Per buona fortuna, le teorie drammatiche del Manzoni avevano avuto in lui

medesimo un ben più valido poeta, che non il signor Pietro Lebrun. Il

quale, nonostante il valido patrocinio del Talma, andò incontro a un vero

naufragio. E gli mancò la voglia e il coraggio di ritentare il teatro.

Si rivolse perciò al poema narrativo e descrittivo: e il suo _Voyage en

Grèce_, pel quale forse non gli mancavano gl’incoraggiamenti dello stesso

Fauriel, appassionato raccoglitore dei _Canti popolari della Grecia

moderna_, ebbe elogi ch’è sperabile lo compensassero delle amarezze

drammatiche.

* * * * *

Il Fauriel, pubblicando la _Lettre à M. Chauvet_, le premise

quest’_Avvertenza_:

«Plusieurs de nos journaux rendirent compte, avec plus ou moins

d’éloges, du _Comte de Carmagnola_ de M. Manzoni, lorsqu’il

parut, au commencement de 1820, et notamment le _Lycée Français_,

qui en donna une analyse étendue et soignée, analyse où les

beautés de la pièce annoncée étaient appréciées avec beaucoup

de goût et d’intérêt, et où le parti qu’avait pris l’auteur

de s’affranchir de la règle des unités était combattu par des

raisons ingénieuses et en partie nouvelles.

M. Manzoni, qui se trouvait alors à Paris, et qui eut

connaissance de cet extrait, ne fut ni insensible aux éloges

donnés à son talent par un juge éclairé, ni surpris des

objections faites au système dramatique qu’il avait suivi.

Mais, loin de trouver ces objections sans réplique, il crut au

contraire y apercevoir des nouveaux motifs de persister dans

son opinion sur la règle des unités; et il céda à la tentation

d’écrire, à ce sujet, quelques observations qu’il se proposait

d’adresser, en témoignage de reconnaissance et d’estime, à

l’auteur même de l’article qui les lui avait suggérées.

Des obstacles imprévus empêchèrent M. Manzoni de terminer

sa lettre assez tôt pour qu’elle pût avoir un à propos de

circonstance, et de s’y appliquer autant qu’il y était disposé.

Bientôt après, obligé de repartir pour l’Italie, il ne songeait

plus à mettre au jour un écrit qu’il n’en estimait pas digne,

et auquel il n’avait pu donner tout le soin dont il était

susceptible. Cependant, ayant eu communication de cet écrit,

j’en avais pensé autrement que son auteur; je l’avais trouvé

d’un mérite et d’un intérêt qui m’avaient fait désirer sa

publication, et qui me paroissaient rendre fort indifférent le

retard accidentel de cette publication. Je priai donc M. Manzoni,

à son départ, de me laisser le manuscrit de son ouvrage, en

m’autorisant à le mettre au jour quand et comme je le trouverais

à propos. Cet ouvrage est celui qui suit, et qui, je l’espère,

ne sera pas réputé indigne des deux tragédies auxquelles je le

joins ici, comme une sorte d’appendice, qui aidera à comprendre

les idées et les vues d’après lesquelles elles ont été conçues et

doivent être jugées.

Cet opuscule n’a pas seulement été composé en France; il l’a

été en quelque sorte, pour la France, et de plus, en français.

Ce sont pour moi des raisons de plus de souhaiter qu’il soit

accueilli comme il me semble mériter de l’être. Je dois, du

reste, prier les lecteurs de ne pas y chercher plus que son

auteur n’a eu le dessein d’y mettre, et d’y voir moins un traité

méthodique et en forme sur le sujet indiqué par le titre, que

l’effusion libre et abondante de beaucoup d’idées fines ou

profondes relatives à ce sujet, et qui ont jailli, rapidement et

comme à l’improviste, du choc accidentel des idées contraires».

SCHERILLO.

[1026] _Le «Comte de Carmagnola» et «Adelghis», tragédies de...,

traduites de l’italien par M. C. FAURIEL: suivies d’un article de GOETHE,

et de divers morceaux sur la théorie de l’art dramatique_: Paris,

Bossange frères libr., 1823, impr. de Cellot, in 8º. pp. XX-491.

[1027] La prima, ch’io non ho vista, è del 1825.—Per questa, e per altre

edizioni, cfr. il _Catalogo della Sala Manzoniana_, nella Biblioteca

Braidense, Milano, 1890.

