Et, parmi les modernes, voyez, Monsieur, comme Racine cherche, dans

toutes ses préfaces, a prouver qu’il a été fidèle à l’histoire; comme,

jusque dans les sujets fabuleux, il songe toujours à s’appuyer sur des

autorités. Ne trouvant pas convenable de terminer par le sacrifice

d’Iphigénie la tragédie qui en porte le nom, et n’osant faire de son

chef une chose contraire à la tradition la plus accréditée là-dessus, il

se félicite d’avoir trouvé, dans Pausanias, le personnage d’Ériphile,

qui lui fournit un autre dénouement: «l’heureux personnage d’Ériphile,

sans lequel», dit-il, «je n’aurais jamais osé entreprendre cette

tragédie». Eh quoi! ce personnage dont Racine avait un si grand besoin,

n’aurait-il donc pu l’inventer, ou quelque chose d’équivalent? Ce genre

d’invention, libéralement départi par la nature à deux ou trois cents

auteurs tragiques, Racine ne l’aurait pas eu? Voyez si ces auteurs sont

jamais embarrassés à dénouer leurs pièces lorsqu’il ne s’agit pour cela

que d’inventer un personnage ou un prodige! Non, non, Racine n’était pas

dépourvu d’une faculté si commune chez les poëtes: mais Racine, doué

d’un sentiment exquis de la vérité et des convenances, savait que, dans

les sujets historiques, un fait qui n’a pas existé et que l’on voudrait

donner comme cause ou comme résultat d’autres faits réels et connus,

n’a pas non plus de vérité poétique. Dans les sujets fabuleux même, il

sentait que ce qui a fait partie d’une tradition, ce qui a été cru par

tout un peuple, a toujours un genre et un degré d’importance que ne

peut obtenir la fiction isolée et arbitraire de l’homme qui se renferme

dans son cabinet pour y forger des bouts d’histoire, selon son besoin

et son goût. Mais, dira-t-on peut-être, si l’on enlève au poëte ce qui

le distingue de l’historien, le droit d’inventer les faits, que lui

reste-t-il? Ce qui lui reste? la poésie; oui, la poésie. Car enfin que

nous donne l’histoire? des événemens qui ne sont, pour ainsi dire, connus

que par leurs dehors; ce que les hommes ont exécuté: mais ce qu’ils ont

pensé, les sentimens qui ont accompagné leurs délibérations et leurs

projets, leurs succès et leurs infortunes; les discours par lesquels ils

ont fait ou essayé de faire prévaloir leurs passions et leurs volontés

sur d’autres passions et sur d’autres volontés, par lesquels ils ont

exprimé leur colère, épanché leur tristesse, par lesquels, en un mot, ils

ont révélé leur individualité: tout cela, à peu de chose près, est passé

sous silence par l’histoire; et tout cela est le domaine de la poésie.

Eh! qu’il serait vain de craindre qu’elle y manque jamais d’occasions de

créer, dans le sens le plus sérieux et peut-être le seul sérieux de ce

mot! Tout secret de l’âme humaine se dévoile, tout ce qui fait les grands

événemens, tout ce qui caractérise les grandes destinées, se découvre aux

imaginations douées d’une force de sympathie suffisante. Tout ce que la

volonté humaine a de fort ou de mystérieux, le malheur de religieux et de

profond, le poëte peut le deviner; ou, pour mieux dire, l’apercevoir, le

saisir et le rendre. Lorsque l’on montra à César la tête de Pompée, César

pleura sur son illustre ennemi, et fit voir beaucoup d’indignation contre

les lâches auteurs de sa mort. Voilà ce que nous savons par l’histoire.

Maintenant, lorsque Corneille fait prononcer par Philippe ces paroles

qu’il met dans la bouche de César,

Restes d’un demi-dieu dont à peine je puis

Égaler le grand nom, tout vainqueur que j’en suis,

De ces traîtres, dit-il, voyez punir les crimes,

Corneille n’invente pas un fait, il n’invente pas même un sentiment; ces

vers sont cependant une création, et une belle création poétique. Ce que

Corneille a trouvé, c’est une expression par laquelle un homme tel que

César a pu convenablement manifester son caractère, dans la circonstance

donnée. Le poëte a traduit, en quelque sorte, en sa langue, les larmes

du guerrier victorieux sur le sort tragique du héros vaincu. Ce mélange

de magnanimité et d’hypocrisie, de générosité et de politique, cette

dissimulation de toute joie dans un excès de fortune, cette émotion de

pitié qui vient d’un certain retour sur lui-même et de sa réflexion sur

la fin si misérable d’un homme naguère si puissant; tous ces sentimens,

dont l’histoire ne donne que le résultat abstrait, Corneille les a mis en

paroles, et dans des paroles que César aurait pu prononcer.

