«La voix se tut, et je parlai en vain: elle ne me répondit

plus. J'étais seul dans les ténèbres. Je me sentis

tellement ému que je fondis en larmes. Je repassai toute

ma vie dans l'amertume de mon coeur. Je vis qu'elle

était en effet un long combat et une longue erreur; car

j'avais toujours voulu choisir entre ma raison et mon

sentiment, et je n'avais pas eu la force de faire accepter

l'un par l'autre. Voulant toujours m'appuyer sur des

preuves palpables, sur des bases jetées par l'homme, et

ne trouvant pas ces bases suffisantes, je n'avais eu ni

assez de courage ni assez de génie pour me passer du

témoignage humain, et pour le rectifier avec cette puissante

certitude que le ciel donne aux grandes âmes. Je

n'avais pas osé rejeter la métaphysique et la géométrie

là où elles détruisaient le témoignage de ma conscience.

Mon coeur avait manqué de feu, partant mon cerveau

de puissance pour dire à la science:--C'est toi qui te

trompes; nous ne savons rien, nous avons tout à apprendre.

Si le chemin que nous suivons ne nous conduit

pas à Dieu, c'est que nous nous sommes trompés

de chemin; retournons sur nos pas et cherchons Dieu

car nous errons loin de lui dans les ténèbres; et les

hommes ont beau nous crier que notre habileté nous a

faits dieux nous-mêmes, nous sentons le froid de la mort

et nous sommes entraînés dans le vide comme des astre;

qui s'éteignent et qui dévient de l'ordre éternel.

«À partir de ce jour, je m'abandonnai aux mouvements

les plus chaleureux de mon âme, et un grand

prodige s'opéra en moi. Au lieu de me refroidir moralement

avec la vieillesse, je sentis mon coeur, vivifié et

renouvelé, rajeunir à mesure que mon corps penchait

vers la destruction. Je sens la vie animale me quitter

comme un vêtement usé; mais à mesure que je dépouille

cette enveloppe terrestre, ma conscience me donne l'intime

certitude de mon immortalité. L'ami céleste est

revenu souvent; mais n'attends pas que j'entre dans le

détail de ses apparitions. Ceci est toujours un mystère

pour moi, un mystère que je n'ai pas cherché à pénétrer,

et sur lequel il me serait impossible d'étendre le réseau

d'une froide analyse: je sais trop ce qu'on risque à

l'examen de certaines impressions; l'esprit se glace à

les disséquer, et l'impression s'efface. Quoique j'aie cru

de mon devoir d'établir mes dernières croyances religieuses

le plus logiquement possible dans quelques écrits

dont je te fais le dépositaire, je me suis permis de laisser

tomber un voile de poésie sur les heures d'enthousiasme

et d'attendrissement qui, dissipant autour de moi les

ténèbres du monde physique, m'ont mis en rapport

direct avec cet esprit supérieur. Il est des choses intimes

qu'il vaut mieux taire que de livrer à la risée des

hommes. Dans l'histoire que j'ai écrite simplement de

ma vie obscure et douloureuse, je n'ai pas fait mention

de Spiridion. Si Socrate lui-même a été accusé de charlatanisme

et d'imposture pour avoir révélé ses communications

avec celui qu'il appelait son génie familier,

combien plus un pauvre moine comme moi ne serait-il

pas taxé de fanatisme s'il avouait avoir été visité par un

fantôme! Je ne l'ai pas fait, je ne le ferai pas. Et pourtant

je m'en expliquerais naïvement avec le savant modeste

et consciencieux qui, sans ironie et sans préjugé,

voudrait pénétrer dans les merveilles d'un ordre de

choses vieux comme le monde, qui attend une explication

nouvelle. Mais où trouver un tel savant aujourd'hui?