[1028] Cfr. DE GUBERNATIS, _Il Manzoni ed il Fauriel_; pag. 148-49.

[1029] DE GUBERNATIS, _Il Manzoni ed il Fauriel_; pag. 319.—Nella

stessa lettera un po’ prima, il Manzoni accennava già al lavoro che

il Fauriel disegnava intorno al Romanticismo; scrivendogli: «Je le

charge [Cousin] impitoyablement de toutes les brochures romantiques ou

antiromantiques que nous avons pu ramasser. Quant au _Conciliateur_, qui

est indispensable pour avoir une idée complète de la question romantique

en Italie, Cousin le réunit à d’autres livres qu’il fait venir d’Italie,

et vous l’aurez un peu plus tard. J’ai encore quelque chose à vous

dire sur toute cette bouquinerie....». E terminava: «J’ai un scrupule

de conscience qu’il me faut absolument tranquilliser. En vous envoyant

toutes ces brochures romantiques, je vous donne l’occasion de faire

un travail important pour tout le monde, et pour nous autres Italiens

surtout; mais si cela doit retarder de beaucoup votre grand travail,

et ajourner de beaucoup la publication des premiers volumes, je vous

avoue que j’en aurais des remords, j’en ai déjà d’avoir pu vous laisser

ce fatras à débrouiller, et d’avoir cru que les termes de votre bonté

devaient être celles de mon indiscretion». (Pag. 317 e 320).

[1030] Cfr. CH. DE MAZADE, _La politique modérée sous la Restauration_:

nella «Revue des deux mondes» del 1º maggio 1878, pag. 23.

[1031] Mi pare abbastanza singolare, così che meriti d’esser rilevata, la

somiglianza tra le parole solenni messe dal Manzoni in bocca di Adelchi

moribondo (V, 8ª): «Una feroce Forza il mondo possiede, e fa nomarsi

Dritto...» e queste d’uno dei più elevati discorsi parlamentari del De

Serre, a proposito dell’idea propugnata dalla Destra, di dichiarare la

bancarotta dello Stato verso i creditori, come reazione a tutto ciò

che proveniva dalla Rivoluzione. «L’injustice du passé vous révolte»,

egli disse: «ce sentiment est louable: mais si les siècles pouvaient se

rapprocher devant nous, si, dépouillée de la mousse des temps, la racine

de tous les droits pouvait se découvrir a nos yeux, pensez-vous que les

droits les plus respectés aujourd’hui nous apparaîtraient purs de toute

violence, de toute usurpation, de toute injustice?». Cfr. DE MAZADE, _La

politique modérée_ ecc., nella «Revue des deux mondes» del 1º novembre

1877, pag. 26.

[1032] Dato il timore della Censura, sospetto che possa alludere

a codesti avvenimenti il seguente brano d’una lettera del Manzoni

al Fauriel, del 4 giugno 1822: «Les nouvelles de Cousin m’ont bien

rattristé: je ne veux point admettre des craintes pressantes pour sa

santé, mais la continuation de son état maladif commence à me faire

craindre tout de bon que sa vie, que j’espère devoir être très longue,

soit cependant celle d’un valétudinaire. Je suis dans l’attente et

dans l’espoir d’apprendre par votre première lettre quelque chose de

plus consolant sur cet ami que l’on ne peut oublier.—J’ai reçu le deux

prospectus, et la _Vie de Shakespeare_ que je désirais lire avec plus

d’empressement que d’espérance: car les livres arrivent plus rarement et

plus tard que jamais. Je m’en vais la lire: et je vous en parlerai à la

première occasion, puisque vous le voulez bien. Vous vous souviendrez

peut-être du plaisir que m’a fait la _Vie de Corneille_, où je trouvai

tant d’idées qui sortaient des doctrines dramatiques communes. Le champ

de ces doctrines est bien agrandi à present, et le talent de celui qui en

parlait dès-lors d’une manière si distinguée n’a fait que gagner depuis:

ainsi, n’ai-je pas raison de m’attendre à un plus grand plaisir, et à un

plus grand profit?». L’autore delle _Vite_ di Corneille e di Shakespeare

era il Guizot.

