«Je ne fus au courant de ce qui se passait qu'à la fin

de l'office, lorsque l'officiant récita une prière en commémoration

du Prieur, dont l'âme avait paru devant

Dieu, le 10 janvier 1766, à minuit, c'est-à-dire une

heure avant mon incarcération dans la bibliothèque. Je

compris alors pourquoi Donatien, dont l'ambition guettait

depuis longtemps la première place parmi nous, avait

saisi l'occasion de cette mort subite pour m'éloigner des

délibérations. Il savait que je ne l'estimais point, et que,

malgré mon peu de goût pour le pouvoir et mon défaut

absolu d'intrigue, je ne manquais pas de partisans.

J'avais une réputation de science théologique qui m'attirait

le respect naïf de quelques-uns; j'avais un esprit

de justice et des habitudes d'impartialité qui offraient à

tous des garanties. Donatien me craignait: sous-prieur

depuis deux ans, et tout-puissant sur ceux qui entouraient

le Prieur, il avait enveloppé ses derniers instants

d'une sorte de mystère, et, avant de répandre la nouvelle

de sa mort, il avait voulu me voir, sans doute pour sonder

mes dispositions, pour me séduire ou pour m'effrayer.

Ne me trouvant point dans ma cellule, et connaissant

fort bien mes habitudes, comme je l'ai su depuis, il

s'était glissé sur mes traces jusqu'à la porte de la bibliothèque

qu'il avait refermée sur moi comme par mégarde.

Puis il avait condamné toutes les issues par lesquelles

on pouvait approcher de moi, et il avait sur-le-champ

fait entrer tout le monastère en retraite, afin de procéder

dignement à l'élection du nouveau chef.

«Grâce à son influence, il avait pu violer tous les

usages et toutes les règles de l'abbaye. Au lieu de faire

embaumer et exposer le corps du défunt pendant trois

jours dans la chapelle, il l'avait fait ensevelir précipitamment,

sous prétexte qu'il était mort d'un mal contagieux.

Il avait brusqué toutes les cérémonies, abrégé

le temps ordinaire de la retraite; et déjà l'on procédait

à son élection, lorsque, par un fait surnaturel, je fus

rendu à la liberté. Quand l'office fut fini, on chanta le

_Veni Creator_; puis on resta un quart d'heure prosterné

chacun dans sa stalle, livré à l'inspiration divine. Lorsque

l'horloge sonna midi, la communauté défila lentement et

monta à la salle du chapitre pour procéder au vote général.

Je me tins dans le plus grand calme et dans la plus

complète indifférence tant que dura cette cérémonie.

Rien au monde ne me tentait moins que de contre-balancer

les suffrages; en eussé-je eu le temps, je n'aurais pas

fait la plus simple démarche pour contrarier l'ambition

de Donatien. Mais quand j'entendis son nom sortir cinquante

fois de l'urne, quand je vis, au dernier tour de

scrutin, la joie du triomphe éclater sur son visage, je fus

saisi d'un mouvement tout humain d'indignation et de

haine.

«Peut-être, s'il eût songé à tourner vers moi un regard

humble ou seulement craintif, mon mépris l'eût-il absous;

mais il me sembla qu'il me bravait, et j'eus la puérilité de

vouloir briser cet orgueil, au niveau duquel je me ravalais

en le combattant. Je laissai le secrétaire recompter

lentement les votes. Il y en avait deux seulement pour

moi. Ce n'était donc pas une espérance personnelle qui

pouvait me suggérer ce que je fis. Au moment où l'on

proclama le nom de Donatien, et comme il se levait d'un

air hypocritement ému pour recevoir les embrassades

des anciens, je me levai à mon tour et j'élevai la voix.

«--Je déclare, dis-je avec un calme apparent dont

l'effet fut terrible, que l'élection proclamée est nulle,

parce que les statuts de l'ordre ont été violés. Une seule

voix, oubliée ou détournée, suffit pour frapper de nullité

les résolutions de tout un chapitre. J'invoque cet article

de la charte de l'abbé Spiridion, et déclare que moi,

Alexis, membre de l'ordre et serviteur de Dieu, je n'ai

point déposé mon vote aujourd'hui dans l'urne, parce

que je n'ai point eu le loisir d'entrer en retraite comme

les autres; parce que j'ai été écarté, par hasard ou par

malice, des délibérations communes, et qu'il m'eût été

impossible, ignorant jusqu'à cet instant la mort de notre

vénérable Prieur, de me décider inopinément sur le choix

de son successeur.»

