de l'office, lorsque l'officiant récita une prière en commémoration
du Prieur, dont l'âme avait paru devant
Dieu, le 10 janvier 1766, à minuit, c'est-à-dire une
heure avant mon incarcération dans la bibliothèque. Je
compris alors pourquoi Donatien, dont l'ambition guettait
depuis longtemps la première place parmi nous, avait
saisi l'occasion de cette mort subite pour m'éloigner des
délibérations. Il savait que je ne l'estimais point, et que,
malgré mon peu de goût pour le pouvoir et mon défaut
absolu d'intrigue, je ne manquais pas de partisans.
J'avais une réputation de science théologique qui m'attirait
le respect naïf de quelques-uns; j'avais un esprit
de justice et des habitudes d'impartialité qui offraient à
tous des garanties. Donatien me craignait: sous-prieur
depuis deux ans, et tout-puissant sur ceux qui entouraient
le Prieur, il avait enveloppé ses derniers instants
d'une sorte de mystère, et, avant de répandre la nouvelle
de sa mort, il avait voulu me voir, sans doute pour sonder
mes dispositions, pour me séduire ou pour m'effrayer.
Ne me trouvant point dans ma cellule, et connaissant
fort bien mes habitudes, comme je l'ai su depuis, il
s'était glissé sur mes traces jusqu'à la porte de la bibliothèque
qu'il avait refermée sur moi comme par mégarde.
Puis il avait condamné toutes les issues par lesquelles
on pouvait approcher de moi, et il avait sur-le-champ
fait entrer tout le monastère en retraite, afin de procéder
dignement à l'élection du nouveau chef.
«Grâce à son influence, il avait pu violer tous les
usages et toutes les règles de l'abbaye. Au lieu de faire
embaumer et exposer le corps du défunt pendant trois
jours dans la chapelle, il l'avait fait ensevelir précipitamment,
sous prétexte qu'il était mort d'un mal contagieux.
Il avait brusqué toutes les cérémonies, abrégé
le temps ordinaire de la retraite; et déjà l'on procédait
à son élection, lorsque, par un fait surnaturel, je fus
rendu à la liberté. Quand l'office fut fini, on chanta le
_Veni Creator_; puis on resta un quart d'heure prosterné
chacun dans sa stalle, livré à l'inspiration divine. Lorsque
l'horloge sonna midi, la communauté défila lentement et
monta à la salle du chapitre pour procéder au vote général.
Je me tins dans le plus grand calme et dans la plus
complète indifférence tant que dura cette cérémonie.
Rien au monde ne me tentait moins que de contre-balancer
les suffrages; en eussé-je eu le temps, je n'aurais pas
fait la plus simple démarche pour contrarier l'ambition
de Donatien. Mais quand j'entendis son nom sortir cinquante
fois de l'urne, quand je vis, au dernier tour de
scrutin, la joie du triomphe éclater sur son visage, je fus
saisi d'un mouvement tout humain d'indignation et de
haine.
«Peut-être, s'il eût songé à tourner vers moi un regard
humble ou seulement craintif, mon mépris l'eût-il absous;
mais il me sembla qu'il me bravait, et j'eus la puérilité de
vouloir briser cet orgueil, au niveau duquel je me ravalais
en le combattant. Je laissai le secrétaire recompter
lentement les votes. Il y en avait deux seulement pour
moi. Ce n'était donc pas une espérance personnelle qui
pouvait me suggérer ce que je fis. Au moment où l'on
proclama le nom de Donatien, et comme il se levait d'un
air hypocritement ému pour recevoir les embrassades
des anciens, je me levai à mon tour et j'élevai la voix.
«--Je déclare, dis-je avec un calme apparent dont
l'effet fut terrible, que l'élection proclamée est nulle,
parce que les statuts de l'ordre ont été violés. Une seule
voix, oubliée ou détournée, suffit pour frapper de nullité
les résolutions de tout un chapitre. J'invoque cet article
de la charte de l'abbé Spiridion, et déclare que moi,
Alexis, membre de l'ordre et serviteur de Dieu, je n'ai
point déposé mon vote aujourd'hui dans l'urne, parce
que je n'ai point eu le loisir d'entrer en retraite comme
les autres; parce que j'ai été écarté, par hasard ou par
malice, des délibérations communes, et qu'il m'eût été
impossible, ignorant jusqu'à cet instant la mort de notre
vénérable Prieur, de me décider inopinément sur le choix
de son successeur.»