[1033] Reputano, nonostante la dotta e arguta bizzarria che nel 1865

pubblicò VITTORIO IMBRIANI. _Un capolavoro sbagliato: il «Fausto» del

Goethe_ (ripubblicato poi nel volume _Fame usurpate_: Napoli, Marghieri,

1877).

LETTRE A M. C*** SUR L’UNITÉ DE TEMPS ET DE LIEU DANS LA TRAGÉDIE

_Monsieur_,

C’est une tentation à laquelle il est difficile de résister, que celle

d’expliquer son opinion à un homme qui soutient l’opinion contraire

avec beaucoup d’esprit et de politesse, avec une grande connaissance

de la matière et une ferme conviction. Cette tentation, vous me l’avez

donnée, Monsieur, en exposant les raisons qui vous portent à condamner le

système dramatique que j’ai suivi dans la tragédie intitulée _Il Conte

di Carmagnola_, dont vous m’avez fait l’honneur de rendre compte dans

le _Lycée français_. Veuillez donc bien subir les conséquences de cette

faveur, en lisant les observations que vous m’avez suggérées.

Je me garderai bien de prendre la défense de ma tragédie contre vos

bienveillantes censures, mêlées d’ailleurs d’encouragemens qui font plus,

pour moi, que les compenser. Vouloir prouver que l’on a fait une tragédie

bonne de tout point est une thèse toujours insoutenable[1034], et qui

serait ridicule ici, à propos d’une tragédie écrite en italien, par un

homme dont elle est le coup d’essai, et qui ne peut, par conséquent,

exciter en France aucune attention. Je me tiendrai donc dans la question

générale des deux unités; et lorsqu’il me faudra des exemples, je les

chercherai dans d’autres ouvrages dont le mérite est constaté par le

jugement des siècles et des nations. Que s’il m’arrive parfois d’être

obligé de parler de _Carmagnola_, pour raisonner sur l’application que

vous faites de vos principes à ce sujet particulier de tragédie, je

tâcherai de le considérer comme un sujet encore à traiter.

Dans une question aussi rebattue que celle des deux unités, il est bien

difficile de rien dire d’important qui n’ait été dit: vous avez cependant

envisagé la question sous un aspect en partie nouveau; et je la prends

volontiers telle que vous l’avez posée: c’est, je crois, un moyen de la

rendre moins ennuyeuse et moins superflue.

J’avais dit que le seul fondement sur lequel on a pendant longtemps

établi la règle des deux unités est l’impossibilité de sauver autrement

la loi essentielle de la vraisemblance; car, selon les partisans les plus

accrédités de la règle, toute illusion est détruite dès que l’on s’avise

de transporter d’un lieu dans un autre, et de prolonger au-delà d’un

jour, une action représentée devant des spectateurs qui n’y assistent que

pendant deux ou trois heures, et sans changer de place. Vous paraissez

donner peu d’importance a ce raisonnement. «C’est moins encore»,

dites-vous, «sous le rapport de la vraisemblance qu’il faut considérer

l’unite de jour et de lieu que sous celui de l’unite d’action et de

la fixité des caractères». J’admettrai donc ces deux conditions comme

essentielles à la nature même du drame, et j’essaierai de voir s’il est

possible d’en déduire la nécessité de la règle.

J’aurais toutefois, je l’avoue, désiré que vous vous fussiez énoncé d’une

manière plus explicite sur la question speciale de la vraisemblance.

Comme c’est le grand argument que l’on a opposé jusqu’ici à tous ceux qui

ont voulu s’affranchir de la règle, il aurait été important pour moi de

savoir si vous le tenez aujourd’hui pour aussi solide qu’il l’a toujours

paru, ou si vous avez consenti a l’abandonner. Il arrive quelquefois que

des principes soutenus longtemps par des raisonnemens faux se démontrent

ensuite par d’autres raisonnemens. Mais, comme le cas est rare, et comme

la variation dans les preuves d’un système est toujours une forte

présomption contre la vérité de son principe, j’aurais aimé à savoir si

c’est pour avoir trouvé insuffisantes ou fausses les anciennes raisons

alléguées en faveur du système établi, que vous en avez cherché de

nouvelles.