Il est cependant certain que, si l’on interdisait au poëte toute faculté

d’inventer des événemens, on se priverait d’un très grand nombre de

sujets de tragédie. Cette faculté lui doit donc être accordée, ou, pour

mieux dire, elle est donnée par les principes de l’art: mais quelle en

est la limite? à partir de quel point l’invention commence-t-elle à

devenir vicieuse?

Les critiques ont admis généralement les deux principes: qu’il ne faut

point falsifier l’histoire, et que l’on peut, que l’on doit même souvent

y ajouter des circonstances qui ne s’y trouvent point, pour rendre

l’action dramatique. Ils ont ensuite cherché une règle qui pût concilier

ces deux principes, et sont à peu près convenus d’admettre celle-ci:

que les incidens inventés ne doivent pas contredire les faits les plus

connus et les plus importans de l’action représentée. La raison qu’ils

en ont donnée est que le spectateur ne peut pas ajouter foi à ce qui est

contraire à une vérité qu’il connaît. Je crois la règle bonne, parce

qu’elle est fondée sur la nature, et assez vague pour ne pas devenir

une gêne gratuite dans la pratique; j’en crois même la raison fort

juste: mais il me semble qu’il y a à cette règle une autre raison plus

importante, plus inhérente a l’essence de l’art, et qui peut donner une

direction plus sûre et plus forte pour l’appliquer avec succès; cette

raison est que les causes historiques d’une action sont essentiellement

les plus dramatiques et les plus intéressantes. Les faits, par cela

même qu’ils sont conformes à la vérité pour ainsi dire matérielle, ont

au plus haut degré le caractère de vérité poétique que l’on cherche

dans la tragédie: car quel est l’attrait intellectuel pour cette sorte

de composition? Celui que l’on trouve à connaître l’homme, à découvrir

ce qu’il y a dans sa nature de réel et d’intime, à voir l’effet des

phénomènes extérieurs sur son âme, le fond des pensées par lesquelles

il se détermine à agir; à voir, dans un autre homme, des sentimens qui

puissent exciter en nous une véritable sympathie. Quand on raconte une

histoire à un enfant, il ne manque jamais de faire cette question: Cela

est-il vrai? Et ce n’est pas là un goût particulier de l’enfance; le

besoin de la vérité est l’unique chose qui puisse nous faire donner de

l’importance à tout ce que nous apprenons. Or, le vrai dramatique, où

peut-il mieux se rencontrer que dans ce que les hommes ont réellement

fait? Un poëte trouve dans l’histoire un caractère imposant qui l’arrête,

qui semble lui dire: Observe-moi, je t’apprendrai quelque chose sur

la nature humaine; le poëte accepte l’invitation; il veut tracer ce

caractère, le développer: où trouvera-t-il des actes extérieurs plus

conformes à la véritable idée de l’homme qu’il se propose de peindre

que ceux que cet homme a effectivement exécutés? Il a eu un but; il y

est parvenu, ou il a échoué: où le poëte trouvera-t-il une révélation

plus sûre de ce but et des sentimens qui portaient son personnage à le

poursuivre que dans les moyens choisis par celui ci même? Poussons la

proposition un peu plus loin pour la compléter. Notre poëte rencontre

de même dans l’histoire une action qu’il se plaît à considérer, au fond

de laquelle il voudrait pénétrer; elle est si interéssante qu’il désire

la connaître dans toutes ses parties et en donner l’idée la plus vraie,

la plus entière et la plus vive. Pour y parvenir, où cherchera-t-il les

causes qui l’ont provoquée, qui en ont décidé l’accomplissement, si ce

n’est dans les faits mêmes qui ont été ces causes?

