monde extérieur, dont le bruit, un instant monté jusqu'à
moi, m'avait tant agité. Les instincts tumultueux qu'une
heure d'entraînement avait éveillés en moi s'apaisèrent;
et je me dis que les uns étaient appelés à améliorer la
forme sociale par d'éclatantes actions, tandis que les autres
étaient réservés à chercher, dans le calme et la méditation,
la solution de ces grands problèmes dont l'humanité
était indirectement tourmentée; car les hommes
cherchaient, le glaive à la main, à se frayer une route
sur laquelle la lumière d'un jour nouveau ne s'était pas
encore levée. Ils combattaient dans les ténèbres, s'assurant
d'abord une liberté nécessaire, en vertu d'un droit
sacré. Mais leur droit connu et appliqué, il leur resterait
à connaître leur devoir; et c'est de quoi ils ne pouvaient
s'occuper durant cette nuit orageuse, au sein de laquelle
il leur arrivait souvent de frapper leurs frères au lieu de
frapper leurs ennemis. Ce travail gigantesque de la révolution
française, ce n'était pas, ce ne pouvait pas être
seulement une question de pain et d'abri pour les pauvres;
c'était beaucoup plus haut, et malgré tout ce qui
s'est accompli, malgré tout ce qui a avorté en France à
cet égard, c'est toujours, dans mes prévisions, beaucoup
plus haut, que visait et qu'a porté, en effet, cette révolution.
Elle devait, non-seulement donner au peuple un
bien-être légitime, elle devait, elle doit, quoi qu'il arrive,
n'en doute pas, mon fils, achever de donner la liberté
de conscience au genre humain tout entier. Mais quel
usage fera-t-il de cette liberté? Quelles notions aura-t-il
acquises de son devoir, en combattant comme un vaillant
soldat durant des siècles, en dormant sous la tente, et
en veillant sans cesse, les armes à la main, contre les
ennemis de son droit? Hélas! chaque guerrier qui tombe
sur le champ de bataille tourne ses yeux vers le ciel, et
se demande pourquoi il a combattu, pourquoi il est un
martyr, si tout est fini pour lui à cette heure amère de
l'agonie. Sans nul doute, il pressent une récompense;
car, si son unique devoir, à lui, a été de conquérir son
droit et celui de sa postérité, il sent bien que tout devoir
accompli mérite récompense; et il voit bien que sa récompense
n'a pas été de ce monde, puisqu'il n'a pas
joui de son droit. Et quand ce droit sera conquis entièrement
par les générations futures, quand tous les devoirs
des hommes entre eux seront établis par l'intérêt
mutuel, sera-ce donc assez pour le bonheur de l'homme?
Cette âme qui me tourmente, cette soif de l'infini qui
me dévore, seront-elles satisfaites et apaisées, parce que
mon corps sera à l'abri du besoin, et ma liberté préservée
d'envahissement? Quelque paisible, quelque douce
que vous supposiez la vie de ce monde, suffira-t-elle aux
désirs de l'homme, et la terre sera-t-elle assez vaste pour
sa pensée? Oh! ce n'est pas à moi qu'il faudrait répondre
oui. Je sais trop ce que c'est que la vie réduite à des
satisfactions égoïstes; j'ai trop senti ce que c'est que
l'avenir privé du sens de l'éternité! Moine, vivant à
l'abri de tout danger et de tout besoin, j'ai connu l'ennui,
ce fiel répandu sur tous les aliments. Philosophe,
vivant à l'empire de la froide raison sur tous les sentiments
de l'âme, j'ai connu le désespoir, cet abîme
entr'ouvert devant toutes les issues de la pensée. Oh!
qu'on ne me dise pas que l'homme sera heureux quand
il n'aura plus ni souverains pour l'accabler de corvées,
ni prêtres pour le menacer de l'enfer. Sans doute, il
ne lui faut ni tyrans ni fanatiques, mais il lui faut une
religion; car il a une âme, et il lui faut connaître un
Dieu.
