Ici la voix se perdit; je n'entendis plus aucun autre

bruit dans la chambre que la respiration égale et faible

d'Alexis. J'allumai la lampe, je m'assurai qu'il dormait,

que nous étions seuls, que toutes les portes étaient fermées;

je m'assis, incertain et agité. Puis, au bout de peu

d'instants, je pris mon parti, je sortis de la cellule, sans

bruit, tenant d'une main ma lampe, de l'autre une

barre d'acier que j'enlevai à une des machines de l'observatoire,

et je me rendis à l'église.

Comment, moi, si jeune, si timide et si superstitieux

jusqu'à ce jour, j'eus tout à coup la volonté et le courage

d'entreprendre seul une telle chose, c'est ce que

je n'expliquerai pas. Je sais seulement que mon esprit

était élevé à sa plus haute puissance en cet instant, soit

que je fusse sous l'empire d'une exaltation étrange, soit

qu'un pouvoir supérieur à moi agît en moi à mon insu.

Ce qu'il y a de certain, c'est que j'attaquai sans trembler

la pierre du _Hic est_, et que je l'enlevai sans peine. Je

descendis dans le caveau, et je trouvai le cercueil de

plomb dans sa niche de marbre noir. M'aidant du levier

et de mon couteau, j'en dessoudai sans peine une partie;

je trouvai, à l'endroit de la poitrine où j'avais dirigé mes

recherches, des lambeaux de vêtement que je soulevai

et qui se roulèrent autour de mes doigts comme des

toiles d'araignée. Puis, glissant ma main jusqu'à la

place où ce noble coeur avait battu, je sentis sans horreur

le froid de ses ossements. Le paquet de parchemin

n'étant plus retenu par les plis du vêtement, roula dans

le fond du cercueil; je l'en retirai, et, refermant le sépulcre

à la hâte, je retournai auprès d'Alexis et déposai

le manuscrit sur ses genoux. Alors, un vertige me saisit,

et je faillis perdre connaissance; mais ma volonté l'emporta

encore: car Alexis dépliait le manuscrit d'une

main ferme et empressée.

«_Hic est veritas_!» s'écria-t-il en jetant les yeux sur

la devise favorite de Spiridion, qui servait d'épigraphe à

cet écrit. «Angel, que vois-je? en croirai-je mes yeux?

Tiens, regarde toi-même, il me semble que je suis en

proie à une hallucination.»

Je regardai avec lui; c'était un de ces beaux manuscrits

du treizième siècle tracés sur parchemin avec une

netteté et une élégance dont l'imprimerie n'approche

point; travail manuel, humble et patient, de quelque

moine inconnu; et ce manuscrit, quelle fut ma surprise,

quelle fut la consternation de mon maître Alexis, en

voyant que ce n'était pas autre chose que le livre des

Évangiles selon l'apôtre saint Jean?

«Nous sommes trompés! dit Alexis. Il y a eu là une

substitution. Fulgence aura laissé déjouer sa vigilance

pendant les funérailles de son maître, ou bien Donatien

a surpris le secret de nos entretiens; il a enlevé le livre

et mis à la place la parole du Christ sans appel et sans

commentaire.

--Attendez, mon père, m'écriai-je après avoir examiné

attentivement le manuscrit; ceci est un monument

bien rare et bien précieux. Il est de la propre main du

célèbre abbé Joachim de Flore, moine cistercien de la

Calabre... Sa signature l'atteste.

--Oui, dit Alexis en reprenant le manuscrit et en le

regardant avec soin, celui qu'on appelait l'_homme vêtu

de lin_, celui qu'on regardait comme un inspiré, comme

un prophète, le messie du nouvel Évangile au commencement

du treizième siècle! Je ne sais quelle émotion

profonde remue mes entrailles à la vue de ces caractères.