C’est peut-être faute d’avoir observé ce rapport entre la vérité

matérielle des faits et leur vérité poétique que les critiques ont

apporté à la règle dont j’ai parlé une exception qui ne me semble pas

raisonnable. Ils ont dit que lorsque les principales circonstances

d’une histoire n’étaient pas très connues, on pouvait les altérer, ou

leur en substituer d’autres de pure invention: mais, ou je me trompe

fort, ou cela ne s’appelle pas faciliter au poëte la disposition de son

sujet; c’est bien plutôt lui ôter les moyens les plus sûrs d’en tirer

parti. Qu’importe que ces événemens soient ou non connus du spectateur?

Si le poëte les a trouvés, c’est un fil qui lui est donné pour arriver

au vrai; pourquoi l’abandonnerait-il? Il tient quelque chose de réel,

pourquoi le rejeter? pourquoi renoncer volontairement aux grandes leçons

de l’histoire? A quoi bon créer une action, un noeud, des péripéties,

pour motiver un résultat dont les motifs sont des faits? Voudrait-on par

hasard faire voir comment s’y prendrait la nature humaine pour agir si

elle avait adopté la règle des deux unités? On croit sans doute faire

autre chose; mais, sérieusement, fait on autre chose que cela dans toutes

ces créations où la vérité est altérée à si grands frais et avec des

effets si mesquins?

Ainsi donc, trouver dans une série de faits ce qui les constitue

proprement une action, saisir les caractères des acteurs, donner à

cette action et à ces caractères un développement harmonique, compléter

l’histoire, en restituer, pour ainsi dire, la partie perdue, imaginer

même des faits là où l’histoire ne donne que des indications, inventer au

besoin des personnages pour représenter les moeurs connues d’une époque

donnée, prendre enfin tout ce qui existe et ajouter ce qui manque, mais

de manière que l’invention s’accorde avec la réalité, ne soit qu’un moyen

de plus de la faire ressortir, voilà ce que l’on peut raisonnablement

dire créer; mais substituer des faits imaginaires à des faits constatés,

conserver des résultats historiques et en rejeter les causes parce

qu’elles ne cadrent pas avec une poétique convenue, en supposer d’autres

par la raison qu’elles peuvent mieux s’y adapter, c’est évidemment ôter à

l’art les bases de la nature. Veut-on que ce soit là une création? à la

bonne heure; mais ce sera du moins une création à peu près semblable à

celle d’un peintre qui, voulant absolument faire entrer dans un paysage

plus d’arbres que l’espace figuré sur la toile ne peut en contenir, les

presserait les uns contre les autres, et leur donnerait à tous une forme

et un port que n’ont pas les arbres de la nature.

L’application que vous faites, Monsieur, de votre théorie au sujet

historique de _Carmagnola_, me paraît à moi-même très propre à servir

d’exemple pour expliquer et justifier les idées que je viens de vous

soumettre. Je crains seulement, en me servant de cet exemple, d’avoir

l’air de repousser votre critique et de défendre ma tragédie: mais s’il

vous est resté quelque léger souvenir de la manière dont j’ai traité ce

sujet, veuillez, Monsieur, l’écarter tout-à-fait de votre esprit, et vous

en tenir à examiner seulement ce qu’il peut fournir, tel qu’il est dans

l’histoire, à un poëte dramatique; et je vous exposerai les motifs qui me

détourneraient de le traiter de la manière que vous proposez.

Permettez-moi de remettre ici encore une fois sous les yeux du lecteur

une partie du plan que vous tracez pour cette tragédie.

«Ne pouvait-on pas d’ailleurs faire en sorte que Carmagnola, sollicité

par le duc de Milan, se trouvât un moment maître du sort de la

république? La parenté de sa femme avec le duc, son empire sur les autres

_condottieri_, et l’assistance du peuple, pouvaient amener naturellement

cette situation. Le poëte eût ainsi mis en présence, dans l’âme du héros,

les sentimens de l’homme d’honneur avec l’imagination turbulente du chef

d’aventuriers; et Carmagnola, abandonnant par vertu le projet de livrer

Venise qui veut le perdre, n’en eût été que plus intéressant lorsqu’il

succombe, tandis que ce même projet eût servi à motiver et à peindre la

timide et cruelle politique du sénat».