«Voilà pourquoi, suivant avec attention le mouvement
politique qui s'opérait en Europe, et voyant combien
mes rêves d'un jour avaient été chimériques, combien
il était impossible de semer et de recueillir dans un
si court espace, combien les hommes d'action étaient
emportés loin de leur but par la nécessité du moment,
et combien il fallait s'égarer à droite et à gauche avant
de faire un pas sur cette voie non frayée, je me réconciliai
avec mon sort, et reconnus que je n'étais point un
homme d'action. Quoique je sentisse en moi la passion
du bien, la persévérance et l'énergie, ma vie avait été trop
livrée à la réflexion; j'avais embrassé la vie tout
entière de l'humanité d'un regard trop vaste pour faire,
la hache à la main, le métier de pionnier dans une forêt
de têtes humaines. Je plaignais et je respectais ces travailleurs
intrépides qui, résolus à ensemencer la terre,
semblables aux premiers cultivateurs, renversaient les montagnes,
brisaient les rochers, et, tout sanglants,
parmi les ronces et les précipices, frappaient sans faiblesse
et sans pitié sur le lion redoutable et sur la biche
craintive. Il fallait disputer le sol à des races dévorantes.
Il fallait fonder une colonie humaine au sein d'un monde
livré aux instincts aveugles de la matière. Tout était
permis, parce que tout était nécessaire. Pour tuer le
vautour, le chasseur des Alpes est obligé de percer aussi
l'agneau qu'il tient dans ses serres. Des malheurs privés
déchirent l'âme du spectateur; pourtant le salut général
rend ces malheurs inévitables. Les excès et les abus de
la victoire ne peuvent être imputés ni à la cause de la
guerre, ni à la volonté des capitaines. Lorsqu'un peintre
retrace à nos yeux de grands exploits, il est forcé de
remplir les coins de son tableau de certains détails affreux
qui nous émeuvent péniblement. Ici, les palais et les
temples croulent au milieu des flammes; là, les enfants
et les femmes sont broyés sous les pieds des chevaux,
ailleurs, un brave expire sur les rochers teints de son
sang. Cependant le triomphateur apparaît au centre de
la scène, au milieu d'une phalange de héros: le sang versé
n'ôte rien à leur gloire; on sent que la main du Dieu des
armées s'est levée devant eux, et l'éclat qui brille sur
leurs fronts annonce qu'ils ont accompli une mission
sainte.
«Tels étaient mes sentiments pour ces hommes au
milieu desquels je n'avais pas voulu prendre place. Je
les admirais; mais je comprenais que je ne pouvais les
imiter; car ils étaient d'une nature différente de la
mienne. Ils pouvaient ce que je ne pouvais pas, parce
que, moi, je pensais comme ils ne pouvaient penser. Ils
avaient la conviction héroïque, mais romanesque, qu'ils
touchaient au but, et qu'encore un peu de sang versé
les ferait arriver au règne de la justice et de la vertu.
Erreur que je ne pouvais partager, parce que, retiré sur
la montagne, je voyais ce qu'ils ne pouvaient distinguer
à travers les vapeurs de la plaine et la fumée du combat;
erreur sainte sans laquelle ils n'eussent pu imprimer au
monde le grand mouvement qu'il devait subir pour sortir
de ses liens! Il faut, pour que la marche providentielle
du genre humain s'accomplisse, deux espèces d'hommes
dans chaque génération: les uns, toute espérance, toute
confiance, toute illusion, qui travaillent pour produire
un oeuvre incomplet; et les autres, toute prévoyance,
toute patience, toute certitude, qui travaillent pour que
cet oeuvre incomplet soit accepté, estimé et continué sans
découragement, lors même qu'il semble avorté. Les uns
sont des matelots, les autres sont des pilotes; ceux-ci
voient les écueils et les signalent, ceux-là les évitent ou
viennent s'y briser, selon que le vent de la destinée les
pousse à leur salut ou à leur perte; et, quoi qu'il arrive
des uns et des autres, le navire marche, et l'humanité ne
peut ni périr, ni s'arrêter dans sa course éternelle.