«Ayant prononcé ces paroles qui furent un coup de
foudre pour Donatien, je me rassis et refusai de répondre
aux mille questions que chacun venait m'adresser. Donatien,
un instant confondu de mon audace, reprit bientôt
courage, et déclara que mon vote était non-seulement
inutile mais non recevable, parce qu'étant sous le poids
d'une faute grave, et subissant, durant les délibérations,
une correction dégradante, d'après les statuts, je n'étais
point apte à voter.
«--Et qui donc a qualifié ou apprécié ma faute? demandai-je.
Qui donc, s'est permis de m'en infliger le
châtiment? Le sous-prieur? il n'en avait pas le droit.
Il devait, pour me juger indigne de prendre part à
l'élection, faire examiner ma conduite par six des plus
anciens du chapitre, et je déclare qu'il ne l'a point
fait.
«--Et qu'en savez-vous? me dit un des anciens qui
était le chaud partisan de mon antagoniste.
«--Je dis, m'écriai-je, que cela ne s'est point fait,
parce que j'avais le droit d'en être informé, parce que
mon jugement devait être signifié à moi d'abord, puis
à toute la communauté rassemblée, et enfin placardé
ici, dans ma stalle, et qu'il n'y est point et n'y a jamais
été.
«--Votre faute, s'écria Donatien, était d'une telle
nature...
«--Ma faute, interrompis-je, il vous plaît de la qualifier
de grave; moi, il me plaît de qualifier la punition
que vous m'avez infligée, et je dis que c'est pour vous
qu'elle est dégradante. Dites quelle fut ma faute! Je
vous somme de le dire ici; et moi je dirai quel traitement
vous m'avez fait subir, bien que vous n'eussiez
pas le droit de le faire.»
«Donatien voyant que j'étais outré, et que l'on commençait
à m'écouter avec curiosité, se hâta de terminer
ce débat en appelant à son secours la prudence et la
ruse. Il s'approcha de moi, et, du ton d'un homme
pénétré de componction, il me supplia, au nom du Sauveur
des hommes, de cesser une discussion scandaleuse
et contraire à l'esprit de charité qui devait régner entre
des frères. Il ajouta que je me trompais en l'accusant de
machinations si perfides, que sans doute il y avait entre
nous un malentendu qui s'éclaircirait dans une explication
amicale.
«--Quant à vos droits, ajouta-t-il, il m'a semblé et il
me semble encore, mon frère, que vous les avez perdus.
Ce serait peut-être pour la communauté une affaire à
examiner; mais il suffit que vous m'accusiez d'avoir redouté
votre candidature pour que je veuille faire tomber
au plus vite un soupçon si pénible pour moi. Et pour
cela, je déclare que je désire vous avoir sur-le-champ
pour compétiteur. Je supplie la communauté d'écarter
de vous toute accusation, et de permettre que vous déposiez
votre vote dans l'urne après qu'on aura fait un
nouveau tour de scrutin, sans examiner si vos droits
sont contestables. Non-seulement je l'en supplie, mais
au besoin je le lui commande; car je suis, en attendant
le résultat de votre candidature, le chef de cette respectable
assemblée.»
«Ce discours adroit fut accueilli avec acclamations;
mais je m'opposai à ce qu'on recommençât le vote
séance tenante. Je déclarai que je voulais entrer en
retraite, et que, comme les autres s'étaient contentés
de trois jours, bien que quarante furent prescrits, je
m'en contenterais aussi; mais que, sous aucun prétexte,
je ne croyais pouvoir me dispenser de cette
préparation.
«Donatien s'était engagé trop avant pour reculer. Il
feignit de subir ce contre-temps avec calme et humilité.
Il supplia la communauté de n'apporter aucun empêchement
à mes desseins. Il y avait bien quelques murmures
contre mon obstination, mais pas autant peut-être
que Donatien l'avait espéré. La curiosité, qui est
l'élément vital des moines, était excitée au plus haut
point par ce qui restait de mystérieux entre Donatien et
moi. Ma disparition avait causé bien de l'étonnement à
plusieurs. On voulait, avant de se ranger sous la loi de
ce nouveau chef si mielleux et si tendre en apparence,
avoir quelques notions de plus sur son vrai caractère.