Ce plan est très ingénieux dans le système que vous croyez le meilleur;

quant à moi, ce qui m’empêcherait de l’adopter, c’est que rien de tout

ce que vous y faites entrer n’a existé. Il est vrai que des sénateurs,

exerçant la puissance souveraine, ont envoyé à la mort un general qui

avait été leur bienfaiteur et leur ami; mais cette puissance que vous

voudriez attribuer à celui-ci, il ne l’a jamais eue, et le sénat vénitien

n’a jamais eu non plus ces craintes par lesquelles vous voudriez motiver

ce qu’il a fait. Il l’a cependant fait; il a eu des motifs pour le

faire; la connaissance de ces motifs est d’un grand intérêt, je dis d’un

grand intérêt dramatique, parce qu’il est très intéressant de voir les

véritables pensées par lesquelles les hommes arrivent à commettre une

grande injustice: c’est de cette vue que peuvent naître de profondes

émotions de terreur et de pitié, si l’on veut caractériser la tragédie

par la propriété de produire ces émotions. Or ces motifs où puis-je les

trouver? nulle autre part que dans l’histoire même; ce n’est que là que

je puis découvrir le caractère propre des hommes et de l’époque que je

veux peindre. Eh bien! un des traits les plus prononcés de cette époque,

et l’un de ceux qui contribuent le plus à lui donner une physionomie

toute particulière, une couleur toute locale, c’est une jalousie si

âpre de commandement et d’autorité, c’est une défiance si alerte et si

soupçonneuse de tout ce qui pouvait, je ne dis pas les anéantir, mais

les entraver un instant; c’est un besoin si outré de considération

politique, que l’on se portait facilement au crime pour défendre non

seulement le pouvoir, mais la réputation du pouvoir. Ces idées étaient

tellement prédominantes, qu’elles modifiaient tous les caractères,

ceux des gouvernés comme ceux des gouvernans, et que l’on aurait fait

une politique, une morale, et, ce qui est horrible à dire, une morale

religieuse, qui pussent aller avec elles. On regardait si peu la vie

des hommes comme une chose sacrée qu’il ne semblait pas nécessaire

d’attendre qu’elle fût réellement dangereuse pour la leur ôter. On

avait si bien pris ses précautions contre les mauvaises conséquences

d’une condamnation illégale, l’opinion publique était si muette ou si

pervertie, que les hommes placés à la tête de l’état, loin d’avoir à

redouter une punition, appréhendaient à peine le blâme. C’est dans de

telles circonstances, c’est au milieu de telles institutions, que je

vois un homme en opposition avec elles par tout ce qu’il y a en lui de

généreux, de noble ou d’impétueux, mais forcé toutefois de s’y ployer,

pour pouvoir exercer l’activité de son âme, pour pouvoir être, comme

on dit, quelque chose. Je vois cet homme, célèbre par ses victoires,

recherché par les puissances, parce qu’elles en avaient besoin, et

détesté par elles à cause de sa supériorité et de son humour indocile

et fière. Car, qu’il fût incapable de ployer sous la volonté d’autrui,

sa brouillerie avec le duc de Milan qu’il avait remis sur le trône, et

la résolution prise par le sénat de Venise de le tuer, le font assez

voir: qu’il y eût aussi en lui de la témérité et une grande confiance

en sa fortune, on n’en peut douter à la facilité avec laquelle il crut

aux fausses protestations d’amitié de ceux qui voulaient le perdre, avec

laquelle il donna dans leurs pièges et devint leur victime.

J’observe, dans l’histoire de cette époque, une lutte entre le pouvoir

civil et la force militaire, le premier aspirant à être indépendant, et

celle ci à ne pas obéir. Je vois ce qu’il y avait d’individuel dans le

caractère de Carmagnola éclater et se développer par des incidens nés

de cette lutte. Je trouve que, parmi ceux qui ont décidé de son sort,

il y avait des hommes qui étaient ses ennemis personnels, qu’il avait

blessés dans les points les plus sensibles de leur orgueil, qu’il avait

offensés comme individus et comme gouvernans; je lui trouve aussi des

amis, mais des amis qui n’ont pas su ou pu le sauver. Enfin je lui vois

une épouse, une fille, compagnes dévouées, mais étrangères aux agitations

de la vie politique, et qui ne sont là que pour recevoir la part de

bonheur ou de souffrance que leur fera l’homme dont elles dépendent.