«J'étais donc trop vieux pour vivre dans le présent,
et trop jeune pour vivre dans le passé. Je fis mon choix,
je retombai dans la vie d'étude et de méditation philosophique.
Je recommençai tous mes travaux, les regardant
avec raison comme manqués. Je relus avec une patience
austère tout ce que j'avais lu avec une avidité impétueuse.
J'osai mesurer de nouveau la terre et les cieux,
la créature et le Créateur, sonder les mystères de la vie
et de la mort, chercher la foi dans mes doutes, relever
tout ce que j'avais abattu, et le reconstruire sur de nouvelles
bases. En un mot, je cherchai à revêtir la Divinité
de son mystère sublime, avec la même persévérance
que j'avais mise à l'en dépouiller. C'est là que je connus,
hélas! combien il est plus difficile de bâtir que d'abattre.
Il ne faut qu'un jour pour ruiner l'oeuvre de plusieurs
siècles. Dans le doute et la négation, j'avais marché à
pas de géant; pour me refaire un peu de foi, j'employai
des années, et quelles années! De combien de fatigues,
d'incertitudes et de chagrins elles ont été remplies!
Chaque jour a été marqué par des larmes, chaque heure
par des combats. Angel, Angel, le plus malheureux des
hommes est celui qui s'est imposé une tâche immense,
qui en a compris la grandeur et l'importance, qui ne
peut trouver hors de ce travail ni satisfaction ni repos,
et qui sens ses forces le trahir et sa puissance l'abandonner.
Ô infortuné entre tous les fils des hommes, celui
qui rêve de posséder la lumière refusée à son intelligence!
Ô déplorable entre toutes les générations des
hommes, celle qui s'agite et se déchire pour conquérir
la science promise à des siècles meilleurs! Placé sur un
sol mouvant, j'avais voulu bâtir un sanctuaire indestructible;
mais les éléments me manquaient aussi bien
que la base. Mon siècle avait des notions fausses, des
connaissance incomplètes, des jugements erronés sur le
passé aussi bien que sur le présent. Je le savais, quoique
j'eusse en main les documents réputés les plus parfaits
de mon époque sur l'histoire des hommes et sur celle
de la création; je le savais, parce que je sentais en moi
une logique toute puissante à laquelle tous ces documents,
sur lesquels j'eusse voulu l'appuyer, venaient à
chaque instant donner un démenti désespérant. Oh! si
j'avais pu me transporter, sur les ailes de ma pensée, à
la source de toutes les connaissances humaines, explorer
la terre sur toute sa surface et jusqu'au fond de ses
entrailles, interroger les monuments du passé, chercher
l'âge du monde dans les cendres dont son sein est le
vaste sépulcre, et dans les ruines où des générations
innombrables ont enseveli le souvenir de leur existence!
Mais il fallait me contenter des observations et des conjectures
de savants et de voyageurs dont je sentais l'incompétence,
la présomption et la légèreté. Il y avait des
moments où, échauffé par ma conviction, j'étais résolu à
partir comme missionnaire, afin d'aller fouiller tous ces
débris illustres qu'on n'avait pas compris, ou déterrer
tous ces trésors ignorés qu'on n'avait pas soupçonnés.
Mais j'étais vieux; ma santé, un instant raffermie à
l'exercice et au grand air des montagnes, s'était de nouveau
altérée dans l'humidité du cloître et dans les veilles
du travail. Et puis, que de temps il m'eût fallu pour
soulever seulement un coin imperceptible de ce voile
qui me cachait l'univers! D'ailleurs, je n'étais pas un
homme de détail, et ces recherches persévérantes et
minutieuses, que j'admirais dans les hommes purement
studieux, n'étaient pas mon fait. Je n'étais homme d'action
ni dans la politique ni dans la science; je me sentais
appelé à des calculs plus larges et plus élevés; j'eusse
voulu manier d'immenses matériaux, bâtir, avec le
fruit de tous les travaux et de toutes les études, un
vaste portique pour servir d'entrée à la science des
siècles futurs.
