--Ô moines! dit Alexis en soupirant, c'est vous dont

la fièvre a troublé l'entendement; vous, race jadis sublime,

aujourd'hui abjecte; vous qui avez engendré par

l'esprit tant de docteurs et de prophètes que l'Église a

persécutés et condamnés aux flammes! vous qui avez

compris l'Évangile et qui avez tenté courageusement de

le pratiquer. Ô vous, disciples de l'Évangile éternel,

pères spirituels du grand Amaury, de David de Dinant,

de Pierre Valdo, de Ségarel, de Dulcin, d'Eon de l'Étoile,

de Pierre de Bruys, de Lollard, de Wiclef, de Jean

Huss, de Jérôme de Prague, et enfin de Luther! moines

qui avez compris l'égalité, la fraternité, la communauté,

la charité et la liberté! moines qui avez proclamé les

éternelles vérités que l'avenir doit expliquer et mettre

en pratique, et qui maintenant ne produisez plus rien,

et ne pouvez plus rien comprendre! C'est assez longtemps

vous cacher sous les plis du manteau de saint

Pierre, Pierre ne peut plus vous protéger; c'est en vain

que vous avez fait votre paix avec les pontifes et votre

soumission aux puissants de la terre: les puissants ne

peuvent plus rien pour vous. Le règne de l'Évangile

éternel arrive, et vous n'êtes plus ses disciples; et au

lieu de marcher à la tête des peuples révoltés pour

écraser les tyrannies, vous allez être abattus et foudroyés

comme les suppôts de la tyrannie. Fuyez, vous

dis-je, il vous reste une heure, moins d'une heure! Déchirez

vos robes et cachez-vous dans l'épaisseur des bois,

dans les cavernes de la montagne; la bannière du vrai

Christ est dépliée, et son ombre vous enveloppe déjà.

--Il prophétise! s'écrièrent quelques moines pâles et

tremblants.

--Il blasphème, il apostasie! s'écrièrent quelques

autres indignés.

--Qu'on l'emmène, qu'on l'enferme!» s'écria le Prieur

bouleversé et frémissant de rage.

Nul n'osa cependant porter la main sur Alexis. Il semblait

protégé par un ange invisible.

Il prit mon bras, car il trouvait que je ne marchais

pas assez vite, et, sortant du réfectoire, il m'entraîna

sous les palmiers. Il contempla quelque temps la mer et

les montagnes avec délices; puis, se retournant vers le

nord, il me dit:

«Ils viennent! ils viennent avec la rapidité de la foudre.

--Qui donc, mon père?

--Les vengeurs terribles de la liberté outragée. Peut-être

les représailles sont-elles insensées. Qui peut se

sentir investi d'une telle mission, et garder le calme de

la justice? Les temps sont mûrs; il faut que le fruit

tombe; qu'importé quelques brins d'herbe écrasés?

[Illustration]

--Parlez-vous des ennemis de notre pays?

--Je parle de glaives étincelants dans la main du

Dieu des armées. Ils approchent, l'Esprit me l'a révélé,

et ce jour est le dernier de mes jours, comme disent les

hommes. Mais je ne meurs pas, je ne te quitte pas,

Angel, tu le sais.

--Vous allez mourir? m'écriai-je en m'attachant à son

bras avec un effroi insurmontable; oh! ne dites pas que

vous allez mourir! Il me semble que je commence à

vivre d'aujourd'hui.

--Telle est la loi providentielle de la succession des

êtres et des choses, répondit-il. Ô mon fils, adorons le

Dieu de l'infini! Ô Spiridion! je ne te demande pas de

m'apparaître en ce jour; les yeux de mon âme s'ouvrent

sur un monde où ta forme humaine n'est pas nécessaire

à ma certitude; tu es avec moi, tu es en moi. Il n'est

plus nécessaire que le sable crie sous tes pieds pour que

je sache retrouver ton empreinte sur mon chemin. Non!

plus de visions, plus de prestiges, plus de songes extatiques!

