Faudra-t-il dire, après cela, que l’_Antigone_ de Sophocle manque d’unité

d’action, par la raison que la position et les desseins de tous les

personnages ne sont pas établis dès le premier acte? Dans un certain

système de tragédie, qui est, a mes yeux, plutôt l’ouvrage successif

et laborieux des critiques, que le résultat de la pratique des grands

poëtes, on attache une très grande importance à toutes ces préparations

de personnages et d’événemens. Mais cette importance même me paraît

indiquer le faible du système; elle dérive d’une attention excessive

et presque exclusive à la forme, je dirais presque aux dehors du drame.

Il semblerait que le plus grand charme d’une tragédie vienne de la

connaissance des moyens dont le poëte s’est servi pour la conduire à

bout; qu’on est là pour admirer la finesse de son jeu, et son adresse

à se tirer des pièges qu’un art hostile a dressés sur son chemin. On

le laisse faire ses conditions dans l’exposition; mais on est, pendant

tout le reste de la pièce, aux aguets pour voir s’il les tient. Qu’une

situation non préparée trouve place, qu’un personnage non annoncé arrive

dans le courant de la tragédie, le spectateur, façonné par les critiques,

se révoltera contre le poëte; il lui dira: Je vous comprends fort bien;

cette situation n’est nullement embrouillée, nullement obscure pour moi;

mais je ne veux pas m’y intéresser, parce que j’avais le droit d’y être

disposé d’une autre manière. De là encore cette admiration si petite, je

dirais presque cette admiration injurieuse pour ce qu’il y a de moins

important dans les ouvrages des grands poëtes. Il est pénible de voir

les critiques rechercher avec un souci minutieux quelques vers jetés au

commencement d’une tragédie, pour faire connaître d’avance un personnage

qui jouera un grand rôle, pour annoncer un incident qui amènera la

catastrophe: il est triste de les entendre s’émerveiller sur ces petits

apprêts et vous commander, dans leur froide extase, d’admirer l’art, le

grand art de Racine. Ah! le grand art de Racine ne tient pas à si peu

de chose; et ce n’est pas par ces graves écoliers que sont dignement

attestées les beautés supérieures de la poésie: c’est bien plutôt par les

hommes qu’elles transportent hors d’eux-mêmes, qu’elles jettent dans un

état de charme et d’illusion où ils oublient et la critique et la poésie

elle-même, pleinement, uniquement dominés par la puissance de ses effets.

Les autres conditions que vous exigez dans une tragédie, pour que l’unité

d’action s’y trouve, sont «que les desseins des personnages se renferment

toujours dans le plan que l’auteur s’est tracé, qu’il soit rendu compte

au spectateur de tous les résultats qu’ils amènent, non seulement dans

le cours de chaque acte, mais encore pendant chaque entr’acte, l’action

devant toujours marcher, même hors de ses yeux; enfin que cette action

soit rapide, dégagée d’accessoires superflus, et conduite à un dénouement

analogue à l’attente excitée par l’exposition».

Certes, il n’y a, dans ces conditions, rien que de juste. Mais vous

prétendez encore, Monsieur, que, pour obtenir ces effets, les deux unités

sont nécessaires. «Si maintenant», ajoutez-vous, «de longs intervalles de

temps et de lieux séparent vos actes, et quelquefois même vos scènes, les

événemens intermédiaires relâcheront tous les ressorts de l’action; plus

ces événemens seront nombreux et importans, plus il sera difficile de les

rattacher à ce qui précède et à ce qui suit; et les parties du drame,

ainsi disloquées, présenteront, au lieu d’un seul fait, les lambeaux de

la vie entière du héros».