Avant d’examiner la règle de l’unité de temps et de lieu dans ses

rapports avec l’unité d’action, il serait bon de s’entendre sur la

signification de ce dernier terme. Par l’unite d’action, on ne veut

sûrement pas dire la représentation d’un fait simple et isolé, mais bien

la représentation d’une suite d’événemens liés entre eux[1035]. Or cette

liaison entre plusieurs événemens, qui les fait considérer comme une

action unique, est-elle arbitraire? Non, certes; autrement l’art n’aurait

plus de fondement dans la nature et dans la vérité. Il existe donc,

ce lien; et il est dans la nature même de notre intelligence. C’est,

en effet, une des plus importantes facultés de l’esprit humain, que

celle de saisir, entre les événemens, les rapports de cause et d’effet,

d’antériorité et de conséquence, qui les lient; de ramener a un point de

vue unique, et comme par une seule intuition, plusieurs faits séparés par

les conditions du temps et de l’espace, en écartant les autres faits qui

n’y tiennent que par des coïncidences accidentelles. C’est là le travail

de l’historien. Il fait, pour ainsi dire, dans les événemens, le triage

nécessaire pour arriver a cette unité de vue; il laisse de côté tout ce

qui n’a aucun rapport avec les faits les plus importans; et, se prévalant

ainsi de la rapidité de la pensée, il rapproche le plus possible ces

derniers entre eux, pour les présenter dans cet ordre que l’esprit aime à

y trouver, et dont il porte le type en lui-même.

Mais il y a, entre le but du poëte et celui de l’historien, une

différence qui s’étend nécessairement au choix de leurs moyens

respectifs. Et, pour ne parler de cette différence qu’en ce qui

regarde proprement l’unité d’action, l’historien se propose de faire

connaître une suite indéfinie d’événemens: le poëte dramatique veut bien

aussi représenter des événemens, mais avec un degré de développement

exclusivement propre à son art: il cherche à mettre en scène une partie

détachée de l’histoire, un groupe d’événemens dont l’accomplissement

puisse avoir lieu dans un temps à peu près déterminé. Or, pour séparer

ainsi quelques faits particuliers de la chaîne générale de l’histoire,

et les offrir isolés, il faut qu’il soit décidé, dirigé par une raison;

il faut que cette raison soit dans les faits eux-mêmes, et que l’esprit

du spectateur puisse sans effort, et même avec plaisir, s’arrêter sur

cette partie détachée de l’histoire qu’on lui met sous les yeux. Il faut

enfin que l’action soit une; mais cette unité existe-t-elle réellement

dans la nature des faits historiques? Elle n’y est pas d’une manière

absolue, parce que dans le monde moral, comme dans le monde physique,

toute existence touche à d’autres, se complique avec d’autres existences;

mais elle y est d’une manière approximative, qui suffit à l’intention

du poëte, et lui sert de point de direction dans son travail. Que fait

donc le poëte? Il choisit, dans l’histoire, des événemens intéressans

et dramatiques, qui soient liés si fortement l’un à l’autre, et si

faiblement avec ce qui les a précédés et suivis, que l’esprit, vivement

frappé du rapport qu’ils ont entre eux, se complaise à s’en former un

spectacle unique, et s’applique avidement à saisir toute l’étendue, toute

la profondeur de ce rapport qui les unit, à démêler aussi nettement que

possible ces lois de cause et d’effet qui les gouvernent. Cette unité

est encore plus marquée et plus facile à saisir, lorsqu’entre plusieurs

faits liés entre eux il se trouve un événement principal, autour duquel

tous les autres viennent se grouper, comme moyens ou comme obstacles;

un événement qui se présente quelquefois comme l’accomplissement des

desseins des hommes, quelquefois, au contraire, comme un coup de la

Providence qui les anéantit; comme un terme signalé ou entrevu de loin,

que l’on voulait éviter, et vers lequel on se précipite par le chemin

même où l’on s’était jeté pour courir au but opposé. C’est cet événement

principal que l’on appelle catastrophe, et que l’on a trop souvent

confondu avec l’action, qui est proprement l’ensemble et la progression

de tous les faits représentés.