«Ayant prononcé ces paroles qui furent un coup de

foudre pour Donatien, je me rassis et refusai de répondre

aux mille questions que chacun venait m'adresser. Donatien,

un instant confondu de mon audace, reprit bientôt

courage, et déclara que mon vote était non-seulement

inutile mais non recevable, parce qu'étant sous le poids

d'une faute grave, et subissant, durant les délibérations,

une correction dégradante, d'après les statuts, je n'étais

point apte à voter.

«--Et qui donc a qualifié ou apprécié ma faute? demandai-je.

Qui donc, s'est permis de m'en infliger le

châtiment? Le sous-prieur? il n'en avait pas le droit.

Il devait, pour me juger indigne de prendre part à

l'élection, faire examiner ma conduite par six des plus

anciens du chapitre, et je déclare qu'il ne l'a point

fait.

«--Et qu'en savez-vous? me dit un des anciens qui

était le chaud partisan de mon antagoniste.

«--Je dis, m'écriai-je, que cela ne s'est point fait,

parce que j'avais le droit d'en être informé, parce que

mon jugement devait être signifié à moi d'abord, puis

à toute la communauté rassemblée, et enfin placardé

ici, dans ma stalle, et qu'il n'y est point et n'y a jamais

été.

«--Votre faute, s'écria Donatien, était d'une telle

nature...

«--Ma faute, interrompis-je, il vous plaît de la qualifier

de grave; moi, il me plaît de qualifier la punition

que vous m'avez infligée, et je dis que c'est pour vous

qu'elle est dégradante. Dites quelle fut ma faute! Je

vous somme de le dire ici; et moi je dirai quel traitement

vous m'avez fait subir, bien que vous n'eussiez

pas le droit de le faire.»

«Donatien voyant que j'étais outré, et que l'on commençait

à m'écouter avec curiosité, se hâta de terminer

ce débat en appelant à son secours la prudence et la

ruse. Il s'approcha de moi, et, du ton d'un homme

pénétré de componction, il me supplia, au nom du Sauveur

des hommes, de cesser une discussion scandaleuse

et contraire à l'esprit de charité qui devait régner entre

des frères. Il ajouta que je me trompais en l'accusant de

machinations si perfides, que sans doute il y avait entre

nous un malentendu qui s'éclaircirait dans une explication

amicale.

«--Quant à vos droits, ajouta-t-il, il m'a semblé et il

me semble encore, mon frère, que vous les avez perdus.

Ce serait peut-être pour la communauté une affaire à

examiner; mais il suffit que vous m'accusiez d'avoir redouté

votre candidature pour que je veuille faire tomber

au plus vite un soupçon si pénible pour moi. Et pour

cela, je déclare que je désire vous avoir sur-le-champ

pour compétiteur. Je supplie la communauté d'écarter

de vous toute accusation, et de permettre que vous déposiez

votre vote dans l'urne après qu'on aura fait un

nouveau tour de scrutin, sans examiner si vos droits

sont contestables. Non-seulement je l'en supplie, mais

au besoin je le lui commande; car je suis, en attendant

le résultat de votre candidature, le chef de cette respectable

assemblée.»

«Ce discours adroit fut accueilli avec acclamations;

mais je m'opposai à ce qu'on recommençât le vote

séance tenante. Je déclarai que je voulais entrer en

retraite, et que, comme les autres s'étaient contentés

de trois jours, bien que quarante furent prescrits, je

m'en contenterais aussi; mais que, sous aucun prétexte,

je ne croyais pouvoir me dispenser de cette

préparation.

«Donatien s'était engagé trop avant pour reculer. Il

feignit de subir ce contre-temps avec calme et humilité.

Il supplia la communauté de n'apporter aucun empêchement

à mes desseins. Il y avait bien quelques murmures

contre mon obstination, mais pas autant peut-être

que Donatien l'avait espéré. La curiosité, qui est

l'élément vital des moines, était excitée au plus haut

point par ce qui restait de mystérieux entre Donatien et

moi. Ma disparition avait causé bien de l'étonnement à

plusieurs. On voulait, avant de se ranger sous la loi de

ce nouveau chef si mielleux et si tendre en apparence,

avoir quelques notions de plus sur son vrai caractère.