Ô chercheur de vérité, j'ai souvent aperçu la trace de tes

pas sur mon propre chemin! Mais, regarde, Angel,

rien ici ne doit échapper à notre attention; car ce n'est

certes pas sans dessein que ce précieux exemplaire a

servi de linceul au coeur d'Hébronius; vois-tu ces caractères

tracés en plus grosses lettres et avec plus d'élégance

que le reste du texte?

--Ils sont aussi marqués d'une couleur particulière,

et ce ne sont pas les seuls peut-être. Voyons, mon père!»

Nous feuilletâmes l'Évangile de saint Jean, et nous

trouvâmes dans ce chef-d'oeuvre calligraphique de l'abbé

Joachim, trois passages écrits en caractères plus gros,

plus ornés, et d'une autre encre que le reste, comme si

le copiste eût voulu arrêter la méditation du commentateur

sur ces passages décisifs. Le premier, écrit en lettres

d'azur, était celui qui ouvre si magnifiquement l'Évangile

de saint Jean.

«LA PAROLE ÉTAIT AU COMMENCEMENT, LA PAROLE ÉTAIT

AVEC DIEU, ET CETTE PAROLE ÉTAIT DIEU. TOUTES CHOSES

ONT ÉTÉ FAITES PAR ELLE; ET RIEN DE CE QUI A ÉTÉ FAIT

N'A ÉTÉ FAIT SANS ELLE. C'EST EN ELLE QU'ÉTAIT LA

VIE, ET LA VIE ÉTAIT LA LUMIÈRE DES HOMMES. ET LA

LUMIÈRE LUIT DANS LES TÉNÈBRES, ET LES TÉNÈBRES NE

L'ONT POINT REÇUE. C'ÉTAIT LA VÉRITABLE LUMIÈRE QUI

ÉCLAIRE TOUT HOMME VENANT EN CE MONDE.»

Le second passage était écrit en lettres de pourpre.

C'était celui-ci:

«L'HEURE VIENT QUE VOUS N'ADOREREZ LE PÈRE NI SUR

CETTE MONTAGNE NI À JÉRUSALEM. L'HEURE VIENT QUE LES

VRAIS ADORATEURS ADORERONT LE PÈRE EN ESPRIT ET EN

VÉRITÉ.»

Et le troisième, écrit en lettres d'or, était celui-ci:

«C'EST ICI LA VIE ÉTERNELLE DE TE CONNAÎTRE, TOI LE

SEUL VRAI DIEU, ET CELUI QUE TU AS ENVOYÉ, JÉSUS LE

CHRIST.»

Un quatrième passage était encore signalé à l'attention,

mais uniquement par la grosseur des caractères;

c'était celui-ci du chapitre X:

«JÉSUS LEUR RÉPONDIT: J'AI FAIT DEVANT VOUS PLUSIEURS

BONNES OEUVRES DE LA PART DE MON PÈRE; POUR

LAQUELLE ME LAPIDEZ-VOUS?--LES JUIFS LUI RÉPONDIRENT:

CE N'EST POINT POUR UNE BONNE OEUVRE QUE NOUS

TE LAPIDONS, MAIS C'EST À CAUSE DE TON BLASPHÈME,

C'EST À CAUSE QUE, ÉTANT HOMME, TU TE FAIS DIEU.

JÉSUS LEUR RÉPONDIT: N'EST-IL PAS ÉCRIT DANS VOTRE

LOI: «<I>J'AI DIT: VOUS ÊTES TOUS DES DIEUX_.» SI ELLE A

APPELÉ DIEUX CEUX À QUI LA PAROLE DE DIEU ÉTAIT

ADRESSÉE, ET SI L'ÉCRITURE NE PEUT ÊTRE REJETÉE,

DITES-VOUS QUE JE BLASPHÈME, MOI QUE LE PÈRE A

SANCTIFIÉ, ET QU'IL A ENVOYÉ DANS LE MONDE, PARCE

QUE J'AI DIT: JE SUIS LE FILS DE DIEU?»

