, si elles imposent

aux sujets dramatiques une forme indépendante de leur nature, il est

bien clair que la tragédie n’a pu les admettre sans se ressentir

désavantageusement, et dans toutes ses parties, de leur influence; et

l’on peut en dire autant de toutes les règles factices dans tous les

genres de poesie.

Le tragedie, gl'inni sacri e le odi di Alessandro Manzoni · 第 34 / 45 段