Je semblais l'homme le plus propre à les fournir. Sa

modération avec moi en public, au milieu d'une crise si

terrible pour son orgueil et son ambition, paraissait sublime

à quelques-uns, sensée à plusieurs autres, étrange

et de mauvais augure à un plus grand nombre. Trente

voix, qui ne s'entendaient pas sur le choix de leur candidat,

avaient combattu son élection. Il était déjà évident

qu'elles allaient se reporter sur moi. Trois jours de nouvelles

réflexions et de plus amples informations pouvaient

détacher bien des partisans. Chacun le sentit, et la majorité,

qui avait été surprise et comme enivrée par la

précipitation des meneurs, se réjouit du retard que je

venais apporter au dénoûment.

«Une heure après la clôture de cette séance orageuse,

ma cellule était assiégée des meneurs de mon parti; car

j'avais déjà un parti malgré moi, et un parti très-ardent.

Donatien n'était pas médiocrement haï, et je dois à la

vérité de dire que tout ce qu'il y avait de moins avili et

de moins corrompu dans l'abbaye était contre lui. Ma

colère était déjà tombée, et les offres qu'on me faisait

n'éveillaient en moi aucun désir de puissance monacale.

J'avais de l'ambition, mais une ambition vaste comme

le monde, l'ambition des choses sublimes. J'aurais voulu

élever un beau monument de science ou de philosophie,

trouver une vérité et la promulguer, enfanter une de

ces idées qui soulèvent et remplissent tout un siècle,

gouverner enfin toute une génération, mais du fond de

ma cellule, et sans salir mes doigts à la fange des affaires

sociales; régner par l'intelligence sur les esprits, par le

coeur sur les coeurs, vivre en un mot comme Platon ou

Spinosa. Il y avait loin de là à la gloriole de commander

à cent moines abrutis. La petitesse pompeuse d'un tel

rôle soulevait mon âme de dégoût; mais je compris quel

parti je pouvais tirer de ma position, et j'accueillis mes

partisans avec prudence.

«Avant le soir, les trente voix qui avaient résisté à

Donatien s'étaient déjà réunies sur moi. Donatien en

fut plus irrité qu'effrayé. Il vint me trouver dans ma

cellule, et il essaya de m'intimider en me disant que,

si je me retirais de la candidature, il ne me reprocherait

point mes hérésies, à lui bien connues; que les

choses pouvaient encore se passer honorablement pour

moi et tranquillement pour lui, si je me contentais de

la petite victoire que j'avais obtenue en retardant son

élection; mais que, si je me mettais sur les rangs pour

le priorat, il ferait connaître quelles étaient mes occupations,

mes lectures, et sans doute mes pensées, depuis

plus de cinq ans. Il me menaça de dévoiler la fraude et la

désobéissance où j'avais vécu tout ce temps-là, dérobant

les livres défendus et me nourrissant durant les saints

offices, dans le temple même du Seigneur, des plus

infâmes doctrines.

«Le calme avec lequel j'affrontai ces menaces le déconcerta

beaucoup. Il voulait sans doute me faire parler

sur mes croyances; peut être avait-il placé des témoins

derrière la porte pour m'entendre apostasier dans un

moment d'emportement. J'étais sur mes gardes, et je

vis, dans cette circonstance, combien l'homme le plus

simple a de supériorité sur le plus habile, lorsque celui-ci

est mû par de mauvaises passions. Je n'étais certes pas

rompu à l'intrigue comme ce moine cauteleux et rusé;

mais le mépris que j'avais pour l'enjeu me donnait tout

l'avantage de la partie. J'étais armé d'un sang-froid à

toute épreuve, et mes reparties calmes démontaient de

plus en plus mon adversaire. Il se retira fort troublé.

Jusque-là il ne m'avait point connu, disait-il d'un ton

amèrement enjoué. Il m'avait cru plongé dans les livres,

et ne se serait jamais douté que j'apportasse tant de

prudence et de calcul dans les affaires temporelles. Il

ajouta sournoisement qu'il faisait des voeux pour que

mon orthodoxie en matière de religion lui fût bien démontrée;

car, dans ce cas, je lui paraissais le plus propre

de tous à bien gouverner l'abbaye.