«Angel! s'écria Alexis, comment ce passage n'a-t-il

pas frappé les chrétiens lorsqu'ils ont conçu l'idée idolâtrique

de faire de Jésus-Christ un Dieu Tout-Puissant,

un membre de la Trinité divine? Ne s'est-il pas expliqué

lui-même sur cette prétendue divinité? n'en a-t-il pas

repoussé l'idée comme un blasphème? Oh! oui, il nous

l'a dit, cet homme divin! nous sommes tous des dieux,

nous sommes tous les enfants de Dieu, dans le sens où

saint Jean l'entendait en exposant le dogme au début de

son Évangile... «À tous ceux qui ont reçu la parole (le

_logos_ divin) il a donné le droit d'être faits enfants de

Dieu.» Oui, la parole est Dieu; la révélation, c'est Dieu,

c'est la vérité divine manifestée, et l'homme est Dieu

aussi, en ce sens qu'il est le fils de Dieu, et une manifestation

de la Divinité: mais il est une manifestation

finie, et Dieu seul est la Trinité infinie. Dieu était

en Jésus, le Verbe parlait par Jésus, mais Jésus n'était

pas le Verbe.

«Mais nous avons d'autres trésors à examiner et à

commenter, Angel; car voici trois manuscrits au lieu

d'un. Modère l'ardeur de ta curiosité, comme je dompte

la mienne. Procédons avec ordre, et passons au second

ayant de regarder le troisième. L'ordre dans lequel Spiridion

a placé ces trois manuscrits sous une même enveloppe

doit être sacré pour nous, et signifie incontestablement

le progrès, le développement et le complément

de sa pensée.»

Nous déroulâmes le second manuscrit. Il n'était ni

moins précieux ni moins curieux que le premier. C'était

ce livre perdu durant des siècles, inconnu aux générations

qui nous séparent de son apparition dans le monde;

ce livre poursuivi par l'Université de Paris, toléré d'abord

et puis condamné, et livré aux flammes par le

saint-siège en 1260: c'était la fameuse _Introduction à

l'Évangile éternel_, écrite de la propre main de l'auteur,

le célèbre Jean de Parme, général des Franciscains

et disciple de Joachim de Flore. En voyant sous

nos yeux ce monument de l'hérésie, nous fûmes saisis,

Alexis et moi, d'un frisson involontaire. Cet exemplaire,

probablement unique dans le monde, était dans

nos mains; et par lui qu'allions-nous apprendre? avec

quel étonnement nous en lûmes le sommaire, écrit à la

première page:

«La religion a trois époques comme le règne des trois

personnes de la Trinité. Le règne du Père a duré pendant

la loi mosaïque. Le règne du Fils, c'est-à-dire

la religion chrétienne, ne doit pas durer toujours. Les

cérémonies et les sacrements dans lesquels cette religion

s'enveloppe, ne doivent pas être éternels. Il doit

venir un temps où ces mystères cesseront, et alors

doit commencer la religion du Saint-Esprit, dans laquelle

les hommes n'auront plus besoin de sacrements,

et rendront à l'Être suprême un culte purement

spirituel. Le règne du Saint-Esprit a été prédit par

saint Jean, et c'est ce règne qui va succéder à la religion

chrétienne, comme la religion chrétienne a succédé

à la loi mosaïque.»

«Quoi! s'écria Alexis, est-ce ainsi qu'il faut entendre

le développement des paroles de Jésus à la Samaritaine:

_L'heure vient que vous n'adorerez plus le

Père ni à Jérusalem ni sur cette montagne, mais

que vous l'adorerez en Esprit et en Vérité_? Oui la

doctrine de l'Évangile-éternel! cette doctrine de liberté,

d'égalité et de fraternité qui sépare Grégoire VII de

Luther, l'a entendu ainsi. Or, cette époque est bien

grande: c'est elle qui, après avoir rempli le monde,

féconde encore la pensée de tous les grands hérésiarques,

de toutes les sectes persécutées jusqu'à nos jours.