Veuillez avant tout observer, Monsieur, que, dans le système qui rejette

les deux unités, et que, pour abréger, j’appellerai dorénavant le système

historique, dans ce système, dis-je, le poëte ne s’impose nullement

l’obligation de créer à plaisir de longs intervalles de temps et de

lieux: il les prend dans l’action même, tels qu’ils lui sont donnés par

la réalité. Que si une action historique est partout si entrecoupée, si

morcelée qu’elle n’admette pas l’unité dramatique, que si les faits sont

épars à de trop grandes distances, et trop faiblement liés entre eux, le

poëte en conclut que cette action n’est pas propre à devenir un sujet de

tragédie, et l’abandonne.

Permettez-moi de vous dire ensuite qu’il est bien de l’essence du système

historique de supposer entre les actes des intervalles de temps plus

ou moins longs, mais non des intervalles remplis d’événemens nombreux

et importans relativement à l’action. C’est au contraire la portion de

temps et d’espace que l’on peut franchir, éliminer ou réduire, comme

indifférente à l’action, et sans blesser la vérité dramatique.

On peut aussi, on doit même assez souvent rejeter dans les entr’actes

quelques faits relatifs à l’action, et en donner connaissance au

spectateur par les récits des personnages; mais cela n’est nullement

particulier au système de tragédie que je nomme historique: c’est une

condition générale du poëme dramatique, également adoptée par le système

des deux unités. Dans l’un comme dans l’autre, on présente à la vue un

certain nombre d’événemens, on en indique quelques autres, et l’on fait

abstraction de tout ce qui, étant étranger à l’action, ne s’y trouve mêlé

que par les circonstances fortuites de la contemporanéité. A cet égard,

la différence entre les deux systèmes n’est que du plus au moins. Dans

celui que je nomme historique, le poëte se fie pleinement à l’aptitude, à

la tendance qu’a naturellement notre esprit a rapprocher des faits épars

dans l’espace, dès qu’il peut apercevoir entre eux une raison qui les

lie, et à traverser rapidement des temps et des lieux en quelque sorte

vides pour lui, pour arriver des causes aux effets. Dans le système des

deux unités, le poëte demande de même des concessions à l’imagination du

spectateur, puisqu’il veut qu’elle donne à trois heures le cours fictif

de vingt-quatre. Seulement il suppose qu’elle ne peut se prêter à rien

de plus, et que, quelque rapport qu’il y ait entre deux faits, il lui en

coûte un effort désagréable et pénible pour les concevoir à la suite l’un

de l’autre, s’il y a de l’un à l’autre un intervalle de deux ou trois

jours, et de plus d’une centaine de pas.

Cela posé, quel est maintenant celui des deux systèmes qui donne au poëte

le plus de facilités pour démêler, dans un sujet dramatique, les élémens

de l’action, pour les disposer à la place qui leur appartient, et les

développer dans les proportions qui leur conviennent? C’est assurément

celui qui, ne l’astreignant à aucune condition arbitraire et prise en

dehors de ce sujet même, laisse à son génie le choix raisonné de toutes

les données, de tous les moyens qu’il renferme. Que si, malgré ces

avantages, le poëte ne sait point discerner les points saillans de son

action, ni les mettre en évidence; s’il se borne à indiquer des événemens

qui auraient besoin d’être développés; si ces événemens relégués dans

les entr’actes, au lieu de former des anneaux qui entrent dans la

chaîne de l’action, ne tendent, au contraire, qu’à isoler ceux qui sont

mis sous les yeux du spectateur; si, par leur importance ou par leur

multiplicité, ils n’aboutissent qu’à produire une distraction importune

de ce qui se passe sur la scène; si, en un mot, l’action est disloquée,

la faute en est toute au poëte. Quelque graves qu’ils soient, de tels

inconvéniens ne peuvent donc jamais être une raison d’adopter la règle en

discussion, puisque l’on peut éviter ces inconvéniens sans se soumettre

à cette règle: car je me borne, pour le moment, à prouver qu’elle est

inutile.