«Le lendemain, mes trente partisans cabalèrent si

bien qu'ils détachèrent plus de quinze poltrons, jetés

par la frayeur dans le parti de mon rival. Donatien était

l'homme le plus redouté et le plus haï de la communauté;

mais il avait pour lui tous les anciens, qu'il avait su accaparer,

et aux vices desquels son athéisme secret offrait

toutes les garanties désirables. Il n'y a pas de plus grand

fléau pour une communauté religieuse qu'un chef sincèrement

dévot. Avec lui, la règle, qui est ce que le

moine hait et redoute le plus, est toujours en vigueur, et

vient à chaque instant troubler les douces habitudes

de paresse et d'intempérance; son zèle ardent suscite

chaque jour de nouvelles tracasseries, en voulant ramener

les pratiques austères, la vie de labeur et de privations.

Donatien savait, avec le petit nombre des fanatiques, se

donner les apparences d'une foi vive; avec le grand

nombre des indifférents, il savait, sans compromettre

la dignité d'étiquette de la règle, et sans déroger aux

apparences de la ferveur, donner à chacun le prétexte le

plus convenable à la licence. Par ce moyen son autorité

était sans bornes pour le mal; il exploitait les vices d'autrui

au profit des siens propres. Cette manière de gouverner

les hommes en profitant de leur corruption est

infaillible; et, si j'étais le favori d'un roi, je la lui conseillerais.

«Mais ce qui contre-balançait l'autorité naissante de

Donatien. C'était ce qu'on savait de son humeur vindicative.

Ceux qui l'avaient offensé un jour avaient à s'en

repentir longtemps, et l'on craignait avec raison que

le Prieur n'oubliât pas, en recevant la crosse, les vieilles

querelles du simple frère. C'est pourquoi les faibles

s'étaient jetés dans son parti par frayeur, le croyant

tout-puissant et ne voulant pas qu'il les punît d'avoir

cabalé contre lui.

«Dès que ceux-là virent une puissance se former

contre la sienne et offrir quelque garantie, ils se rejetèrent

facilement de ce coté, et le troisième jour j'avais

une majorité incontestable. Je ne saurais t'exprimer,

Angel, combien j'eus à souffrir secrètement de cette banale

préférence, basée sur des intérêts d'égoïsme et revêtue

des formes menteuses de l'estime et de l'affection.

Les sales caresses de ces poltrons me répugnaient; les

protestations des autres intrigants, qui se flattaient de

régner à ma place tandis que je serais absorbé dans mes

spéculations scientifiques, ne me causaient pas moins de

dégoût et de mépris.

«--Vous triompherez, me disaient-ils d'un air lâchement

fier en sortant de ma cellule.

«--Dieu m'en préserve! répondais-je lorsqu'ils étaient

sortis.»

«Le jour de l'élection, Donatien vint me réveiller avant

l'aube. Il n'avait pu fermer l'oeil de la nuit.

«--Vous dormez comme un triomphateur, me dit-il,

Êtes-vous donc si sur de l'emporter sur moi?»

«Il affectait le calme; mais sa voix était tremblante,

et le trouble de toute sa contenance révélait les angoisses

de son âme.

«--Je dors avec une double sécurité, lui répondis-je

en souriant, celle du triomphe et celle de la plus parfaite

indifférence pour ce même triomphe.

«--Frère Alexis, reprit-il, vous jouez la comédie

avec un art au-dessus de tout éloge.

«--Frère Donatien, lui dis-je, vous ne vous trompez

pas, je joue la comédie; car je brigue des suffrages dont

je ne veux pas profiter. Combien voulez-vous me les

payer?

«--Quelles seraient vos conditions? dit-il en feignant

de soutenir une plaisanterie; mais ses lèvres étaient

pâles d'émotion et son oeil étincelant de curiosité.

«--Ma liberté, répondis-je, rien que cela. J'aime

l'étude et je déteste le pouvoir: assurez-moi le calme et

l'indépendance la plus absolue au fond de ma cellule.