L'oeuvre de la science, en ces temps-ci, est de rejeter

tout ce qui paraît surnaturel, parce que l'ignorance et

l'imposture en ont trop longtemps abusé. De même que

les nommes politiques sont forcés de trancher avec le

fer les questions sociales, les hommes d'étude sont obligés,

pour ouvrir un nouveau champ à l'analyse, de jeter

au feu pêle-mêle le grimoire des sorciers et les miracles

de la foi. Un temps viendra où, l'oeuvre nécessaire de la

destruction étant accomplie, on rechercha soigneusement,

dans les débris du passé, une vérité qui ne peut

se perdre, et qu'on saura démêler de l'erreur et du

mensonge, comme jadis Crésus reconnut à des signes

certains que tous les oracles étaient menteurs, excepté

a Pythie de Delphes, qui lui avait révélé ses actions

cachées avec une puissance incompréhensible. Tu verras

peut-être l'aurore de cette science nouvelle, sans laquelle

l'humanité est inexplicable, et son histoire dépourvue de

sens. Tous les miracles, tous les augures, tous les prodiges

de l'antiquité ne seront peut-être pas, aux yeux de

tes contemporains, des tours de sorciers ou des terreurs

imbéciles accréditées par les prêtres. Déjà la science

n'a-t-elle pas donné une explication satisfaisante de beaucoup

de phénomènes qui semblaient surnaturels à nos

aïeux? Certains faits qui semblent impossibles et mensongers

en ce siècle auront peut-être une explication

non moins naturelle et concluante quand la science aura

élargi ses horizons. Quant à moi, bien que le mot _prodige_

n'ait pas de sens pour mon entendement, puisqu'il peut

s'appliquer aussi bien au lever du soleil chaque matin

qu'à la réapparition d'un mort, je n'ai pas essayé de

porter le lumière sur ces questions difficiles: le temps

m'eût manqué. J'ai entendu parler de Mesmer; je ne sais

si c'est un imposteur ou un prophète; je me méfie de ce

que j'ai entendu rapporter, parce que les assertions sont

trop hardies et les prétendues preuves trop complètes

pour un ordre de découvertes aussi récent. Je ne comprends

pas encore ce qu'ils entendent par ce mot _magnétisme_;

je t'engage à examiner ceci en temps et lieu

pour moi, je n'ai pas eu le loisir de m'égarer dans ces

propositions hardies; j'ai évité même de me laisser séduire

par elles. J'avais un devoir plus clair et plus pressé

à accomplir, celui d'écrire, sous l'impression de mes

entretiens avec l'_Esprit_, les fragments brisés de ma méditation

éternelle.»

Ici Alexis s'interrompit, et posa sa main sur un livre

que je connaissais bien pour le lui avoir souvent vu

consulter, à mon grand étonnement, bien qu'il ne me

parût formé que de feuillets blancs. Comme je le regardais

avec surprise, il sourit:

«Je ne suis pas fou, comme tu le penses, reprit-il;

ce livre est criblé de caractères très-lisibles pour quiconque

connaît la composition chimique dont je me suis

servi pour écrire. Cette précaution m'a paru nécessaire

pour échapper à l'espionnage de la censure monastique.

Je t'enseignerai un procédé bien simple au moyen duquel

tu feras reparaître les caractères tracés sur ces

pages quand le temps sera venu. Tu cacheras ce manuscrit

en attendant qu'il puisse servir à quelque chose,

si toutefois il doit jamais servir à quoi que ce soit; cela,

je l'ignore. Tel qu'il est, incomplet, sans ordre et sans

conclusion, il ne mérite pas de voir le jour. C'est peut-être

à toi, c'est peut-être à quelque autre qu'il appartient

de le refaire. Il n'a qu'un mérite, c'est d'être le

récit fidèle d'une vie d'angoisse, et l'exposé naïf de mon

état présent.

--Et cet état, m'est-il permis, mon père, de vous

demander de me le faire mieux connaître?

--Je le ferai en trois mots qui résument pour moi la

théologie, répondit-il en ouvrant son livre à la première

page: «_croire, espérer, aimer_. «Si l'Église catholique

avait pu conformer tous les points de sa doctrine à cette

sublime définition des trois vertus théologales: la foi,

l'espérance, la charité, elle serait la vérité sur la terre;

elle serait la sagesse, la justice, la perfection. Mais

l'Église romaine s'est porté le dernier coup; elle a

consommé son suicide le jour où elle a fait Dieu implacable

et la damnation éternelle. Ce jour-là tous les grands

coeurs se sont détachés d'elle; et l'élément d'amour et

de miséricorde manquant à sa philosophie, la théologie

chrétienne n'a plus été qu'un jeu d'esprit, un sophisme

où de grandes intelligences se sont débattues en vain

contre leur témoignage intérieur, un voile pour couvrir

de vastes ambitions, un masque pour cacher d'énormes

iniquités...»

Ici le père Alexis s'arrêta de nouveau et me regarda

attentivement pour voir quel effet produirait sur moi

cet anathème définitif. Je le compris, et, saisissant ses

mains dans les miennes, je les pressai fortement en lui

disant d'une voix ferme et avec un sourire qui devait lui

révéler toute ma confiance:

«Ainsi, père, nous ne sommes plus catholiques?