Condamné, détruit, cet oeuvre vit et se développe dans

tous les penseurs qui nous ont produits; et des cendres

de son bûcher, l'Évangile éternel projette une flamme

qui embrase la suite des générations. Wiclef, Jean Huss,

Jérôme de Prague, Luther! vous êtes sortis de ce bûcher,

vous avez été couvés sous cette cendre glorieuse; et toi-même

Bossuet, protestant mal déguisé, le dernier

évêque, et toi aussi Spiridion, le dernier apôtre, et

nous aussi les derniers moines! Mais quelle était donc

la pensée supérieure de Spiridion par rapport à cette

révélation du treizième siècle? Le disciple de Luther et

de Bossuet s'était-il retourné vers le passé pour embrasser

la doctrine d'Amaury, de Joachim de Flore et de

Jean de Parme?

--Ouvrez le troisième manuscrit, mon père. Sans

doute, il sera la clef des deux autres.»

Le troisième manuscrit était en effet l'oeuvre de l'abbé

Spiridion, et Alexis, qui avait vu souvent des textes sacrés,

copiés de sa main, et restés entre celles de Fulgence,

reconnut aussitôt l'authenticité de cet écrit. Il

était fort court et se résumait dans ce peu de lignes:

«Jésus (vision adorable) m'est apparu et m'a dit: Des quatre

évangiles, le plus divin, le moins entaché des formes passagères de

l'humanité au moment où j'ai accompli ma mission, est l'évangile de

Jean, de celui sur le sein duquel je me suis appuyé durant la

passion, de celui à qui je recommandai ma mère en mourant. Tu ne

garderas que cet évangile. Les trois autres, écrits en vue de la

terre pour le temps où ils ont été écrits, pleins de menaces et

d'anathèmes, ou de réserves sacerdotales dans le sens de l'antique

mosaïque, seront pour toi comme s'ils n'étaient pas. Réponds;

m'obéiras-tu?

«Et moi, Spiridion, serviteur de Dieu, j'ai répondu: J'obéirai.

«Jésus alors m'a dit: Dans ton passé chrétien, tu seras donc de

l'école de Jean, tu seras Joannite.

«Et quand Jésus m'eut dit ces paroles, je sentis en moi comme une

séparation qui se faisait dans tout mon être. Je me sentis mourir.

Je n'étais plus chrétien; mais bientôt je me sentis renaître, et

j'étais plus chrétien que jamais. Car le christianisme m'était

révélé, et j'entendis une voix qui disait à mes oreilles ce verset

du dix-septième chapitre de l'unique évangile: _C'est ici la vie

éternelle de te connaître, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu

as envoyé, Jésus le Christ._

»Alors Jésus me dit:

«Tu recueilleras à travers les siècles la tradition de ton école.

«Et je pensai à tout ce que j'avais lu autrefois sur l'école de

saint Jean, et ceux que j'avais si souvent appelés des _hérétiques_

m'apparurent comme de vrais vivants.

«Jésus ajouta:

«Mais tu effaceras et tu ratureras avec soin les erreurs de

l'esprit prophétique, pour ne garder que la prophétie.

«La vision avait disparu; mais je la sentais, pour ainsi dire, qui

se continuait secrètement en moi. Je courus à mes livres, et le

premier ouvrage qui me tomba sous la main fut un manuscrit de

l'évangile de saint Jean, de la main de Joachim de Flore.

«Le second fut l'_Introduction à l'Évangile éternel_, de Jean de

Parme.

«Je relus l'évangile de saint Jean en adorant.

«Et je lus l'_Introduction à l'Évangile éternel_ en souffrant et en

gémissant. Quand j'eus fini de le lire, tout ce qui m'en resta fut

cette phrase:

«_La religion a trois époques, comme les règnes des trois personnes

de la Trinité._»

«Tout le reste avait disparu et était raturé de mon esprit. Mais

cette phrase brillait devant les yeux de mon intelligence, comme un

phare éclatant et qui ne doit pas s'éteindre.