Donnez-moi les clefs de toutes les bibliothèque, le soin

de tous les instruments de physique et d'astronomie, et

la direction des fonds appliqués à leur entretien par le

fondateur; donnez-moi la cellule de l'observatoire, abandonnée

depuis la mort du dernier moine astronome, enfin

dispensez-moi des offices, et à ce prix vous pourrez me

considérer comme mort. Je vivrai dans mon donjon, et

vous sur votre chaire abbatiale, sans que nous ayons

jamais rien de commun ensemble. À la première affaire

temporelle dont je me mêlerai, je vous autorise à me

remettre sous la règle; mais aussi à la première tracasserie

temporelle que vous me susciterez, je vous promets

de vous montrer encore une fois que je ne suis pas

sans influence. Tous les trois ans, lorsqu'on renouvellera

votre élection, nous passerons marché comme aujourd'hui,

si le marché d'aujourd'hui vous convient. Promettez-vous?

Voici la cloche qui nous appelle à l'église;

dépêchez-vous.»

«Il promit tout ce que je voulus; mais il se retira sans

confiance et sans espoir. Il ne pouvait croire qu'on renonçât

à la victoire quand on la tenait dans ses mains.

«Il serait impossible de peindre l'angoisse qui contractait

son visage lorsque je fus proclamé Prieur à la

majorité de dix voix. Il avait l'air d'un homme foudroyé

au moment d'atteindre aux astres. M'avoir tenu enfermé

trois jours et trois nuits, s'être flatté de me trouver mort

de faim et de froid, et tout à coup me voir sortir comme

de la tombe pour lui arracher des mains la victoire et

m'asseoir à sa place sur la chaire d'honneur!

«Chacun vint m'embrasser, et je subis cette cérémonie,

sans détromper le vaincu jusqu'à ce qu'il vint à son

tour me donner le baiser de paix. Quand il eut accompli

cette dernière humiliation, je le pris par la main; et,

me dépouillant des insignes dont on m'avait déjà revêtu,

je lui mis au doigt l'anneau, et à la main la crosse abbatiale;

puis je le conduisis à la chaire, et, m'agenouillant

devant lui, je le priai de me donner sa bénédiction

paternelle.

«Il y eut une stupéfaction inconcevable dans le chapitre,

et d'abord je trouvait beaucoup d'opposition à accepter

cette substitution de personne; mais les poltrons

et les faibles emportèrent de nouveau la majorité là où

je voulais la constituer. Le scrutin de ce jour ne produisit

rien; mais celui du lendemain rendit, par mes soins et

par mon influence, le priorat au trop heureux Donatien.

Il me fit l'honneur de douter de ma loyauté jusqu'au

dernier moment, me soupçonnant toujours de feindre

un excès d'humilité afin de m'assurer un pouvoir sans

bornes pour toute ma vie. Il y avait peu d'exemples

qu'un Prieur n'eût pas été réélu tous les trois ans jusqu'à

sa mort; mais le statut n'en restait pas moins en

vigueur, et l'existence d'un rival important pouvait troubler

la vie du vainqueur. Donatien pensait donc que je

voulais amener à moi par un semblant de vertu et de

désintéressement romanesque ceux qui lui étaient le plus

attachés, afin de ne point avoir à craindre une réaction

vers lui au bout de trois ans. Au reste, c'est grâce à ce

statut que la tranquillité de ma vie fut à peu près assurée.

Les persécutions dont j'avais été accablé jusque-là, et

dont j'ai passe le détail sous silence dans ce récit, comme

n'étant que les accessoires de souffrances plus réelles

et plus profondes, cessèrent à partir de ce jour. Ce n'est

que depuis peu que, me voyant prêt à descendre dans la

tombe, Donatien a cessé de me craindre et encouragé

peut-être les vieilles haines de ses créatures.

«Quand son élection eut été enfin proclamée, et qu'il

se fut assuré de ma bonne foi, sa reconnaissance me

parut si servile et si exagérée que je me hâtai de m'y

soustraire.

«--Payez vos dettes, lui dis-je à l'oreille, et ne me

sachez aucun autre gré d'une action qui n'est point, de

ma part, un sacrifice.

«Il se hâta de me proclamer directeur de la bibliothèque

et du cabinet réservé aux études et aux collections

scientifiques. J'eus, à partir de cet instant, la plus

grande liberté d'occupations et tous les moyens possibles

de m'instruire.