--Ni chrétiens, répondit-il d'une voix forte; ni

protestants, ajouta-t-il en me serrant les mains; ni

philosophes comme Voltaire, Helvétius et Diderot; nous

ne sommes pas même socialistes comme Jean-Jacques et

la Convention française: et cependant nous ne sommes

ni païens ni athées!

--Que sommes-nous donc, père Alexis? lui dis-je;

car, vous l'avez dit, nous avons une âme, Dieu existe, et

il nous faut une religion.

--Nous en avons une, s'écria-t-il en se levant et en

étendant vers le ciel ses bras maigres avec un mouvement

d'enthousiasme. Nous avons la seule vraie, la seule

immense, la seule digne de la Divinité. Nous croyons en

la Divinité, c'est dire que nous la connaissons et la voulons;

nous espérons en elle, c'est dire que nous la désirons

et travaillons pour la posséder; nous l'aimons, c'est

dire que nous la sentons et la possédons virtuellement;

et Dieu lui-même est une trinité sublime dont notre vie

mortelle est le reflet affaibli. Ce qui est foi chez l'homme

est science chez Dieu; ce qui est espérance chez l'homme

est puissance chez Dieu; ce qui est charité, c'est-à-dire

piété, vertu, effort, chez l'homme, est amour, c'est-à-dire

production, conservation et progression éternelle

chez Dieu. Aussi Dieu nous connaît, nous appelle, et

nous aime; c'est lui qui nous révèle cette connaissance

que nous avons de lui, c'est lui qui nous commande le

besoin que nous avons de lui, c'est lui qui nous inspire

cet amour dont nous brûlons pour lui; et une des grandes

preuves de Dieu et de ses attributs, c'est l'homme et ses

instincts. L'homme conçoit, aspire et tente sans cesse,

dans sa sphère finie, ce que Dieu sait, veut et peut dans

sa sphère infinie. Si Dieu pouvait cesser d'être un foyer

d'intelligence, de puissance et d'amour, l'homme retomberait

au niveau de la brute; et chaque fois qu'une

intelligence humaine a nié la Divinité intelligente, elle

s'est suicidée.

--Mais, mon père, interrompis-je, ces grands

athées du siècle dont on vante les lumières et l'éloquence...

--Il n'y a pas d'athées, reprit le père Alexis avec

chaleur; non, il n'y en a pas! Il est des temps de recherche

et de travail philosophique, où les hommes,

dégoûtés des erreurs du passé, cherchent une nouvelle

route vers la vérité. Alors ils errent sur des sentiers

inconnus. Les uns, dans leur lassitude, s'asseyent et se

livrent au désespoir. Qu'est-ce que ce désespoir, sinon

un cri d'amour vers cette Divinité qui se voile à leurs

yeux fatigués? D'autres s'avancent sur toutes les cimes

avec une précipitation ardente, et, dans leur présomption

naïve, s'écrient qu'ils ont atteint le but et qu'on

ne peut aller plus loin. Qu'est-ce que cette présomption,

qu'est-ce que cet aveuglement, sinon un désir inquiet

et une impatience immodérée d'embrasser la Divinité?

Non, ces athées, dont on vante avec raison la grandeur

intellectuelle, sont des âmes profondément religieuses,

qui se fatiguent ou qui se trompent dans leur essor vers

le ciel. Si, à leur suite, on voit se traîner des âmes

basses et perverses, qui invoquent le néant, le hasard,

la nature brutale, pour justifier leurs vices honteux et

leurs grossiers penchants, c'est encore là un hommage

rendu à la majesté de Dieu. Pour se dispenser de tendre

vers l'idéal, et de soutenir par le travail et la vertu la

dignité humaine, la créature est forcée de nier l'idéal.

Mais, si une voix intérieure ne troublait pas l'ignoble

repos de sa dégradation, elle ne se donnerait pas tant de

peine pour rejeter l'existence d'un juge suprême. Quand

les philosophes de ce siècle ont invoqué la Providence,

la nature, les lois de la création, ils n'ont pas cessé

d'invoquer le vrai Dieu sous ces noms nouveaux. En se

réfugiant dans le sein d'une Providence universelle et

d'une nature inépuisablement généreuse, ils ont protesté

contre les anathèmes que les sectes farouches se lançaient

l'une à l'autre, contre les monstruosités de l'inquisition,

contre l'intolérance et le despotisme. Lorsque

Voltaire, à la vue d'une nuit étoilée, proclamait le grand

horloger céleste; lorsque Rousseau conduisait son élève

au sommet d'une montagne pour lui révéler la première

notion du Créateur au lever du soleil, quoique ce fussent

là des preuves incomplètes et des vues étroites, en comparaison

de ce que l'avenir réserve aux hommes de

preuves éclatantes et d'infaillibles certitudes, c'étaient

du moins des cris de l'âme élevés vers ce Dieu que

toutes les générations humaines ont proclamé sous des

noms divers et adoré sous différents symboles.