Je semblais l'homme le plus propre à les fournir. Sa
modération avec moi en public, au milieu d'une crise si
terrible pour son orgueil et son ambition, paraissait sublime
à quelques-uns, sensée à plusieurs autres, étrange
et de mauvais augure à un plus grand nombre. Trente
voix, qui ne s'entendaient pas sur le choix de leur candidat,
avaient combattu son élection. Il était déjà évident
qu'elles allaient se reporter sur moi. Trois jours de nouvelles
réflexions et de plus amples informations pouvaient
détacher bien des partisans. Chacun le sentit, et la majorité,
qui avait été surprise et comme enivrée par la
précipitation des meneurs, se réjouit du retard que je
venais apporter au dénoûment.
«Une heure après la clôture de cette séance orageuse,
ma cellule était assiégée des meneurs de mon parti; car
j'avais déjà un parti malgré moi, et un parti très-ardent.
Donatien n'était pas médiocrement haï, et je dois à la
vérité de dire que tout ce qu'il y avait de moins avili et
de moins corrompu dans l'abbaye était contre lui. Ma
colère était déjà tombée, et les offres qu'on me faisait
n'éveillaient en moi aucun désir de puissance monacale.
J'avais de l'ambition, mais une ambition vaste comme
le monde, l'ambition des choses sublimes. J'aurais voulu
élever un beau monument de science ou de philosophie,
trouver une vérité et la promulguer, enfanter une de
ces idées qui soulèvent et remplissent tout un siècle,
gouverner enfin toute une génération, mais du fond de
ma cellule, et sans salir mes doigts à la fange des affaires
sociales; régner par l'intelligence sur les esprits, par le
coeur sur les coeurs, vivre en un mot comme Platon ou
Spinosa. Il y avait loin de là à la gloriole de commander
à cent moines abrutis. La petitesse pompeuse d'un tel
rôle soulevait mon âme de dégoût; mais je compris quel
parti je pouvais tirer de ma position, et j'accueillis mes
partisans avec prudence.
«Avant le soir, les trente voix qui avaient résisté à
Donatien s'étaient déjà réunies sur moi. Donatien en
fut plus irrité qu'effrayé. Il vint me trouver dans ma
cellule, et il essaya de m'intimider en me disant que,
si je me retirais de la candidature, il ne me reprocherait
point mes hérésies, à lui bien connues; que les
choses pouvaient encore se passer honorablement pour
moi et tranquillement pour lui, si je me contentais de
la petite victoire que j'avais obtenue en retardant son
élection; mais que, si je me mettais sur les rangs pour
le priorat, il ferait connaître quelles étaient mes occupations,
mes lectures, et sans doute mes pensées, depuis
plus de cinq ans. Il me menaça de dévoiler la fraude et la
désobéissance où j'avais vécu tout ce temps-là, dérobant
les livres défendus et me nourrissant durant les saints
offices, dans le temple même du Seigneur, des plus
infâmes doctrines.
«Le calme avec lequel j'affrontai ces menaces le déconcerta
beaucoup. Il voulait sans doute me faire parler
sur mes croyances; peut être avait-il placé des témoins
derrière la porte pour m'entendre apostasier dans un
moment d'emportement. J'étais sur mes gardes, et je
vis, dans cette circonstance, combien l'homme le plus
simple a de supériorité sur le plus habile, lorsque celui-ci
est mû par de mauvaises passions. Je n'étais certes pas
rompu à l'intrigue comme ce moine cauteleux et rusé;
mais le mépris que j'avais pour l'enjeu me donnait tout
l'avantage de la partie. J'étais armé d'un sang-froid à
toute épreuve, et mes reparties calmes démontaient de
plus en plus mon adversaire. Il se retira fort troublé.
Jusque-là il ne m'avait point connu, disait-il d'un ton
amèrement enjoué. Il m'avait cru plongé dans les livres,
et ne se serait jamais douté que j'apportasse tant de
prudence et de calcul dans les affaires temporelles. Il
ajouta sournoisement qu'il faisait des voeux pour que
mon orthodoxie en matière de religion lui fût bien démontrée;
car, dans ce cas, je lui paraissais le plus propre
de tous à bien gouverner l'abbaye.