Angel, les morts ne quittent pas le sanctuaire de

la tombe pour venir, sous une forme sensible, nous

instruire ou nous reprendre: mais ils vivent en nous,

comme Spiridion le disait à Fulgence, et notre imagination

exaltée les ressuscite et les met aux prises avec

notre conscience, quand notre conscience incertaine et

notre sagesse incomplète rejettent la lumière que nous

eussions dû trouver en eux...»

En ce moment, un bruit lointain vint tonner comme

un écho affaibli sur la croupe des montagnes, et la mer

le répéta au loin d'une voix plus faible encore.

«Qu'est ceci, mon père? demandai-je à Alexis qui

écoutait en souriant.

--C'est le canon, répondit-il, c'est le vol de la conquête

qui se dirige sur nous.»

Puis il prêta l'oreille, et le canon se faisait entendre

régulièrement.

«Ce n'est pas un combat, dit-il, c'est un hymne de

victoire. Nous sommes conquis, mon enfant; il n'y a

plus d'Italie. Que ton coeur ne se déchire pas à l'idée

d'une patrie perdue. Ce n'est pas d'aujourd'hui que

l'Italie n'existe plus; et ce qui achève de crouler aujourd'hui,

c'est l'Église des papes. Ne prions pas pour

les vaincus: Dieu sait ce qu'il fait, et les vainqueurs

l'ignorent.»

Comme nous rentrions dans l'église, nous fûmes

abordés brusquement par le Prieur suivi de quelques

moines. La figure de Donatien était décomposée par la

peur.

«Savez-vous ce qui se passe? nous dit-il; entendez-vous

le canon? on se bat!

--On s'est battu, répondit tranquillement Alexis.

--D'où le savez vous? s'écria-t-on de toutes parts;

avez-vous quelque nouvelle? Pouvez-vous nous apprendre

quelque chose?

--Ce ne sont de ma part que des conjectures, répondit-il

tranquillement; mais je vous conseille de prendre

la fuite, ou d'apprêter un grand repas pour les hôtes qui

vous arrivent...»

Et aussitôt, sans se laisser interroger davantage, il

leur tourna le dos et entra dans l'église. À peine y

étions-nous que des cris confus se firent entendre au

dehors. C'était comme des chants de triomphe et d'enthousiasme,

mêlés d'imprécations et de menaces. Aucun

cri, aucune menace ne répondirent à ces voix étrangères.

Tout ce que le pays avait d'habitants avait fui devant le

vainqueur, comme une volée d'oiseaux timides à l'approche

du vautour. C'était un détachement de soldats

français envoyés à la maraude. Ils avaient, en errant

dans les montagnes, découvert les dômes du couvent, et,

fondant sur cette proie, ils avaient traversé les ravins et

les torrents avec cette rapidité effrayante qu'on voit seulement

dans les rêves. Ils s'abattaient sur nous comme

une nuée d'orage. En un instant, les portes furent brisées

et les cloîtres inondés de soldats ivres qui faisaient

retentir les voûtes d'un chant rauque et terrible dont

ces mots vinrent, entre autres, frapper distinctement

mon oreille:

<p class="poem">Liberté, liberté chérie,

Combats avec tes défenseurs!...

J'ignore ce qui se passa dans le couvent. J'entendis, le

long des murs extérieurs de l'église, des pas précipités

qui semblaient, dans leur fuite pleine d'épouvante, vouloir

percer les marbres du pavé. Sans doute, il y eut un

grand pillage, des violences, une orgie... Alexis, à genoux

sur la pierre du _Hic est_, semblait sourd à tous ces

bruits. Absorbé dans ses pensées, il avait l'air d'une

statue sur un tombeau.