--Mais ces preuves éclatantes, mais cette certitude,

lui dis-je, où les puiserons-nous, si nous rejetons la

révélation, et si le sens intérieur ne nous suffit pas?

--Nous ne rejetons pas la révélation, reprit-il vivement,

et le sens intérieur nous suffit jusqu'à un certain

point; mais nous y joignons d'autres preuves encore:

quant au passé, le témoignage de l'humanité tout entière;

quant au présent, l'adhésion de toutes les consciences

pures au culte de la Divinité, et la voix éloquente de

notre propre coeur.

--Si je vous entends bien, repris-je, vous acceptez

de la révélation ce qu'elle a d'éternellement divin, les

grandes notions sur la Divinité et l'immortalité, les préceptes

de vertu et le devoir qui en découlent.

--- L'homme, répondit-il, arrache au ciel même la

connaissance de l'idéal, et la conquête des vérités sublimes

qui y conduisent est un pacte, un hyménée entre

l'intelligence humaine qui cherche, aspire et demande,

et l'intelligence divine qui, elle aussi, cherche le coeur

de l'homme, aspire à s'y répandre, et consent à y régner.

Nous reconnaissons donc des maîtres, de quelque nom

que l'on ait voulu les appeler. Héros, demi-dieux, philosophes,

saints ou prophètes, nous pouvons nous incliner

devant ces pères et ces docteurs de l'humanité. Nous

pouvons adorer chez l'homme investi d'une haute science

et d'une haute vertu un reflet splendide de la Divinité.

Ô Christ! un temps viendra où l'on t'élèvera de nouveaux

autels, plus dignes de toi, en te restituant ta véritable

grandeur, celle d'avoir été vraiment le fils de la femme et

le sauveur, c'est-à-dire l'ami de l'humanité, le prophète

de l'idéal.

--Et le successeur de Platon, ajoutai-je.

--Comme Platon fut celui des autres révélateurs que

nous vénérons, et dont nous sommes les disciples.

«Oui, poursuivit Alexis après une pause, comme pour

me donner le temps de peser ses paroles, nous sommes

les disciples de ces révélateurs, mais nous sommes leurs

libres disciples. Nous avons le droit de les examiner, de

les commenter, de les discuter, de les redresser même;

car, s'ils participent par leur génie de l'infaillibilité de

Dieu, ils participent par leur nature de l'impuissance de

la raison humaine. Il est donc non-seulement dans notre

privilège, mais dans notre devoir comme dans notre

destinée, de les expliquer et d'aider à la continuation de

leurs travaux.

--Nous, mon père! m'écriai-je avec effroi; mais quel

est donc notre mandat?

--C'est d'être venus après eux. Dieu veut que nous

marchions; et, s'il fait lever des prophètes au milieu du

cours des âges, c'est pour pousser les générations devant

eux, comme il convient à des hommes, et non pour les

enchaîner à leur suite, comme il appartient à de vils

troupeaux. Quand Jésus guérit le paralytique, il ne lui

dit pas: «Prosterne-toi, et suis-moi.» Il lui dit: «Lève-toi,

et marche.»

--Mais où irons-nous, mon père?

--Nous irons vers l'avenir; nous irons, pleins du

passé et remplissant nos jours présents par l'étude, la

méditation et un continuel effort vers la perfection. Avec

du courage et de l'humilité, en puisant dans la contemplation

de l'idéal la volonté et la force, en cherchant dans

la prière l'enthousiasme et la confiance, nous obtiendrons

que Dieu nous éclaire et nous aide à instruire les hommes,

chacun de nous selon ses forces... Les miennes sont

épuisées, mon enfant. Je n'ai pas fait ce que j'aurais pu

faire si je n'eusse pas été élevé dans le catholicisme. Je

t'ai raconté ce qu'il m'a fallu de temps et de peines pour

arriver à proclamer sur le bord de ma tombe ce seul

mot: «Je suis libre!»

--Mais ce mot en dit beaucoup, mon père! m'écriai-je.