Vous avez trouvé, Monsieur, dans la tragédie de _Carmagnola_ la preuve

de ces mauvais effets, que vous avez attribués au système qui exclut

les deux unités; et je n’en parle ici que pour rendre justice à votre

critique, et pour ne pas laisser tomber sur ce pauvre système le fardeau

des erreurs personnelles de ses partisans. «On voit», dites-vous, «qu’il

existe entre le troisième et le quatrième acte l’intervalle d’une

campagne tout entière: comment suivre à de telles distances la marche et

les progrès de l’action?». J’accorde volontiers que c’est un véritable

défaut; seulement faut-il voir à qui l’on doit l’imputer. C’est un peu au

sujet, beaucoup a l’auteur; mais nullement au système.

Je passe à l’examen de la règle sous le rapport de la fixité des

caractères, et je continue à citer: «Ajoutez à ces inconvéniens

l’apparition et la disparition fréquentes, dans ce système, de

personnages avec lesquels le spectateur a à peine le temps de faire

connaissance».

Il est certes, dans tout sujet, un point au-delà duquel l’apparition

et la disparition des personnages devient trop fréquente, et dès lors

vicieuse, en ce qu’elle fatigue l’attention et la transporte brusquement

d’un objet à un autre, sans lui donner le temps de se fixer sur aucun.

Mais ce point peut-il être déterminé d’avance, et par une formule

également applicable à tous les sujets? Existe-t-il une limite précise

au-delà de laquelle l’inconvénient commence? On peut d’abord affirmer que

la règle des deux unités n’est pas cette limite; car il est impossible de

prouver que ce n’est que dans une action bornée à un jour et à un petit

espace que les personnages peuvent se montrer et se dessiner de manière à

être compris par le spectateur et à l’intéresser. Où donc chercher cette

limite absolue? il ne faut la chercher nulle part, car elle n’existe pas.

C’est une singulière disposition que celle que nous avons à nous forger

des règles abstraites applicables à tous les cas, pour nous dispenser

de chercher dans chaque cas particulier sa raison propre, sa convenance

particulière. Que le poëte choisisse toujours une action dans laquelle

il n’y ait qu’un nombre de personnages proportionné à l’attention qu’il

est possible de leur donner, que ces personnages restent en présence

du spectateur assez long-temps pour lui montrer la part qu’ils ont à

l’action, et ce qu’il y a de dramatique dans leur caractère; voilà, je

crois, tout ce qu’on peut lui prescrire sur ce point. Or, quel système,

encore une fois, peut mieux se prêter à ce but que le système où l’action

elle-même règle tout, où elle prend les personnages quand elle les

trouve, pour ainsi dire, sur sa route, et les abandonne au moment où ils

n’ont plus avec elle de relation intéressante? Et que l’on n’objecte pas

que ce système, en admettant beaucoup d’événemens, exige naturellement

l’intervention trop rapide de trop de personnages: on répondrait

qu’il n’admet juste que les événemens dans lesquels le caractère des

personnages peut se développer d’une manière attachante.

Du reste, j’observerai et peut-être conviendrez-vous que l’habitude et

l’esprit systématique peuvent facilement faire paraître vicieux ce qui

ne l’est pas pour des hommes autrement disposés. Des spectateurs ou des

lecteurs instruits, éclairés et se croyant impartiaux, peuvent trouver

que les personnages d’une action tragique disparaissent trop vite et

reviennent trop souvent, par la seule raison qu’ils sont accoutumés

à voir, dans des tragédies qu’ils admirent avec justice, les mêmes

personnages occuper la scène jusqu’à la fin. Ils regardent ce qui les

choque comme un vice réel, comme une opposition aux lois naturelles de

leur intelligence; et ce ne sera néanmoins que l’opposition à un type

artificiel de tragédie qu’ils ont admis et auquel ils ramènent toute

tragédie possible. Car recevoir l’impression pure et franche des ouvrages

de l’art, se prêter à ce qu’ils peuvent offrir de vrai et de beau

indépendamment de toute théorie, est un effort difficile et bien rare

pour ceux qui en ont une fois adopté une.