«Le lendemain, mes trente partisans cabalèrent si
bien qu'ils détachèrent plus de quinze poltrons, jetés
par la frayeur dans le parti de mon rival. Donatien était
l'homme le plus redouté et le plus haï de la communauté;
mais il avait pour lui tous les anciens, qu'il avait su accaparer,
et aux vices desquels son athéisme secret offrait
toutes les garanties désirables. Il n'y a pas de plus grand
fléau pour une communauté religieuse qu'un chef sincèrement
dévot. Avec lui, la règle, qui est ce que le
moine hait et redoute le plus, est toujours en vigueur, et
vient à chaque instant troubler les douces habitudes
de paresse et d'intempérance; son zèle ardent suscite
chaque jour de nouvelles tracasseries, en voulant ramener
les pratiques austères, la vie de labeur et de privations.
Donatien savait, avec le petit nombre des fanatiques, se
donner les apparences d'une foi vive; avec le grand
nombre des indifférents, il savait, sans compromettre
la dignité d'étiquette de la règle, et sans déroger aux
apparences de la ferveur, donner à chacun le prétexte le
plus convenable à la licence. Par ce moyen son autorité
était sans bornes pour le mal; il exploitait les vices d'autrui
au profit des siens propres. Cette manière de gouverner
les hommes en profitant de leur corruption est
infaillible; et, si j'étais le favori d'un roi, je la lui conseillerais.
«Mais ce qui contre-balançait l'autorité naissante de
Donatien. C'était ce qu'on savait de son humeur vindicative.
Ceux qui l'avaient offensé un jour avaient à s'en
repentir longtemps, et l'on craignait avec raison que
le Prieur n'oubliât pas, en recevant la crosse, les vieilles
querelles du simple frère. C'est pourquoi les faibles
s'étaient jetés dans son parti par frayeur, le croyant
tout-puissant et ne voulant pas qu'il les punît d'avoir
cabalé contre lui.
«Dès que ceux-là virent une puissance se former
contre la sienne et offrir quelque garantie, ils se rejetèrent
facilement de ce coté, et le troisième jour j'avais
une majorité incontestable. Je ne saurais t'exprimer,
Angel, combien j'eus à souffrir secrètement de cette banale
préférence, basée sur des intérêts d'égoïsme et revêtue
des formes menteuses de l'estime et de l'affection.
Les sales caresses de ces poltrons me répugnaient; les
protestations des autres intrigants, qui se flattaient de
régner à ma place tandis que je serais absorbé dans mes
spéculations scientifiques, ne me causaient pas moins de
dégoût et de mépris.
«--Vous triompherez, me disaient-ils d'un air lâchement
fier en sortant de ma cellule.
«--Dieu m'en préserve! répondais-je lorsqu'ils étaient
sortis.»
«Le jour de l'élection, Donatien vint me réveiller avant
l'aube. Il n'avait pu fermer l'oeil de la nuit.
«--Vous dormez comme un triomphateur, me dit-il,
Êtes-vous donc si sur de l'emporter sur moi?»
«Il affectait le calme; mais sa voix était tremblante,
et le trouble de toute sa contenance révélait les angoisses
de son âme.
«--Je dors avec une double sécurité, lui répondis-je
en souriant, celle du triomphe et celle de la plus parfaite
indifférence pour ce même triomphe.
«--Frère Alexis, reprit-il, vous jouez la comédie
avec un art au-dessus de tout éloge.
«--Frère Donatien, lui dis-je, vous ne vous trompez
pas, je joue la comédie; car je brigue des suffrages dont
je ne veux pas profiter. Combien voulez-vous me les
payer?
«--Quelles seraient vos conditions? dit-il en feignant
de soutenir une plaisanterie; mais ses lèvres étaient
pâles d'émotion et son oeil étincelant de curiosité.
«--Ma liberté, répondis-je, rien que cela. J'aime
l'étude et je déteste le pouvoir: assurez-moi le calme et
l'indépendance la plus absolue au fond de ma cellule.