«J'étais un homme de synthèse plus qu'un homme
d'analyse. En tout j'étais avide de conclure, consciencieux
jusqu'au martyre, ne pouvant rien accepter qui
ne satisfît à la fois mon coeur et ma raison, mon sentiment
et mon intelligence, et condamné à un éternel
supplice; car la soif de la vérité est inextinguible, et
quiconque ne peut se payer des jugements de l'orgueil,
de la passion ou de l'ignorance, est appelé à souffrir
sans relâche. Oh! m'écriais-je souvent, que ne suis-je
un chartreux abruti par la peur de l'enfer, et dressé
comme une bête de somme à creuser un coin de terre
pour faire pousser quelques légumes, en attendant qu'il
l'engraisse de sa dépouille! Pourquoi toute mon affaire
en ce monde n'est-elle pas de réciter des offices pour
arriver au repos, et de manier une bêche pour me
conserver en appétit ou pour chasser la réflexion importune,
et parvenir dès cette vie à un état de mort
intellectuelle?
«Il m'arrivait quelquefois de jeter les yeux sur ceux
de nos moines qui, par exception, se sont conservés
sincèrement dévots: Ambroise, par exemple, que nous
avons vu mourir l'an passé en odeur de sainteté, comme
ils disent, et dont le corps était desséché par les jeûnes
et les macérations: celui-là, à coup sur, était de bonne
foi; souvent il m'a fait envie. Une nuit ma lampe s'éteignit;
je n'avais pas achevé mon travail; je cherchai de
la lumière dans le cloître, j'en aperçus dans sa cellule;
la porte était ouverte, j'y pénétrai sans bruit pour ne
pas le déranger, car je le supposais en prières, je le
trouvai endormi sur son grabat; sa lampe était posée
sur une tablette tout auprès de son visage et donnant
dans ses yeux. Il prenait cette précaution toutes les
nuits depuis quarante ans au moins, pour ne pas s'endormir
trop profondément et ne pas manquer d'une
minute l'heure des offices. La lumière, tombant d'aplomb
sur ses traits flétris, y creusait des ombres profondes,
ravages d'une souffrance volontaire. Il n'était pas couché,
mais appuyé seulement sur son lit et tout vêtu, afin de
ne pas perdre un instant à des soins inutiles. Je regardai
longtemps cette face étroite et longue, ces traits amincis
par le jeûne de l'esprit encore plus que par celui du
corps, ces joues collées aux os de la face comme une
couche de parchemin, ce front mince et haut, jaune et
luisant comme de la cire. Ce n'était vraiment pas un
homme vivant, mais un squelette séché avec la peau, un
cadavre qu'on avait oublié d'ensevelir, et que les vers
avaient délaissé parce que sa chair ne leur offrait point
de nourriture. Son sommeil ne ressemblait pas au repos
de la vie, mais à l'insensibilité de la mort; aucune respiration
ne soulevait sa poitrine. Il me fit peur, car ce
n'était ni un homme ni un cadavre; c'était la vie dans
la mort, quelque chose qui n'a pas de nom dans la langue
humaine, et pas de sens dans l'ordre divin. C'est donc
là un saint personnage? pensai-je; certes, les anachorètes
de la Thébaïde n'ont ni jeûné, ni prié davantage;
et pourtant je ne vois ici qu'un objet d'épouvante, rien
qui attire le respect, parce que tout ici repousse la sympathie.
Quelle compassion Dieu peut-il avoir pour cette
agonie et pour cette mort anticipées sur ses décrets?
Quelle admiration puis-je concevoir, moi homme, pour
cette vie stérile et ce coeur glacé! Ô vieillard, qui chaque
soir allumes ta lampe comme un voyageur pressé de
partir avant l'aurore, qui donc as-tu éclairé durant la
nuit, qui donc as-tu guidé durant le jour? À qui donc
ton long et laborieux pèlerinage sur la terre a-t-il été
secourable? Tu n'as rien donné de toi à la terre, ni la
substance de la reproduction animale, ni le fruit d'une
intelligence productive, ni le service grossier d'un bras
robuste, ni la sympathie d'un coeur tendre. Tu crois que
Dieu a créé la terre pour te servir de cuve purificatoire,
et tu crois avoir assez fait pour elle en lui léguant tes os!