Si, accoutumés, comme ils le sont, à trouver dans la tragédie une action

qui marche toujours sur les mêmes échasses, qui se replie, pour ainsi

dire, à chaque instant, et toujours à peu près de la même manière sur

elle-même, ils assistent, par hasard, à une tragédie conçue dans un

système tout différent, à une tragédie où l’action se déroulera d’une

manière plus conforme à la réalité, il est fort à présumer qu’ils

ne seront pas dans la disposition la plus favorable pour l’examiner

impartialement, pour y voir ce qui y est et n’y voir que cela. Tout

leur examen ne sera qu’une comparaison pénible entre la tragédie d’un

nouveau genre qu’ils ont sous les yeux, et l’idée abstraite qu’ils se

sont faite de la tragédie. Dites-leur que l’habitude a une grande part

à leur jugement, ils se révolteront, parce qu’ils savent que l’habitude

affaiblit la liberté, et que nous sommes portés à nier tout ce qui

asservit notre esprit. Ils ne manqueront pas de déclarer que c’est pour

obéir aux lois de l’éternelle raison, à l’inspiration de la nature,

qu’ils jugent comme ils jugent, qu’ils sentent comme ils sentent. Mais

quoi qu’ils disent, il n’en sera pas moins vrai que toute leur critique à

été fondée sur un étroit empirisme, qu’elle à été toute déduite de faits

spéciaux; et c’est probablement cela même qui la fait paraître à tant

d’hommes une connaissance éminemment philosophique.

Mais, pour revenir au point précis de la discussion, si un personnage se

montre lorsqu’il est nécessaire; si, dans le temps long ou court qu’il

passe sur la scène, il dit des choses qui caractérisent une époque, une

classe d’hommes, une passion individuelle, et qui les caractérisent dans

le rapport qu’elles ont avec l’action principale à laquelle elles se

rattachent; si l’on voit comment ces choses influent sur la marche des

événemens; si elles entrent, pour leur part, dans l’impression totale de

l’ouvrage, ce personnage ne se sera-t-il pas fait assez connaître? Qu’il

disparaisse ensuite, quand l’action ne le réclame plus, quel inconvénient

y a-t-il?

Mais voici, selon vous, Monsieur, un effet bien plus grave de la

transgression de la règle: en outrepassant ses limites, il serait

impossible de combiner la vraisemblance et l’intérêt dans le caractère

des principaux personnages, avec sa fixité. Et quant à ceux (des

personnages) sur lesquels vous fixez particulièrement l’attention du

spectateur, si vous les montrez toujours animés du même dessein, il en

résultera langueur, froideur, invraisemblance, souvent même inconvenance

choquante. Comment, par exemple, offrir, sans exciter le dégoût,

un meurtre prémédité pendant plusieurs années et en plusieurs pays

différens? Si au contraire les desseins des personnages varient, l’unité

d’action disparaît et l’intérêt s’affoiblit.

Permettez-moi de remonter à un principe bien commun, mais toujours sûr

dans l’application. La vraisemblance et l’intérêt dans les caractères

dramatiques, comme dans toutes les parties de la poesie, dérivent de la

vérité. Or, cette vérité est justement la base du système historique.

Le poëte qui l’a adopté ne crée pas les distances pour le plaisir

d’étendre son action; il les prend dans l’histoire même. Pour prouver

que la persistance d’un personnage dans un même dessein sort de la

vraisemblance lorsqu’elle se prolonge au-delà des limites de la règle,

il faudrait prouver qu’il n’arrive jamais aux hommes d’aspirer à un but

éloigné de plus de vingt-quatre heures, dans le temps, et de plus de

quelques centaines de pas, dans l’espace; et, pour avoir le droit de

soutenir que le degré de persistance dont il s’agit produit la langueur

et la froideur, il faudrait avoir démontré que l’esprit humain est

constitué de manière à se dégoûter et à se fatiguer d’être obligé de

suivre les desseins d’un homme au-delà d’un seul jour et d’un seul lieu.