Ces idées sur l’unite d’action me paraissent si indépendantes de tout

système particulier, si conformes à la nature de l’art dramatique, a

ses principes universellement reconnus, si analogues aux principes

même énoncés par vous, que j’ose présumer que vous ne les rejetterez

pas. En ce cas, voyez, Monsieur, s’il est possible d’en rien conclure

en faveur de la règle qui restreint l’action dramatique à la durée

d’un jour et à un lieu invariablement fixé. Que l’on dise que plus une

action prend d’espace et de durée, et plus elle risque de perdre ce

caractère d’unité si delicat et si important sous le rapport de l’art,

et l’on aura raison; mais, de ce qu’il faut à l’action des bornes de

temps et de lieu, conclure que l’on peut établir d’avance ces bornes,

d’une manière uniforme et précise, pour toutes les actions possibles;

aller même jusqu’à les fixer, le compas et la montre à la main, voilà ce

qui ne pourra jamais avoir lieu qu’en vertu d’une convention purement

arbitraire. Pour tirer la règle des deux unités de l’unité d’action, il

faudrait démontrer que les événemens qui arrivent dans un espace plus

étendu que la scène, ou, si vous voulez, dans un espace trop vaste pour

que l’oeil puisse l’embrasser tout entier, et qui durent au-delà de

vingt-quatre heures, ne peuvent avoir ce lien commun, cette indépendance

du reste des événemens collatéraux et contemporains, qui en constituent

l’unite réelle: et cela ne serait pas aisé. Aussi ceux qui ont fait la

règle n’ont-ils songé à rien de tel: c’est pour l’illusion, pour la

vraisemblance, qu’ils l’ont imaginée; et il y avait déjà long-temps

qu’elle était établie sur cette base quand Voltaire a cherché à lui

donner un nouvel appui: car c’est lui qui a voulu, le premier, déduire

l’unite de temps et de lieu de l’unite d’action, et cela par un

raisonnement dont M. Guillaume Schlegel a fait voir la faiblesse et même

la bizarrerie, dans son excellent cours de littérature dramatique.

J’avoue, du reste, que cette manière de considérer l’unité d’action

comme existante dans chaque sujet de tragédie, semble ajouter à l’art de

grandes difficultés. Il est, certes, plus commode d’imposer et d’adopter

des limites arbitraires. Tout le monde y trouve son compte: c’est pour

les critiques une occasion d’exercer de l’autorité; pour les poëtes, un

moyen sûr d’être en règle, en même temps qu’une source d’excuses; et

enfin pour le spectateur, un moyen de juger, qui, sans exiger un grand

effort d’esprit, favorise cependant la douce conviction que l’on a jugé

en connaissance de cause, et selon les principes de l’art. Mais l’art

même, qu’y gagne-t-il sous le rapport de l’unité d’action? Comment lui

sera-t-il plus facile de l’atteindre, en adoptant des mesures déterminées

de lieu et de temps, qui ne sont données en aucune manière par l’idée

que l’esprit se forme de cette unite? Voilà, Monsieur, les raisons qui

me font croire, en thèse générale, que l’unité d’action est tout à fait

indépendante des deux autres. Je vais à présent vous soumettre quelques

réflexions sur les raisonnemens par lesquels vous avez voulu les y

associer: je prendrai la liberté de transcrire vos paroles, pour éviter

le risque de dénaturer vos idées.