Ah! tu as raison de craindre et de trembler à cette
heure; tu fais bien de te tenir toujours prêt à paraître
devant le juge! Puisses-tu trouver à ton heure dernière,
une formule qui t'ouvre la porte du ciel, ou un instant
de remords qui t'absolve du pire de tous les crimes,
celui de n'avoir rien aimé hors de toi! Et, ainsi disant,
je me retirai sans bruit, sans même vouloir allumer ma
lampe à celle de l'égoïste, et, depuis ce jour, je préférai
ma misère à celle des dévots.
«En proie à toute la fatigue et à toute l'inquiétude
d'une âme qui cherche sa voie, il me fallut pourtant bien
des jours d'épuisement et d'angoisse pour accepter l'arrêt
qui me condamnait à l'impuissance. Je ne puis me le
dissimuler aujourd'hui, mon mal était l'orgueil. Oui, je
crois que de tout temps, et aujourd'hui encore, j'ai été
et je suis un orgueilleux. Ce zèle dévorant de la vérité,
c'est un louable sentiment; mais on peut aussi le porter
trop loin. Il nous faut faire usage de toutes nos forces
pour défricher le champ de l'avenir; mais il faudrait
aussi, quand nos forces ne suffisent plus, nous contenter
humblement du peu que nous avons fait, et nous asseoir
avec la simplicité du laboureur au bord du sillon que
nous avons tracé. C'est une leçon que j'ai souvent reçue
de l'ami céleste qui me visite, et je ne l'ai jamais su
mettre à profit. Il y a en moi une ambition de l'infini
qui va jusqu'au délire. Si j'avais été jeté dans la vie du
monde et que mon esprit n'eût pas eu le loisir de viser
plus haut, j'aurais été avide de gloire et de conquêtes;
j'aurais eu sous les yeux l'existence de Charlemagne ou
d'Alexandre, comme j'ai eu celle de Pythagore et de Socrate;
j'aurais convoité l'empire du monde; j'aurais fait
peut-être beaucoup de mal. Grâce à Dieu, j'ai fini de
vivre, et tout mon crime est de n'avoir pu faire le bien.
J'avais rêvé, en rentrant au couvent, de refaire mes
études avec fruit, et d'écrire un grand ouvrage sur les
plus hautes questions de la religion et de la philosophie.
Mais je n'avais pas assez considéré mon âge et mes forces.
J'avais cinquante ans passés, et j'avais souffert, depuis
vingt-cinq ans, un siècle par année. Voyant d'ailleurs
combien j'étais dépourvu de matériaux qui m'inspirassent
toute confiance, je résolus du moins de jeter les
bases et de tracer le plan de mon oeuvre, afin de léguer
ce premier travail, s'il était possible, à quelque homme
capable de le continuer ou de le faire continuer; et cette
idée me rappela vivement ma jeunesse, le secret légué
par Fulgence à moi, comme ce même secret l'avait été
par Spiridion à Fulgence, et je me persuadai que le
temps était venu d'exhumer le manuscrit. Ce n'était
plus une ambition vulgaire, ce n'était plus une froide
curiosité qui m'y portaient; ce n'était pas non plus une
obéissance superstitieuse: c'était un désir sincère de
m'instruire, et d'utiliser pour les autres hommes un
document précieux, sans doute, sur les questions importantes
dont j'étais occupé. Je regardais la publication
immédiate ou future de ce manuscrit comme un
devoir; car, de quelque façon que je vinsse à considérer
les rapports étranges que mon esprit avait eus avec
l'esprit d'Hébronius, il me restait la conviction que,
durant sa vie, cet homme avait été animé d'un grand
esprit.
«Pour la troisième fois, dans l'espace d'environ
vingt-cinq ans, j'entrepris donc, au milieu de la nuit,
l'exhumation du manuscrit. Mais ici, un fait bien simple
vint s'opposer à mon dessein; et, tout naturel que soit
ce fait, il me plongea dans un abîme de réflexions.