»Alors Jésus m'apparut de nouveau, et me dit:

«_La religion a trois époques, comme les règnes des trois personnes

de la Trinité._

«Je répondis: ainsi soit-il!

«Jésus reprit:

«Le christianisme a eu trois époques, et les trois époques sont

accomplies.

«Et il disparut. Et je vis passer successivement devant moi (vision

adorable) saint Pierre, saint Jean et saint Paul.

«Derrière saint Pierre était le grand pape Grégoire VII.

«Derrière saint Jean, Joachim de Flore, le saint Jean du treizième

siècle.

«Derrière saint Paul était Luther.

«Je m'évanouis.»

Plus loin, après un intervalle, était écrit de la même

main:

«Le christianisme devait avoir trois époques, et les trois époques

sont accomplies. Comme la Trinité divine a trois faces, la

conception que l'esprit humain a eue de la Trinité dans le

christianisme devait avoir trois faces successives. La première,

qui répond à saint Pierre, embrasse la période de la création et du

développement hiérarchique et militant de l'Église jusqu'à

Hildebrand, le saint Pierre du onzième siècle; la seconde, qui

répond à saint Jean, embrasse la période depuis Abeilard jusqu'à

Luther; la troisième, qui répond à saint Paul, commence à Luther et

finit à Bossuet. C'est le règne du libre examen, de la

connaissance, comme la période antérieure est celle de l'amour et

du sentiment, comme celle qui avait précédé est la période de la

sensation et de l'activité. Là finit le christianisme, et là

commence l'ère d'une nouvelle religion. Ne cherchons donc plus la

vérité absolue dans l'application littérale des Évangiles, mais

dans le développement des révélations de toute l'humanité

antérieure à nous. Le dogme de la Trinité est la religion

éternelle; la véritable compréhension de ce dogme est éternellement

progressive. Nous repasserons éternellement peut-être par ces trois

phases de manifestations de l'activité, de l'amour et de la

science, qui sont les trois principes de notre essence même,

puisque ce sont les trois principes divins que _reçoit chaque homme

venant dans le monde_, à titre de _fils de Dieu_. Et plus nous

arriverons à nous manifester simultanément sous ces trois faces de

notre humanité, plus nous approcherons de la perfection divine.

Hommes de l'avenir, c'est à vous qu'il est réservé de réaliser

cette prophétie, si Dieu est en vous. Ce sera l'oeuvre d'une

nouvelle révélation, d'une nouvelle religion, d'une nouvelle

société, d'une nouvelle humanité. Cette religion n'abjurera pas

l'esprit du Christianisme, mais elle en dépouillera les formes.

Elle sera au Christianisme ce que la fille est à la mère, lorsque

l'une penche vers la tombe et que l'autre est en plein dans la vie.

Cette religion, fille de l'Évangile, ne reniera point sa mère, mais

elle continuera son oeuvre; et ce que sa mère n'aura pas compris,

elle l'expliquera; ce que sa mère n'aura pas osé, elle l'osera; ce

que sa mère n'aura fait qu'entreprendre, elle l'achèvera. Ceci est

la véritable prophétie qui est apparue sous un voile de deuil au

grand Bossuet, à son heure dernière. Trinité divine, reçois et

reprends l'être de celui que tu as éclair de ta lumière, embrasé de

ton amour, et créé de la substance même, ton serviteur

_Spiridion_.»