Tout à coup la porte de la sacristie s'ouvrit avec fracas;

un soldat s'avança avec méfiance; puis, se croyant

seul, il courut à l'autel, força la serrure du tabernacle

avec la pointe de sa baïonnette, et commença à cacher

précipitamment dans son sac les ostensoirs et les calices

d'or et d'argent. Alors Alexis, voyant que j'étais ému, se

tourna vers moi et me dit:

«Soumets-toi, l'heure est arrivée; la Providence, qui

me permet de mourir, te commande de vivre.»

En ce moment, d'autres soldats entrèrent et cherchèrent

querelle à celui qui les avait devancés. Ils s'injurièrent

et se seraient battus si le temps ne leur eût

semblé précieux pour dérober d'autres objets, avant

l'arrivée d'autres compagnons de pillage. Ils se hâtèrent

donc de remplir leurs sacs, leurs shakos et leurs poches

de tout ce qu'ils pouvaient emporter. Pour y mieux parvenir,

ils se mirent à casser, avec la crosse de leurs fusils,

les reliquaires, les croix et les flambeaux. Au milieu de

cette destruction qu'Alexis contemplait d'un visage impassible,

le christ du maître-autel, détaché de la croix,

tomba avec un grand bruit.

«Tiens! s'écria l'un des soldats, voilà le sans-culotte

Jésus qui nous salue!»

Les autres éclatèrent de rire, et, courant après les

morceaux de cette statue, ils virent qu'elle était seulement

de bois doré. Alors ils l'écrasèrent sous leurs pieds

avec une gaieté méprisante et brutale; et l'un d'eux,

prenant la tête du crucifié, la lança contre les colonnes

qui nous protégeaient; elle vint rouler à nos pieds. Alexis

se leva, et plein de foi, il dit:

«Ô Christ! on peut briser tes autels, et traîner ton

image dans la poussière. Ce n'est pas à toi, Fils de Dieu,

que s'adressent ces outrages. Du sein de ton Père, tu

les vois sans colère et sans douleur. Tu sais que c'est

l'étendard de Rome, l'insigne de l'imposture et de la

cupidité, que l'on renverse et que l'on déchire au nom

de cette liberté que tu eusses proclamée aujourd'hui le

premier, si la volonté céleste t'eût rappelé sur la terre.

--À mort! à mort ce fanatique qui nous injurie dans

sa langue! s'écria un soldat en s'élançant vers nous le

fusil en avant.

--Croisez la baïonnette sur le vieil inquisiteur!»

répondirent les autres en le suivant.

Et l'un d'eux, portant un coup de baïonnette dans la

poitrine d'Alexis, s'écria:

«À bas l'inquisition!»

Alexis se pencha et se retint sur un bras, tandis qu'il

étendait l'autre vers moi pour m'empêcher de le défendre.

Hélas! déjà ces insensés s'étaient emparés de

moi et me liaient les mains.

«Mon fils, dit Alexis avec la sérénité d'un martyr,

nous-mêmes nous ne sommes que des images qu'on

brise, parce qu'elles ne représentent plus les idées qui

faisaient leur force et leur sainteté. Ceci est l'oeuvre de

la Providence, et la mission de nos bourreaux est sacrée,

bien qu'ils ne la comprennent pas encore! Cependant,

ils l'ont dit, tu l'as entendu: c'est au nom du _sans-culotte

Jésus_ qu'ils profanent le sanctuaire du l'église.

Ceci est le commencement du règne de l'Évangile éternel

prophétisé par nos pères.»

Puis il tomba la face contre terre, et un autre soldat,

lui ayant porté un coup sur la tête, la pierre du _Hic est_

fut inondée de son sang.

«Ô Spiridion! dit-il d'une voix mourante, ta tombe

est purifiée! Ô Angel! fais que cette trace de sang soit

fécondée! Ô Dieu! je t'aime, fais que les hommes te

connaissent!...»

Et il expira. Alors une figure rayonnante apparut

auprès de lui, je tombai évanoui.

FIN DE SPIRIDION.

Spiridion · 第 19 / 19 段