Mais l’expérience atteste suffisamment le contraire; il n’y a pas une

histoire, pas un conte peut-être qui n’excède de si étroites limites.

Il y a plus; et l’on pourrait affirmer que, plus la volonté de l’homme

traverse, si l’on peut le dire, de durée et d’étendue, et plus elle

excite en nous de curiosité et d’intérêt; que plus les événemens qui sont

le produit de sa force se prolongent et se diversifient, pourvu toutefois

qu’ils ne perdent pas l’unité, et qu’ils ne se compliquent pas jusqu’à

fatiguer l’attention, et plus ils ont de prise sur l’imagination. Loin de

se déplaire a voir beaucoup de résultats naître d’une seule résolution

humaine, l’esprit ne trouve, dans cette vue, que de la satisfaction et

du charme. La langueur et la froideur ne surviennent que dans le cas où

cette résolution est mal motivée, ou n’a pas un objet important; ce qui

est tout-à-fait indépendant de la durée de ses suites.

Quant au changement de desseins dans les personnages, je ne vois pas

comment son effet serait d’affaiblir l’intérêt. Il fournit au contraire

un moyen de l’exciter, en donnant lieu de peindre les modifications de

l’âme, et la puissance des choses extérieures sur la volonté. Il favorise

le développement des caractères, sans obliger à les dénaturer, parce que

les desseins ne sont pas le caractère même, mais plutôt des indices, des

conséquences du caractère. Je ne vois pas davantage comment le changement

dont il s’agit détruirait l’unite dramatique. Cette unité ne consiste

pas dans la fixité des vues et des projets des personnages tragiques;

elle est dans les idées du spectateur sur l’ensemble de l’action. En

voici une preuve de fait, qui me paraît sans réplique: les desseins de

personnages importans, souvent principaux, varient dans des tragédies

auxquelles assurément vous ne refuserez pas l’unité d’action; et pour

n’en chercher d’exemples que dans un seul auteur, Pyrrhus, Néron, Titus,

Bajazet, Agamemnon, passent d’une résolution à la résolution opposée.

Leur caractère n’en est pas, pour cela, moins constant: il y a plus;

ces variations sont nécessaires pour le mettre pleinement à découvert.

Celui de Néron, par exemple, se compose d’un certain goût pour la justice

et pour la gloire, d’une pudeur qui est le fruit de l’éducation, de

l’habitude de céder aux volontés des personnes à qui une haute réputation

de vertu, ou une grande force d’âme, les droits de la nature, ou des

services signalés, ont donné de l’ascendant: avec cela se combinent la

haine de toute supériorité, un grand amour de l’indépendance, le goût

de la domination, et la vanité même de paraître dominer. Une passion

que Néron ne peut satisfaire sans commettre un crime vient mettre en

collision ces élémens contraires, ces deux moitiés, pour ainsi dire, de

son âme. Les mauvais penchans triomphent, le crime est résolu, il est

commandé: l’admirable discours de Burrhus fait varier les projets de

Néron; l’indigne Narcisse, précisément parce qu’il connaît le caractère

de son maître, sait trouver, dans ses passions les plus vives et les

plus basses, que Burrhus avait en quelque façon étouffées, les motifs

d’une nouvelle variation, qui produit le dénouement de l’action. Il en

est de même d’Agamemnon; si ses desseins étaient invariablement arrêtés,

son caractère ne serait plus ce qu’il est, un mélange d’ambition et de

sentimens naturels.