Alexis replia le manuscrit, le plaça sur sa poitrine,

croisa ses mains dessus, et resta plongé dans une méditation

profonde. Une grande sérénité régnait sur son

front. Je restai à ses côtés immobile, attentif, épiant

tous ses mouvements, et cherchant dans l'expression

de sa physionomie à comprendre les pensées qui remuaient

son âme. Tout à coup je vis de grosses larmes

rouler de ses yeux et inonder son visage flétri, comme

une pluie bienfaisante sur la terre altérée. «Je suis bien

heureux! me dit-il en se jetant dans mon sein. Ô ma

vie! ma triste vie! ce n'était pas trop de tes douleurs

et de tes fatigues pour acheter cet ineffable instant de

lumière, de certitude et de charité! Charité divine, je

te comprends enfin! Logique suprême, tu ne pouvais

faillir! Ami Spiridion, tu le savais bien quand tu me

disais: Aime et tu comprendras! Ô ma science frivole!

ô mon érudition stérile! vous ne m'avez pas éclairé sur

le véritable sens des Écritures! C'est depuis que j'ai

compris l'amitié, et par elle la charité, et par la charité

l'enthousiasme de la fraternité humaine, que je suis devenu

capable de comprendre la parole de Dieu. Angel,

laisse-moi ces manuscrits pendant le peu d'heures que

j'ai encore à passer près de toi; et, quand je ne serai

plus, ne les ensevelis point avec moi. Le temps est venu

où la vérité ne doit plus dormir dans les sépulcres, mais

agir à la lumière du soleil et remuer le coeur des hommes

de bonne volonté. Tu reliras ces Évangiles, mon

enfant, et en les commentant, tu rapprendras l'histoire;

ton cerveau, que j'ai rempli de faits, de textes et de

formules, est comme un livre qui porte en soi la vie,

et qui n'en a pas conscience. C'est ainsi que, durant

trente ans, j'avais fait de ma propre intelligence un parchemin.

Celui qui a tout lu, tout examiné sans rien

comprendre est le pire des ignorants; et celui qui, sans

savoir lire, a compris la sagesse divine, est le plus

grand savant de la terre. Maintenant, reçois mes adieux,

mon enfant, et apprête-toi à quitter le cloître et à rentrer

dans la vie.

--Que dites-vous? m'écriai-je; vous quitter? retourner

au monde? Est-ce là votre amitié? sont-ce là vos conseils?

--Tu vois bien, dit-il, que c'en est fait de nous.

Nous sommes une race unie, et Spiridion a été, à vrai

dire, le dernier moine. Ô maître infortuné, ajouta-t-il en

levant les yeux au ciel, toi aussi tu as bien souffert, et

ta souffrance a été ignorée des hommes. Mais Dieu t'a

reçu en expiation de tes erreurs sublimes, et il t'a envoyé,

à tes derniers instants, l'instinct prophétique qui

t'a consolé; car ton grand coeur a dû oublier sa propre

souffrance en apercevant l'avenir de la race humaine

tourné vers l'idéal. Ainsi donc je suis arrivé au même

résultat que toi. Quoique ta vie ait été consacrée seulement

aux études théologiques, et que la mienne ait embrassé

un plus large cercle de connaissances, nous avons

trouvé la même conclusion; c'est que le passé est fini et

ne doit point entraver l'avenir, c'est que notre chute est

aussi nécessaire que l'a été notre existence; c'est que

nous ne devons ni renier l'une, ni maudire l'autre. Eh

bien, Spiridion, dans l'ombre de ton cloître et dans le

secret de tes méditations, tu as été plus grand que ton

maître: car celui-ci est mort en jetant un cri de désespoir

et on croyant que le monde s'écroulait sur lui; et

toi tu t'es endormi dans la paix du Seigneur, rempli d'un

divin espoir pour la race humaine. Oh! oui, je t'aime

mieux que Bossuet; car tu n'as pas maudit ton siècle, et

tu as noblement abjuré une longue suite d'illusions, incertitudes

respectables, efforts sublimes d'une âme ardemment

éprise de la perfection. Sois béni, sois glorifié:

le royaume des cieux appartient à ceux dont l'esprit est

vaste et dont le coeur est simple.»

Quand il eut parlé ainsi, il m'imposa les mains et me

donna sa bénédiction; puis, se mettant en devoir de se

lever:

«Allons, dit-il, tu sais que l'heure est venue.