Dans votre bouche il est tout puissant sur moi, et c'est

de votre bouche seule que j'ai pu l'entendre sans méfiance

et sans trouble. Peut-être, sans ce mot de vous,

toute ma vie eût été livrée à l'erreur. Que j'eusse continué

mes jours dans ce cloître, il est probable que j'y

eusse vécu courbé et abruti sous le joug du fanatisme.

Que j'eusse vécu dans le tumulte du monde, il est possible

que je me fusse laissé égarer par les passions

humaines et les maximes de l'impiété. Grâce à vous,

j'attends mon sort de pied ferme. Il me semble que je

ne peux plus succomber aux dangers de l'athéisme, et

je sens que j'ai secoué pour toujours les liens de la

superstition.

--Et si ce mot de ma bouche, dit Alexis, profondément

ému, est le seul bien que j'aie pu faire en ce

monde, ces mots de la tienne sont une récompense suffisante.

Je ne mourrai donc pas sans avoir vécu, car le

but de la vie est de transmettre la vie. J'ai toujours

pensé que le célibat était un état sublime, mais tout à

fait exceptionnel, parce qu'il entraînait des devoirs immenses.

Je pense encore que celui qui se refuse à donner

la vie physique à des êtres de son espèce doit donner en

revanche, par ses travaux et ses lumières, la vie intellectuelle

au grand nombre de ses semblables. C'est pour

cela que je révère la féconde virginité du Christ. Mais,

lorsque, après avoir nourri dans ma jeunesse des espérances

orgueilleuses de science et de vertu, je me suis

vu courbé sous les années et les mains vides de grandes

oeuvres, je me suis affligé et repenti d'avoir embrassé

un état à la hauteur duquel je n'avais pas su m'élever.

Aujourd'hui je vois que je ne tomberai pas de l'arbre

comme un fruit stérile. La semence de vie a fécondé ton

âme. J'ai un fils, un enfant plus précieux qu'un fruit de

mes entrailles; j'ai un fils de mon intelligence.

--Et de ton coeur, lui dis-je en pliant les deux genoux

devant lui; car tu as un grand coeur, ô père Alexis! un

coeur plus grand encore que ton intelligence! Et quand

tu t'écries: «Je suis libre!» cette parole puissante implique

celle-ci: «J'aime et je crois.»

--J'aime, je crois et j'espère, tu l'as dit! répondit-il

avec attendrissement; s'il en était autrement, je ne serais

pas libre. La brute, au fond des forêts, ne connaît point

de lois, et pourtant elle est esclave; car elle ne sait ni le

prix, ni la dignité, ni l'usage de sa liberté. L'homme

privé d'idéal est l'esclave de lui-même, de ses instincts

matériels, de ses passions farouches, tyrans plus absolus,

maîtres plus fantasques que tous ceux qu'il a renversés

avant de tomber sous l'empire de la fatalité.»

Nous causâmes ainsi longtemps encore. Il m'entretint

des grands mystères de la foi pythagoricienne, platonicienne

et chrétienne, qu'il disait être un même dogme

continué et modifié, et dont l'essence lui semblait le fond

de la vérité éternelle; vérité progressive, disait-il, en ce

sens qu'elle était enveloppée encore de nuages épais, et

qu'il appartenait à l'intelligence humaine de déchirer ces

voiles un à un, jusqu'au dernier. Il s'efforça de rassembler

tous les éléments sur lesquels il basait sa foi en un

_Dieu-Perfection:_ c'est ainsi qu'il l'appelait. Il disait:

1º que la grandeur et la beauté de l'univers accessible

aux calculs et aux observations de la science humaine,

nous montraient dans le Créateur l'ordre, la sagesse et

la science omnipotente; 2º que le besoin qu'éprouvent

les hommes de se former en société et d'établir entre

eux des rapports de sympathie, de religion commune et

de protection mutuelle, prouvait, dans le législateur

universel, l'esprit de souveraine justice; 3º que les élans

continuels du coeur de l'homme vers l'idéal prouvaient

l'amour infini du père des hommes répandu à grands

flots sur la grande famille humaine, et manifesté à

chaque âme en particulier dans le sanctuaire de sa conscience.

De là il concluait pour l'homme trois sortes de

devoirs. Le premier, appliqué à la nature extérieure:

devoir de s'instruire dans les sciences, afin de modifier

et de perfectionner autour de lui le monde physique. Le

second, appliqué à la vie sociale: devoir de respecter

ou d'établir des institutions librement acceptées par la

famille humaine et favorables à son développement. Le

troisième, applicable à la vie intérieure de l'individu:

devoir de se perfectionner soi-même en vue de la perfection

divine, et de chercher sans cesse pour soi et pour

les autres les voies de la vérité, de la sagesse et de la

vertu.