«Pour que cette unité (d’action) existe dans le drame, il faut»,

dites-vous, «que, dès le premier acte, la position et les desseins de

chaque personnage soient déterminés». Quand même on admettrait cette

nécessité, il ne s’ensuivrait pas, à mon avis, que la règle des deux

unités dût être adoptée. On peut fort bien annoncer tout cela dans

l’exposition de la pièce, y mettre tous les germes du développement

de l’action, et donner cependant à l’action une durée fictive très

considérable, de trois mois par exemple. Ainsi, je ne conteste ici

cette nouvelle règle que parce qu’elle me semble arbitraire. Car où

est la raison de sa nécessité? Certes, il faut que, pour s’intéresser

a l’action, le spectateur connaisse la position de ceux qui y prennent

part; mais pourquoi absolument dès le premier acte? Que l’action, en se

déroulant, fasse connaître les personnages à mesure qu’ils s’y rallient

naturellement, il y aura intérêt, continuité, progression, et pourquoi

pas unité? Aussi cette nécessité de les annoncer tous dès le premier

acte n’a-t-elle pas été reconnue ni même soupçonnée par plusieurs

poëtes dramatiques, qui cependant n’auraient jamais conçu la tragédie

sans l’unite d’action. Je ne vous en citerai qu’un exemple, et ce n’est

pas dans un théâtre romantique que j’irai le chercher: c’est Sophocle

qui me le fournit. Hémon est un personnage très intéressé dans l’action

de l’_Antigone_; il l’est même par une circonstance rare sur le théâtre

grec; c’est le héros amoureux de la pièce: et cependant, non seulement

il n’est pas annoncé dès le premier acte, si acte il y a, mais c’est

après deux choeurs, c’est vers la moitié de la pièce, qu’on trouve la

première indication de ce personnage. Sophocle pouvait néanmoins le faire

connaître dès l’exposition; il le pouvait d’une manière très naturelle,

et dans une occasion qu’un poëte moderne n’aurait sûrement pas négligée.

La tragédie s’ouvre par l’invitation qu’Antigone fait à sa soeur Ismène

d’aller, avec elle, ensevelir Polynice leur frère, malgré la défense de

Créon. Ismène objecte les difficultés insurmontables de l’entreprise,

leur commune faiblesse, la force prête à soutenir la loi injuste, et

la peine qui en suivra l’infraction. Quelle heureuse occasion Sophocle

n’avait-il pas là de mettre dans la bouche d’Antigone les plus beaux

discours au sujet d’Hémon, son amant, son futur époux, le fils du tyran!

de jeter en avant l’idée du secours que les deux soeurs auraient pu

attendre de lui! Le poëte ne trouvait pas seulement, dans ce parti, un

moyen commode et simple d’annoncer un personnage, mais bien d’autres

avantages plus précieux encore dans un certain système de tragédie. Il

nouait fortement, par là, l’intrigue dès la première scène; en signalant

des obstacles il faisait entrevoir des ressources, et tempérait, par

quelques espérances, le sentiment du péril des personnages vertueux; il

annonçait une lutte inévitable entre le tyran jaloux de son pouvoir et le

fils chéri de ce tyran; en un mot, il excitait vivement la curiosité. Eh

bien! tous ces avantages, Sophocle les a négligés; ou, pour mieux dire,

il n’y avait, dans tout cela, rien, non, rien que Sophocle eût regardé

comme avantageux, comme digne d’entrer dans son plan.

Vous vous souvenez, Monsieur, de la réponse qu’il fait faire par Antigone

à Ismène? «Je n’invoque plus votre secours», dit-elle; «et si vous me

l’offriez maintenant, je ne l’agréerais pas. Soyez ce qu’il vous plaît

d’être: moi, j’ensevelirai Polynice, et il me sera beau de mourir pour

l’avoir enseveli. Punie d’une action sainte, je reposerai avec ce frère

chéri, chérie par lui; car nous avons plus long-temps à plaire aux morts

qu’aux habitans de la terre». Voyez, Monsieur, comme tout souvenir

d’Hémon aurait été déplacé dans une telle situation; comment, a côté d’un

tel sentiment, il l’aurait dénaturé, affaibli, profané! C’est un devoir

religieux qu’Antigone va remplir: une loi supérieure lui dit de braver

la loi imposée par le caprice et par la force. Ismène seule, à ses yeux,

a le droit de partager son péril, parce qu’elle est sous le même devoir.

Qu’est-ce qu’un amant serait venu faire dans tout cela? et comment les

chances d’un secours humain pouvaient-elles entrer dans les motifs d’une

telle entreprise?

Ainsi donc, comme toute cette partie de l’action marche naturellement,

sans l’intervention d’Hémon, comme sa présence et son souvenir même y

seraient inutiles et d’un effet vulgaire, le poëte s’est bien gardé d’y

avoir recours. Mais, lorsqu’Hémon commence a être intéressé a l’action,

Sophocle le fait annoncer et paraître un moment après. Antigone est

condamnée, l’épouse d’Hémon va périr; celui-ci est appelé par l’action

même, et il se montre. Sa situation est comprise et sentie aussitôt

qu’énoncée, parce qu’elle est on ne peut plus simple. Hémon vient devant

son père défendre la vierge qu’il aime, et qui va mourir pour avoir fait

une action commandée par la religion et par la nature; c’est alors et

alors seulement qu’il doit être question de lui.

Le tragedie, gl'inni sacri e le odi di Alessandro Manzoni · 第 29 / 45 段