«Je m'étais muni des mêmes outils qui m'avaient
servi la dernière fois. Cette dernière fois, tu te la rappelles,
malgré la longueur de ce récit; tu te souviens
que j'avais alors trente ans révolus, et que j'eus un accès
de délire et une épouvantable vision. Je me la rappelais
bien aussi, cette hallucination terrible; mais je n'en
craignais pas le retour. Il est des images que le cerveau
ne peut plus se créer quand certaines idées et certains
sentiments qui les évoquaient n'habitent plus notre âme.
J'étais désormais à jamais dégagé des liens du catholicisme,
liens si étroitement serrés et si courts qu'il faut
toute une vie pour en sortir, mais, par cela même, impossibles
à renouer quand une fois on les a brisés.
«Il faisait une nuit claire et fraîche; j'étais en assez
bonne santé: j'avais précisément choisi un tel concours
de circonstances, car je prévoyais que le travail matériel
serait assez pénible. Mais quoi! Angel, je ne pus pas
même ébranler la pierre du _Hic est_. J'y passai trois
grandes heures, l'attaquant dans tous les sens, m'assurant
bien qu'elle n'était rivée au pavé que par son propre
poids, reconnaissant même les marques que j'y avais
faites autrefois avec mon ciseau, lorsque je l'avais enlevée
légèrement et sans fatigue. Tout fut inutile; elle
résista à mes efforts. Baigné de sueur, épuisé de lassitude,
je fus forcé de regagner mon lit et d'y rester accablé
et brisé pendant plusieurs jours.
«Ce premier échec ne me rebuta pas. Je me remis à
l'ouvrage la semaine suivante, et j'échouai de même. Un
troisième essai, entrepris un mois plus tard, ne fut pas
plus heureux, et il me fallut dès lors y renoncer; car le
peu de forces physiques que j'avais conservées jusque-là
m'abandonna sans retour à partir de cette époque. Sans
doute, j'en dépensai le reste dans cette lutte inutile contre
un tombeau. La tombe fut muette, les cadavres sourds,
la mort inexorable; j'allai jeter dans un buisson du jardin
mon ciseau et mon levier, et revins, tranquille et
triste, m'asseoir sur cette tombe qui ne voulait pas me
rendre ses trésors.
«Là, je restai jusqu'au lever du soleil, perdu dans mes
pensées. La fraîcheur du matin étant venue glacer sur
mon corps la sueur dont j'étais inondé, je fus paralysé;
je perdis non-seulement la puissance d'agir, mais encore
la volonté; je n'entendis pas les cloches qui sonnaient
les offices, je ne fis aucune attention aux religieux qui
vinrent les réciter. J'étais seul dans l'univers, il n'y avait
entre Dieu et moi que ce tombeau qui ne voulait ni me
recevoir ni me laisser partir: image de mon existence
tout entière, symbole dont j'étais vivement frappé, et
dont la comparaison m'absorbait entièrement! Quand on
vint me relever, comme je ne pouvais ni remuer ni parler,
on se persuada que mon cerveau était paralysé
comme le reste. On se trompa; j'avais toute ma raison;
je ne la perdis pas un instant durant toute la maladie
qui suivit cet accident. Il est inutile de te dire qu'on
l'imputa au hasard, et qu'on ne soupçonna jamais ce
que j'avais tenté.
«Une fièvre ardente succéda à ce froid mortel: je
souffris beaucoup, mais je ne délirai point; j'eus même
la force de cacher assez la gravité de mon mal pour
qu'on ne me soignât pas plus que je ne voulais l'être,
et pour qu'on me laissât seul. Aux heures où le soleil
brillait dans ma cellule, j'étais soulagé; des idées plus
douces remplissaient mon esprit; mais la nuit j'étais en
proie à une tristesse inexorable. Aux cerveaux actifs
l'inaction est odieuse. L'ennui, la pire des souffrances
qu'entraînent les maladies, m'accablait de tout son poids.