Que la représentation d’un meurtre prémédité pendant plusieurs années,

et en plusieurs pays différens, ne soit propre qu’à exciter le dégoût,

je suis fort disposé à le croire. Mais le dégoût dérive du sujet même,

indépendamment du système suivant lequel on pourrait le traiter. Je

crois, par exemple, que tout le monde à peu près s’accorde à trouver

l’Atrée de Crébillon un personnage révoltant, et néanmoins le poëte ne

fait pas parcourir à son action le temps réel qui s’est écoulé entre le

tort et la vengeance; il ne représente que la dernière journée: mais

qu’importe? le temps est énoncé dans la pièce, et il n’en faut pas

davantage pour motiver le dégoût de l’auditoire. L’idée de tant d’années

qui n’ont pas calmé la haine, qui n’ont pas affaibli le souvenir de

l’injure, qui n’ont rien changé à des projets d’une atrocité ingénieuse

et romanesque, n’en est pas moins présente a la pensée du spectateur,

malgré l’abstraction que fait le poëte du temps écoulé; la préméditation

du crime n’en est pas moins sentie.

La détermination arrêtée et constante de tuer son semblable suppose

nécessairement l’état de l’âme le plus dépravé, j’ajouterais, et le plus

dégradé, le moins poétique. Si une telle détermination est en harmonie

avec le caractère du personnage; si c’est un intérêt privé, une passion

egoiste qui la lui ont inspirée; s’il n’a pas eu de grandes répugnances

à vaincre pour se résoudre à l’assassinat, c’est le caractère même qui

est misérable, dégoûtant et peut-être incapable de devenir un sujet

d’imitation poétique. Si, au contraire ce n’est pas seulement avec de

profonde souffrances, mais par la séduction d’une grande pensée, d’un

dessein extraordinaire, d’une illusion puissante, qu’un homme a pris

cette horrible résolution; si le sentiment du devoir et la voix de

l’innocence qui cherche à triompher y ont opposé des obstacles; si cet

homme a combattu, pour ainsi dire, sur tous les degrés de l’abîme,

c’étaient alors ces pensées, ces illusions, ces combats et la chute par

laquelle ils ont fini, qu’il fallait représenter. C’est cela qui était

profond, instructif et dramatique. Mais lorsque la lutte morale est

terminée, lorsque la conscience est vaincue, et que l’homme n’a plus à

surmonter que des résistances hors de lui, il est peut-être impossible

d’en faire un spectacle intéressant; et peut-être le meurtre prémédité

est-il un de ces sujets que le poëte tragique doit s’interdire.

Je dis peut-être, parce que toutes ces règles exclusives et absolues sont

trop sujettes à être démenties par des expériences contraires et que l’on

n’avait pu prévoir: on peut bien, sans péril, condamner _a priori_ tout

sujet qui n’aurait pas la vérité pour base; mais il me semble trop hardi

de décider, pour tous les cas possibles, que tel ou tel genre de vérité

est à jamais interdit à l’imitation poétique; car il y a dans la vérité

un intérêt si puissant, qu’il peut nous attacher à la considérer malgré

une douleur véritable, malgré une certaine horreur voisine du dégoût. Si

donc le poëte réussit, à force d’intérêt, à faire supporter au spectateur

ces sentimens pénibles, il faudra bien reconnaître qu’il a su mettre en

œuvre les moyens de l’art les plus forts et les plus sûrs. Il ne restera

plus qu’à juger les effets de cette puissance qu’il aura exercée sur

les âmes. Or, si l’impression qu’il a produite est éminemment morale,

si le dégoût qu’il a excité est le dégoût du mal; si, en associant au

crime des idées révoltantes, il l’a rendu plus odieux; s’il a réveillé

dans les cœurs une aversion salutaire pour les passions qui entraînent

à le commettre, pourra-t-on raisonnablement lui reprocher de n’avoir

pas assez ménagé la délicatesse du spectateur? Je crois qu’on a imposé

trop d’égards aux poëtes pour cette susceptibilité du public; qu’on

leur a trop fait un devoir d’éviter tout ce qui pouvait déplaire: il y

a des douleurs qui perfectionnent l’âme; et c’est une des plus belles

facultés de la poésie que celle d’arrêter, à l’aide d’un grand intérêt,

l’attention sur des phénomènes moraux que l’on ne peut observer sans

répugnance.

Le tragedie, gl'inni sacri e le odi di Alessandro Manzoni · 第 30 / 45 段