--Quelle heure donc, lui dis-je, et que voulez-vous

faire? Ces paroles ont déjà frappé mon oreille cette nuit,

et je croyais avoir été le seul à les entendre. Dites,

maître, que signifient-elles?

--Ces paroles, je les ai entendues, me répondit-il;

car, pendant que tu descendais dans le tombeau de

notre maître, j'avais ici un long entretien avec lui.

--Vous l'avez vu? lui dis-je.

--Je ne l'ai jamais vu la nuit, mais seulement le jour,

à la clarté du soleil. Je ne l'ai jamais vu et entendu en

même temps: c'est la nuit qu'il me parle, c'est le jour

qu'il m'apparaît: Cette nuit, il m'a expliqué ce que nous

venons de lire et plus encore; et, s'il t'a ordonné d'exhumer

le manuscrit, c'est afin que jamais le doute

n'entrât dans ton âme au sujet de ce que les hommes de

ce siècle appelleraient nos visions et nos délires.

--Délires célestes, m'écriai-je, et qui me feraient

haïr la raison, si la raison pouvait en anéantir l'effet!

Mais ne le craignez pas, mon père; je porterai à jamais

dans mon coeur la mémoire sacrée de ces jours d'enthousiasme.

--Maintenant, viens! dit Alexis en se mettant à

marcher dans sa cellule d'un pas assuré, et en redressant

son corps brisé, avec la noblesse et l'aisance d'un

jeune homme.

--Eh quoi! Vous marchez! Vous êtes donc guéri! lui

dis-je; ceci est un prodige nouveau.

--La volonté est seule un prodige, répondit-il, et c'est

la puissance divine qui l'accomplit en nous. Suis-moi, je

veux revoir le soleil, les palmiers, les murs de ce monastère,

la tombe de Spiridion et de Fulgence; je me

sens possédé d'une joie d'enfant; mon âme déborde. Il

faut que j'embrasse cette terre de douleurs et d'espérances

où les larmes sont fécondes, et que nos genoux

fatigués de prières n'ont pas creusée en vain.»

Nous descendîmes pour nous rendre au jardin; mais

en passant devant le réfectoire où les moines étaient

rassemblés, il s'arrêta un instant, et jeta sur eux un

regard de compassion.

En voyant debout devant eux cet Alexis qu'ils croyaient

mourant, ils furent saisis d'épouvante, et un des convers

qui les servait et qui se trouvait près de la porte, murmura

ces mots:

«Les morts ressuscitent, c'est le présage de quelque

malheur.

--Oui, sans doute, répondit Alexis en entrant dans

le réfectoire par l'effet d'une subite résolution, un grand

malheur vous menace. Et parlant à haute voix, avec un

visage animé de l'énergie de la jeunesse, et les yeux étincelants

du feu de l'inspiration: «Frères, dit-il, quittez

la table, n'achevez pas votre pain, déchirez vos robes,

abandonnez ces murs que la foudre ébranle déjà, ou bien

préparez-vous à mourir!»

Les moines, effrayés et consternés, se levèrent tumultueusement,

comme s'ils se fussent attendus à quelque

prodige. Le Prieur leur commanda de se rasseoir.

«Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que ce vieillard est

en proie à un accès de délire? Angel, reconduisez-le à

son lit, et ne le laissez plus sortir de sa cellule; je vous

le commande.

--Frère, tu n'as plus rien à commander ici, reprit

Alexis avec le calme de la force. Tu n'es plus chef, tu

n'es plus moine, tu n'es plus rien. Il faut fuir, te dis-je;

ton heure et la nôtre à tous est venue.»

Les religieux s'agitèrent encore. Donatien les contint

de nouveau, et craignant quelque scène violente:

«Tenez-vous tranquilles, leur dit-il, et laissez-le parler;

vous allez voir que ses idées sont troublées par la

fièvre.

Spiridion · 第 18 / 19 段