Voilà en partie ce que ce sujet me semble présenter de poétique, voilà

ce que je voudrais savoir peindre et expliquer, si j’avais à traiter

de nouveau ce sujet. Mais je ne pourrais jamais, je l’avoue, le traiter

en y introduisant les mécontentemens populaires: il n’y en a pas eu, ou

au moins il n’en a point paru. Cela aurait changé totalement la face

des choses. Je ne voudrais pas non plus y faire entrer les alarmes de

la famille de Carmagnola, excitées par les bruits qui circulent sur les

intentions perfides du sénat. C’était le grand caractère de cette époque,

que les résolutions importantes, surtout lorsqu’elles étaient iniques, ne

fussent jamais précédées de bruits: rien n’avertissait la victime. On ne

peut changer ces circonstances sans ôter à la peinture de ces moeurs ce

qu’elle a de plus saillant et de plus instructif. Expliquer ce que les

hommes ont senti, voulu et souffert, par ce qu’ils ont fait, voilà la

poésie dramatique: créer des faits pour y adapter des sentimens, c’est la

grande tâche des romans, depuis mademoiselle Scudéri jusqu’à nos jours.

Je ne prétends pas pour cela que ce genre de composition soit

essentiellement faux; il y a certainement des romans qui méritent d’être

regardés comme des modèles de vérité poétique; ce sont ceux dont les

auteurs, après avoir conçu, d’une manière precise et sûre, des caractères

et des moeurs, ont inventé des actions et des situations conformes à

celles qui ont lieu dans la vie réelle, pour amener le développement

de ces caractères et de ces moeurs: je dis seulement que, comme tout

genre a son écueil particulier, celui du genre romanesque c’est le faux.

La pensée des hommes se manifeste plus ou moins clairement par leurs

actions et par leurs discours; mais, alors même que l’on part de cette

large et solide base, il est encore bien rare d’atteindre à la vérité

dans l’expression des sentimens humains. A côté d’une idée claire,

simple et vraie, il s’en présente cent qui sont obscures, forcées ou

fausses; et c’est la difficulté de dégager nettement la première de

celles-ci qui rend si petit le nombre des bons poëtes. Cependant les plus

médiocres eux-mêmes sont souvent sur la voie de la vérité: ils en ont

toujours quelques indices plus ou moins vagues; seulement ces indices

sont difficiles à suivre: mais que sera-ce si on les néglige, si on les

dédaigne? Or c’est la faute qu’ont commise la plupart des romanciers en

inventant les faits; et il en est arrivé ce qui devait en arriver, que

la vérité leur a échappé plus souvent qu’à ceux qui se sont tenus plus

près de la réalité; il en est arrivé qu’ils se sont mis peu en peine de

la vraisemblance, tant dans les faits qu’ils ont imaginés que dans les

caractères dont ils ont fait sortir ces faits; et qu’à force d’inventer

d’histoires, de situations neuves, de dangers inattendus, d’oppositions

singulières de passions et d’intérêts, ils ont fini par créer une nature

humaine qui ne ressemble en rien à celle qu’ils avaient sous les yeux,

ou, pour mieux dire, à celle qu’ils n’ont pas su voir. Et cela est si

bien arrivé que l’épithète de romanesque a été consacrée pour désigner

généralement, à propos de sentimens et de moeurs, ce genre particulier de

fausseté, ce ton factice, ces traits de convention qui distinguent les

personnages de roman.

Dire que ce goût romanesque a envahi le théâtre, et que même les plus

grands poëtes ne s’en sont pas toujours préservés, ce n’est pas hasarder

un jugement; c’est tout simplement répéter une plainte déjà ancienne,

et qui devient tous les jours plus générale, une plainte que la vérité

a arrachée aux admirateurs les plus sincères et les plus éclairés de

ces grands poëtes. Laissant de côté toutes les causes du mal qui sont

étrangères à la question actuelle, et qui d’ailleurs ont déjà été l’objet

de beaucoup de recherches ingénieuses et savantes, quoique détachées et

incomplètes, je me bornerai à hasarder quelques indications légères sur

la part que peut y avoir la règle des deux unités.

D’abord elle force l’artiste, comme vous dites, Monsieur, à devenir

créateur. J’ai déjà dit quelques mots de ce que me semble ce genre de

création; permettez-moi de revenir sur ce point important; je voudrais le

développer un peu plus.