«Au moment où je quittais la salle du chapitre pour

aller, plein d'impatience, prendre possession de ma

nouvelle étude, je levai les yeux par hasard sur le portrait

du fondateur, et alors le souvenir des événements

surnaturels qui s'étaient passés dans cette salle quelques

jours auparavant me revint si distinct et si frappant que

j'en fus effrayé. Jusque-là, les préoccupations qui avaient

rempli toutes mes heures ne m'avaient pas laissé le loisir

d'y songer, ou plutôt cette partie du cerveau qui

conserve les impressions que nous appelons poétiques

et merveilleuses (à défaut d'expression juste pour peindre

les fonctions du sens divin), s'était engourdie chez

moi au point de ne rendre à'ma raison aucun compte

des prodiges de mon évasion. Ces prodiges restaient

comme enveloppés dans les nuages d'un rêve, comme

les vagues réminiscences des faits accomplis durant

l'ivresse on durant la fièvre. En regardant le portrait

d'Hébronius, je revis distinctement l'animation de ces

yeux peints qui, tout d'un coup, étaient devenus vivants

et lumineux, et ce souvenir se mêla si étrangement au

présent qu'il me sembla voir encore cette toile reprendre

vie, et ces yeux me regarder comme des yeux humains.

Mais cette fois ce n'était plus avec éclat, c'était avec

douleur, avec reproche. Il me sembla voir des larmes

humecter les paupières. Je me sentis défaillir. Personne

ne faisait attention à moi; mais un jeune enfant de douze

ans, neveu et élève en théologie de l'un des frères, se

tenait par hasard devant le portrait, et, par hasard aussi,

le regardait.

«--Ô mon père Alexis, me dit-il en saisissant ma

robe avec effroi, voyez donc! le portrait pleure!»

«Je faillis m'évanouir, mais je fis un grand effort sur

moi-même, et lui répondis:

«--Taisez-vous, mon enfant, et ne dites pas de pareilles

choses, aujourd'hui surtout; vous feriez tomber

votre oncle en disgrâce.»

«L'enfant ne comprit pas ma réponse, mais il en fut

comme effrayé, et ne parla à personne, que je sache, de

ce qu'il avait vu. Il avait dès lors une maladie dont il

mourut l'année suivante chez ses parents. Je n'ai pas bien

su les détails de sa mort; mais il m'est revenu qu'il avait

vu, à ses derniers instants, une figure vers laquelle il

voulait s'élancer en l'appelant _pater Spiridion_. Cet

enfant était plein de foi, de douceur et d'intelligence. Je

ne l'ai connu que quelques instants sur la terre; mais je

crois que je le retrouverai dans une sphère plus sublime.

Il était de ceux qui ne peuvent pas rester ici-bas, et qui

ont déjà, dès cette vie, une moitié de leur âme dans un

monde meilleur.

«Je fus occupé pendant quelques jours à préparer mon

observatoire, à choisir les livres que je préférais, à les

ranger dans ma cellule, à tout ordonner dans mon nouvel

empire. Pendant que le couvent était en rumeur pour

célébrer l'élection de son nouveau chef, que les uns se

livraient à leurs rêves d'ambition, tandis que les autres

se consolaient de leurs mécomptes en s'abandonnant à

l'intempérance, je goûtais une joie d'enfant à m'isoler de

cette tourbe insensée, et à chercher, dans l'oubli de tous,

mes paisibles plaisirs. Quand j'eus fini de ranger la bibliothèque,

les collections d'histoire naturelle et les instruments

de physique et d'astronomie, ce que je fis avec

tant de zèle que je me couchais chaque soir exténué de

fatigue (car toutes ces choses précieuses avaient été

négligées et abandonnées au désordre depuis bien des

années), je rentrai un soir dans cette cellule avec un

bien-être incroyable. J'estimais avoir remporté une bien

plus grande victoire que celle de Donatien, et avoir

assuré tout l'avenir de ma vie sur les seules bases qui

lui convinssent. Je n'avais qu'une seule passion, celle de

l'étude: j'allais pouvoir m'y livrer à tout jamais, sans

distraction et sans contrainte. Combien je m'applaudissais d'avoir

résisté au désir de fuir, qui m'avait tant de

fois traversé l'esprit durant les années précédentes!

J'avais tant souffert, n'ayant plus aucune foi, aucune

sympathie catholique, d'être forcé d'observer les minutieuses

pratiques du catholicisme, et d'y voir se consumer

un temps précieux! Je m'étais souvent méprisé pour

le faux point d'honneur qui me tenait esclave de mes

voeux.

Spiridion · 第 10 / 19 段