Donnez-moi les clefs de toutes les bibliothèque, le soin
de tous les instruments de physique et d'astronomie, et
la direction des fonds appliqués à leur entretien par le
fondateur; donnez-moi la cellule de l'observatoire, abandonnée
depuis la mort du dernier moine astronome, enfin
dispensez-moi des offices, et à ce prix vous pourrez me
considérer comme mort. Je vivrai dans mon donjon, et
vous sur votre chaire abbatiale, sans que nous ayons
jamais rien de commun ensemble. À la première affaire
temporelle dont je me mêlerai, je vous autorise à me
remettre sous la règle; mais aussi à la première tracasserie
temporelle que vous me susciterez, je vous promets
de vous montrer encore une fois que je ne suis pas
sans influence. Tous les trois ans, lorsqu'on renouvellera
votre élection, nous passerons marché comme aujourd'hui,
si le marché d'aujourd'hui vous convient. Promettez-vous?
Voici la cloche qui nous appelle à l'église;
dépêchez-vous.»
«Il promit tout ce que je voulus; mais il se retira sans
confiance et sans espoir. Il ne pouvait croire qu'on renonçât
à la victoire quand on la tenait dans ses mains.
«Il serait impossible de peindre l'angoisse qui contractait
son visage lorsque je fus proclamé Prieur à la
majorité de dix voix. Il avait l'air d'un homme foudroyé
au moment d'atteindre aux astres. M'avoir tenu enfermé
trois jours et trois nuits, s'être flatté de me trouver mort
de faim et de froid, et tout à coup me voir sortir comme
de la tombe pour lui arracher des mains la victoire et
m'asseoir à sa place sur la chaire d'honneur!
«Chacun vint m'embrasser, et je subis cette cérémonie,
sans détromper le vaincu jusqu'à ce qu'il vint à son
tour me donner le baiser de paix. Quand il eut accompli
cette dernière humiliation, je le pris par la main; et,
me dépouillant des insignes dont on m'avait déjà revêtu,
je lui mis au doigt l'anneau, et à la main la crosse abbatiale;
puis je le conduisis à la chaire, et, m'agenouillant
devant lui, je le priai de me donner sa bénédiction
paternelle.
«Il y eut une stupéfaction inconcevable dans le chapitre,
et d'abord je trouvait beaucoup d'opposition à accepter
cette substitution de personne; mais les poltrons
et les faibles emportèrent de nouveau la majorité là où
je voulais la constituer. Le scrutin de ce jour ne produisit
rien; mais celui du lendemain rendit, par mes soins et
par mon influence, le priorat au trop heureux Donatien.
Il me fit l'honneur de douter de ma loyauté jusqu'au
dernier moment, me soupçonnant toujours de feindre
un excès d'humilité afin de m'assurer un pouvoir sans
bornes pour toute ma vie. Il y avait peu d'exemples
qu'un Prieur n'eût pas été réélu tous les trois ans jusqu'à
sa mort; mais le statut n'en restait pas moins en
vigueur, et l'existence d'un rival important pouvait troubler
la vie du vainqueur. Donatien pensait donc que je
voulais amener à moi par un semblant de vertu et de
désintéressement romanesque ceux qui lui étaient le plus
attachés, afin de ne point avoir à craindre une réaction
vers lui au bout de trois ans. Au reste, c'est grâce à ce
statut que la tranquillité de ma vie fut à peu près assurée.
Les persécutions dont j'avais été accablé jusque-là, et
dont j'ai passe le détail sous silence dans ce récit, comme
n'étant que les accessoires de souffrances plus réelles
et plus profondes, cessèrent à partir de ce jour. Ce n'est
que depuis peu que, me voyant prêt à descendre dans la
tombe, Donatien a cessé de me craindre et encouragé
peut-être les vieilles haines de ses créatures.
«Quand son élection eut été enfin proclamée, et qu'il
se fut assuré de ma bonne foi, sa reconnaissance me
parut si servile et si exagérée que je me hâtai de m'y
soustraire.
«--Payez vos dettes, lui dis-je à l'oreille, et ne me
sachez aucun autre gré d'une action qui n'est point, de
ma part, un sacrifice.
«Il se hâta de me proclamer directeur de la bibliothèque
et du cabinet réservé aux études et aux collections
scientifiques. J'eus, à partir de cet instant, la plus
grande liberté d'occupations et tous les moyens possibles
de m'instruire.