Plus on considère, plus on étudie une action historique susceptible

d’être rendue dramatiquement, et plus on découvre de liaison entre

ses diverses parties, plus on aperçoit dans son ensemble une raison

simple et profonde. On y distingue enfin un caractère particulier, je

dirais presque individuel, quelque chose d’exclusif et de propre, qui

la constitue ce qu’elle est. On sent de plus en plus qu’il fallait de

telles moeurs, de telles institutions, de telles circonstances pour

amener un tel résultat, et de tels caractères pour produire de tels

actes; qu’il fallait que ces passions que nous voyons en jeu, et les

entreprises où nous les trouvons engagées, se succédassent dans l’ordre

et dans les limites qui nous sont donnés comme l’ordre et les limites de

ces mêmes entreprises.

D’où vient l’attrait que nous éprouvons à considérer une telle action?

pourquoi la trouvons-nous non seulement vraisemblable, mais intéressante?

c’est que nous en discernons les causes réelles; c’est que nous suivons,

du même pas, la marche de l’esprit humain et celle des événemens

particuliers présens à notre imagination. Nous découvrons, dans une serie

donnée de faits, une partie de notre nature et de notre destinée; nous

finissons par dire en nous-mêmes: Dans de telles circonstances, à l’aide

de tels moyens, avec de tels hommes, les choses devaient arriver ainsi.

La création imposée par la règle des deux unités consiste à déranger

tout cela, et à donner à l’effet principal que l’on a conservé et que

l’on représente une autre série de causes nécessairement différentes et

qui doivent néanmoins être également vraisemblables et intéressantes;

à déterminer par conjecture ce qui, dans le cours de la nature, a été

inutile, à faire mieux qu’elle enfin. Or comment a-t-on dû s’y prendre

pour atteindre cet inconcevable but?

Nous avons vu Corneille demander la permission de _faire aller les

événemens plus vite que la vraisemblance ne le permet_, c’est-à-dire plus

vite que dans la réalité. Or ces événemens que la tragédie représente

de quoi sont-ils le résultat? de la volonté de certains hommes, mus par

certaines passions. Il a donc fallu faire naître plus vite cette volonté

en exagérant les passions, en les dénaturant. Pour qu’un personnage

en vienne en vingt-quatre heures à une résolution decisive, il faut

absolument un autre degré de passion que celle contre laquelle il s’est

débattu pendant un mois. Ainsi cette gradation si intéressante par

laquelle l’âme atteint l’extremité, pour ainsi dire, de ses sentimens,

il a fallu y renoncer en partie; toute peinture de ces passions qui

prennent un peu de temps pour se manifester, il a fallu la négliger; ces

nuances de caractère qui ne se laissent apercevoir que par la succession

de circonstances toujours diverses et toujours liées, il a fallu les

supprimer ou les confondre. Il a été indispensable de recourir à des

passions excessives, à des passions assez fortes pour amener brusquement

les plus violens partis. Les poëtes tragiques ont été, en quelque sorte,

réduits à ne peindre que ce petit nombre de passions tranchées et

dominantes, qui figurent dans les classifications idéales des pédans de

morale. Toutes les anomalies de ces passions, leurs variétés infinies,

leurs combinaisons singulières qui, dans la réalité des choses humaines,

constituent les caractères individuels, se sont trouvées de force exclues

d’une scène où il s’agissait de frapper brusquement et à tout risque de

grands coups. Ce fond général de nature humaine, sur lequel se dessinent,

pour ainsi dire, les individus humains, on n’a eu ni le temps ni la place

de le déployer; et le théâtre s’est rempli de personnages fictifs, qui

y ont figuré comme types abstraits de certaines passions, plutôt que

comme des êtres passionnés. Ainsi l’on a eu des allégories de l’amour ou

de l’ambition, par exemple, plutôt que des amans ou des ambitieux. De

là cette exagération, ce ton convenu, cette uniformité des caractères

tragiques, qui constituent proprement le romanesque. Aussi arrive-t-il

souvent, lorsqu’on assiste aux représentations tragiques, et que l’on

compare ce qu’on y a sous les yeux, ce que l’on y entend, à ce que l’on

connaît des hommes et de l’homme, que l’on est tout surpris de voir une

autre générosité, une autre pitié, une autre politique, une autre colère

que celles dont on a l’idée ou l’expérience. On entend faire, et faire au

sérieux, des raisonnemens que, dans la vie réelle, on ne manquerait pas

de trouver fort étranges; et l’on voit de graves personnages se régler,

dans leurs déterminations, sur des maximes et sur des opinions qui n’ont

jamais passé par la tête de personne.

Le tragedie, gl'inni sacri e le odi di Alessandro Manzoni · 第 33 / 45 段