Ces entretiens et ces enseignements furent au moins

aussi longs que le récit qui les avait amenés. Ils durèrent

plusieurs jours, et nous absorbèrent tellement l'un

et l'autre que nous prenions à peine le temps de dormir.

Mon maître semblait avoir recouvré, pour m'instruire,

une force virile. Il ne songeait plus à ses souffrances et

me les faisait oublier à moi-même; il me lisait son livre

et me l'expliquait à mesure. C'était un livre étrange,

plein d'une grandeur et d'une simplicité sublimes. Il

n'avait pas affecté une forme méthodique; il avouait

n'avoir pas eu le temps de se résumer, et avoir plutôt

écrit, comme Montaigne, au jour le jour, une suite d'essais,

où il avait exprimé naïvement tantôt les élans religieux,

tantôt les accès de tristesse et de découragement

sous l'empire desquels il s'était trouvé.

«J'ai senti, me disait-il, que je n'étais plus capable

d'écrire un grand ouvrage pour mes contemporains, tel

que je l'avais rêvé dans mes jours de noble, mais aveugle

ambition. Alors, conformant ma manière à l'humilité de

ma position, et mes espérances à la faiblesse de mon

être, j'ai songé à répandre mon coeur tout entier sur ces

pages intimes, afin de former un disciple qui, ayant bien

compris les désirs et les besoins de l'âme humaine, consacrât

son intelligence à chercher le soulagement et la

satisfaction de ses désirs et de ses besoins, dont tôt ou

tard, après les agitations politiques, tous les hommes

sentiront l'importance. Expression plaintive de la triste

époque où le sort m'a jeté, je ne puis qu'élever un cri de

détresse afin qu'on me rende ce qu'on m'a ôté: une foi,

un dogme et un culte. Je sens bien que nul encore ne

peut me répondre et que je vais mourir hors du temple,

plein de trouble et de frayeur, n'emportant pour tout

mérite, aux pieds du juge suprême, que le combat opiniâtre

de mes sentiments religieux contre l'action dissolvante

d'un siècle sans religion. Mais j'espère, et mon

désespoir même enfante chez moi des espérances nouvelles;

car, plus je souffre de mon ignorance, plus j'ai

horreur du néant, et plus je sens que mon âme a des

droits sacrés sur cet héritage céleste dont elle a l'insatiable

Désir...»

[Illustration]

C'était la troisième nuit de cet entretien, et, malgré

l'intérêt puissant qui m'y enchaînait, je fus tout à coup

saisi d'un tel accablement, que je m'assoupis auprès du

lit de mon maître tandis qu'il parlait encore, d'une voix

affaiblie, au milieu des ténèbres; car toute l'huile de la

lampe était consumée, et le jour ne paraissait point encore.

Au bout de quelques instants, je m'éveillai; Alexis

faisait entendre encore des sons inarticulés et semblait

se parler à lui-même. Je fis d'incroyables efforts pour

l'écouter et pour résister au sommeil; ses paroles étaient

inintelligibles, et, la fatigue l'emportant, je m'endormis

de nouveau, la tête appuyée sur le bord de son lit. Alors,

dans mon sommeil, j'entendis une voix pleine de douceur

et d'harmonie qui semblait continuer les discours

de mon maître, et je l'écoutais sans m'éveiller et sans

la comprendre. Enfin, je sentis comme un souffle rafraîchissant

qui courait dans mes cheveux, et la voix

me dit: «_Angel, Angel, l'heure est venue_.» Je m'imaginai

que mon maître expirait, et, faisant un grand

effort, je m'éveillai et j'étendis les mains vers lui. Ses

mains étaient tièdes, et sa respiration régulière annonçait

un paisible repos. Je me levai alors pour rallumer la

lampe; mais je crus sentir le frôlement d'un être d'une

nature indéfinissable qui se plaçait devant moi et qui

s'opposait à mes mouvements. Je n'eus point peur et je

lui dis avec assurance:

«Qui es-tu, et que veux-tu? es-tu celui que nous

aimons? as-tu quelque-chose à m'ordonner?

--Angel, dit la voix, le manuscrit est sous la pierre,

et le coeur de ton maître sera tourmenté tant qu'il

n'aura pas accompli la volonté de celui...»

[Illustration]

Spiridion · 第 17 / 19 段