La vue de ma cellule m'était insupportable. Ces murs
qui me rappelaient tant d'agitations et de langueurs subies
sans arriver à la connaissance du vrai; ce grabat
où j'avais supporté si souvent et si longtemps la fièvre
et les maladies, sans conquérir la santé pour prix de tant
de luttes avec la mort; ces livres que j'avais si vainement
interrogés; ces astrolabes et ces télescopes, qui ne
savaient que chercher et mesurer la matière; tout cela
me jetait dans une fureur sombre. À quoi bon survivre à
soi-même? me disais-je, et pourquoi avoir vécu quand
on n'a rien fait? Insensé, qui voulais, par un rayon de
ton intelligence, éclairer l'humanité dans les siècles
futurs, et qui n'as pas seulement la force de soulever une
pierre pour voir ce qui est écrit dessous! malheureux,
qui, durant l'ardeur de ta jeunesse, n'as su t'occuper
qu'à refroidir ton esprit et ton coeur, et dont l'esprit et
le coeur s'avisent de se ranimer quand l'heure de mourir
est venue! meurs donc, puisque tu n'as plus ni tête, ni
bras; car, si ton coeur a la témérité de vivre encore et
de brûler pour l'idéal, ce feu divin ne servira plus qu'à
consumer tes entrailles, et à éclairer ton impuissance et
ta nullité.
«Et en parlant ainsi, je m'agitais sur mon lit de douleur,
et des larmes de rage coulaient sur mes joues.
Alors une voix pure s'éleva dans le silence de la nuit et
me parla ainsi:
«--Crois-tu donc n'avoir rien à expier, toi qui oses te
plaindre avec tant d'amertume? Qui accuses-tu de tes
maux? N'es-tu pas ton seul, ton implacable ennemi? À
qui imputeras-tu la faute de ton orgueil coupable, de
cette insatiable estime de toi-même qui t'a aveuglé quand
tu pouvais approcher de l'idéal par la science, et qui t'a
fait chercher ton idéal en toi seul?
«--Tu mens! m'écriai-je avec force, sans songer
même à me demander qui pouvait me parler de la sorte.
Tu mens! je me suis toujours haï; j'ai toujours été ennuyeux,
accablant, insupportable à moi-même. J'ai
cherché l'idéal partout avec l'ardeur du cerf qui cherche
la fontaine dans un jour brûlant; j'ai été consumé de la
soif de l'idéal, et si je ne l'ai pas trouvé...
«--C'est la faute de l'idéal, n'est-ce pas! interrompit
la voix d'un ton de froide pitié. Il faut que Dieu comparaisse
au tribunal de l'homme et lui rende compte du
mystère dont il a osé s'envelopper, pendant que l'homme
daignait se donner la peine de le chercher, et vous n'appelez
pas cela de l'orgueil, vous autres!...
«--Vous autres! repris-je frappé d'étonnement, et
qui donc es-tu, toi qui regardes en pitié la race humaine,
et qui te crois, sans doute, exempt de ses misères?
«--Je suis, répondit la voix, celui que tu ne veux
pas connaître, car tu l'as toujours cherché où il n'est
pas.»
«À ces mots, je me sentis baigné de sueur de la tête
aux pieds; mon coeur tressaillit à rompre ma poitrine,
et, me soulevant sur mon lit, je lui dis:
«--Es-tu donc celui qui dort sous la pierre?
«--Tu m'as cherché sous la pierre, répondit-il, et la
pierre t'a résisté. Tu devrais savoir que le bras d'un
homme est moins fort que le ciment et le marbre. Mais
l'intelligence transporte les montagnes, et l'amour peut
ressusciter les morts.
«--Ô mon maître! m'écriai-je avec transport, je te
reconnais. Ceci est ta voix, ceci est ta parole. Béni sois-tu,
toi qui me visites à l'heure de l'affliction. Mais où
donc fallait-il te chercher, et où te retrouverai-je sur la
terre?
«--Dans ton coeur, répondit la voix. Fais-en une demeure
où je puisse descendre. Purifie-le comme une
maison qu'on orne et qu'on parfume pour recevoir un
hôte chéri. Jusque là que puis-je faire pour toi?»