«Au moment où je quittais la salle du chapitre pour
aller, plein d'impatience, prendre possession de ma
nouvelle étude, je levai les yeux par hasard sur le portrait
du fondateur, et alors le souvenir des événements
surnaturels qui s'étaient passés dans cette salle quelques
jours auparavant me revint si distinct et si frappant que
j'en fus effrayé. Jusque-là, les préoccupations qui avaient
rempli toutes mes heures ne m'avaient pas laissé le loisir
d'y songer, ou plutôt cette partie du cerveau qui
conserve les impressions que nous appelons poétiques
et merveilleuses (à défaut d'expression juste pour peindre
les fonctions du sens divin), s'était engourdie chez
moi au point de ne rendre à'ma raison aucun compte
des prodiges de mon évasion. Ces prodiges restaient
comme enveloppés dans les nuages d'un rêve, comme
les vagues réminiscences des faits accomplis durant
l'ivresse on durant la fièvre. En regardant le portrait
d'Hébronius, je revis distinctement l'animation de ces
yeux peints qui, tout d'un coup, étaient devenus vivants
et lumineux, et ce souvenir se mêla si étrangement au
présent qu'il me sembla voir encore cette toile reprendre
vie, et ces yeux me regarder comme des yeux humains.
Mais cette fois ce n'était plus avec éclat, c'était avec
douleur, avec reproche. Il me sembla voir des larmes
humecter les paupières. Je me sentis défaillir. Personne
ne faisait attention à moi; mais un jeune enfant de douze
ans, neveu et élève en théologie de l'un des frères, se
tenait par hasard devant le portrait, et, par hasard aussi,
le regardait.
«--Ô mon père Alexis, me dit-il en saisissant ma
robe avec effroi, voyez donc! le portrait pleure!»
«Je faillis m'évanouir, mais je fis un grand effort sur
moi-même, et lui répondis:
«--Taisez-vous, mon enfant, et ne dites pas de pareilles
choses, aujourd'hui surtout; vous feriez tomber
votre oncle en disgrâce.»
«L'enfant ne comprit pas ma réponse, mais il en fut
comme effrayé, et ne parla à personne, que je sache, de
ce qu'il avait vu. Il avait dès lors une maladie dont il
mourut l'année suivante chez ses parents. Je n'ai pas bien
su les détails de sa mort; mais il m'est revenu qu'il avait
vu, à ses derniers instants, une figure vers laquelle il
voulait s'élancer en l'appelant _pater Spiridion_. Cet
enfant était plein de foi, de douceur et d'intelligence. Je
ne l'ai connu que quelques instants sur la terre; mais je
crois que je le retrouverai dans une sphère plus sublime.
Il était de ceux qui ne peuvent pas rester ici-bas, et qui
ont déjà, dès cette vie, une moitié de leur âme dans un
monde meilleur.
«Je fus occupé pendant quelques jours à préparer mon
observatoire, à choisir les livres que je préférais, à les
ranger dans ma cellule, à tout ordonner dans mon nouvel
empire. Pendant que le couvent était en rumeur pour
célébrer l'élection de son nouveau chef, que les uns se
livraient à leurs rêves d'ambition, tandis que les autres
se consolaient de leurs mécomptes en s'abandonnant à
l'intempérance, je goûtais une joie d'enfant à m'isoler de
cette tourbe insensée, et à chercher, dans l'oubli de tous,
mes paisibles plaisirs. Quand j'eus fini de ranger la bibliothèque,
les collections d'histoire naturelle et les instruments
de physique et d'astronomie, ce que je fis avec
tant de zèle que je me couchais chaque soir exténué de
fatigue (car toutes ces choses précieuses avaient été
négligées et abandonnées au désordre depuis bien des
années), je rentrai un soir dans cette cellule avec un
bien-être incroyable. J'estimais avoir remporté une bien
plus grande victoire que celle de Donatien, et avoir
assuré tout l'avenir de ma vie sur les seules bases qui
lui convinssent. Je n'avais qu'une seule passion, celle de
l'étude: j'allais pouvoir m'y livrer à tout jamais, sans
distraction et sans contrainte. Combien je m'applaudissais d'avoir
résisté au désir de fuir, qui m'avait tant de
fois traversé l'esprit durant les années précédentes!
J'avais tant souffert, n'ayant plus aucune foi, aucune
sympathie catholique, d'être forcé d'observer les minutieuses
pratiques du catholicisme, et d'y voir se consumer
un temps précieux! Je m'étais souvent méprisé pour
le faux point d'honneur qui me tenait esclave de mes
voeux.