cent fois, ce n'est point la crainte ou l'amour de Dieu
qui vous a reçus, ni qui m'empêche de vous violer. Ce
Dieu n'existe plus, il n'a jamais existé. On ne doit point
de fidélité à un fantôme, et les engagements pris dans
un songe n'ont ni force ni réalité. C'est donc le respect
humain qui fait votre puissance sur moi. C'est parce
que, dans mes jours de jeunesse intolérante et de dévotion
fougueuse, j'ai flétri à haute voix les religieux qui
rompaient leur ban; c'est parce que j'ai soutenu autrefois
la thèse absurde que le serment de l'homme est
indélébile, qu'aujourd'hui je crains, en me rétractant,
d'être méprisé par ces hommes que je méprise!
«Je m'étais dit ces choses, je m'étais fait ces reproches;
j'avais résolu de partir, de jeter mon froc de moine,
aux ronces du chemin, d'aller chercher la liberté de
conscience et la liberté d'études dans un pays éclairé,
chez une nation tolérante, en France ou en Allemagne;
mais je n'avais jamais trouvé le courage de le faire. Mille
raisons puériles ou orgueilleuses m'en avalent empêché.
Je me couchait en repassant dans mon esprit ces raisons
que, par une réaction naturelle, j'aimais à trouver excellentes,
puisque désormais l'état de moine et le séjour du
monastère étaient pour moi la meilleure condition possible.
Au nombre de ces raisons, ma mémoire vint à me
retracer le désir de posséder le manuscrit de Spiridion
et l'importance que j'avais attachée à exhumer cet écrit
précieux. À peine cette réflexion eut elle traversé mon
esprit, qu'elle y évoqua mille images fantastiques. La
fatigue et le besoin de sommeil commençaient à troubler
mes idées. Je me sentis dans une disposition étrange et
telle que depuis longtemps je n'en avais connu. Ma raison,
toujours superbe, était dans toute sa force, et méprisait
profondément les visions qui m'avaient assailli dans le
catholicisme; elle m'expliquait les prestiges de la nuit
du 10 janvier par des causes toutes naturelles. La faim,
la fièvre, l'agonie des forces morales, et aussi le désespoir
secret et insurmontable de quitter la vie d'une manière
si horrible, avaient dû produire sur mon cerveau un
désordre voisin de la folie. Alors j'avais cru entendre
une voix de la tombe et des paroles en harmonie avec
les souvenirs émouvants de ma précédente existence de
catholique. Les fantômes qui jadis s'étaient produits dans
mon imagination avaient dû s'y reproduire par une loi
physiologique à la première disposition fébrile, et l'anéantissement
de mes forces physiques avait dû, en présence
de ces apparitions, empêcher les fonctions de la raison
et neutraliser les puissances du jugement. Un événement
fortuit, peut-être le passage d'un serviteur dans la salle
du chapitre, ayant amené ma délivrance au moment où
j'étais en proie à ce délire, je n'avais pu manquer d'attribuer
mon salut à ces causes surnaturelles; et le reste
de la vision s'expliquait assez par la lutte qui s'était
établie en moi entre le désir de ressaisir la vie et l'affaissement
de tout mon être. Il n'était donc rien dans tout
cela dont ma raison ne triomphât par des mots; mais les
mots ne remplaceront jamais les idées; et quoiqu'une
moitié de mon esprit se tînt pour satisfaite de ces solutions,
l'autre moitié restait dans un grand trouble et
repoussait le calme de l'orgueil et la sanction du sommeil.
[Illustration]
«Alors je fus pris d'un malaise inconcevable. Je sentis
que ma raison ne pouvait pas me défendre, quelque
puissante et ingénieuse qu'elle fût, contre les vaines
terreurs de la maladie. Je me souvins d'avoir été tellement
dominé par les apparences que j'avais pris mes
hallucinations pour la réalité. Naguère encore, étant
plein de calme, de force et de contentement, j'avais cru
voir des larmes sortir d'une toile peinte, j'avais cru entendre
la parole d'un enfant qui confirmait ce prodige.
«Il est vrai qu'il y avait une légende sur ce portrait.
Dans mon âge de crédulité, j'avais entendu dire qu'il
pleurait à l'élection des mauvais Prieurs; et l'enfant,
nourri à son tour de cette fable, avait été fasciné par
la peur, au point de voir ce que je m'étais imaginé voir
moi-même. Que de miracles avaient été contemplés et
attestés par des milliers de personnes abusées toutes
spontanément et contagieusement par le même élan
d'enthousiasme fanatique! Il n'était pas surprenant que
deux personnes l'eussent été; mais que je fusse l'une
des deux, et que je partageasse les rêveries d'un enfant,
voilà ce qui m'étonnait et m'humiliait étrangement. Eh
quoi! pensai-je, l'imposture du fanatisme chrétien laisse-t-elle
donc dans l'esprit de ceux qui l'ont subie des
traces si profondes, qu'après des années de désabusement
et de victoire, je n'en sois pas encore affranchi? Suis-je
condamné à conserver toute ma vie cette infirmité?
N'est-il donc aucun moyen de recouvrer entièrement la
force morale qui chasse les fantômes et dissipe les
ombres avec un mot? Pour avoir été catholique, ne me
sera-t-il jamais permis d'être un homme, et dois-je, à
la moindre langueur d'estomac, au moindre accès de
fièvre, être en butte aux terreurs de l'enfance? Hélas!
ceci est peut-être un juste châtiment de la faiblesse avec
laquelle l'homme fléchit devant des erreurs grossières.
Peut-être la vérité, pour se venger, se refuse-t-elle à
éclairer complètement les esprits qui l'ont reniée longtemps;
peut-être les misérables qui, comme moi, ont
servi les idoles et adoré le mensonge sont-ils marqués
d'un sceau indélébile d'ignorance, de folie et de lâcheté;
peut-être qu'à l'heure de la mort mon cerveau épuisé
sera livré à des épouvantails méprisables; Satan viendra
peut-être me tourmenter, et peut-être mourrai-je en
invoquant Jésus, comme ont fait plusieurs malheureux
philosophes, en qui de semblables maladies d'esprit
expliquent et révèlent la misère humaine aux prises
avec la lumière céleste?
[Illustration]
«Livré à ces pensées douloureuses, je m'endormis
fort agité, craignant d'être encore la dupe de quelque
songe, et m'en effrayant d'autant plus que ma raison m'en
démontrait les causes et les conséquences.
«Je fis alors un rêve étrange. Je m'imaginai être revenu
au temps de mon noviciat. Je me voyais vêtu de
la robe de laine blanche, un léger duvet paraissait à
peine sur mon visage; je me promenais avec mes jeunes
compagnons, et Donatien, parmi nous, recueillait nos
suffrages pour son élection. Je lui donnai ma voix comme
les autres, avec insouciance, pour éviter les persécutions.
Alors il se retira, en nous lançant un regard de
triomphe méprisant, et nous vîmes approcher de nous
un homme jeune et beau, que nous reconnûmes tous
pour l'original du portrait de la grande salle.
«Mais, ainsi qu'il arrive dans les rêves, notre surprise
fut bientôt oubliée. Nous acceptâmes comme une chose
possible et certaine qu'il eût vécu jusqu'à cette heure,
et même quelques-uns de nous disaient l'avoir toujours
connu. Pour moi, j'en avais un souvenir confus, et,
soit habitude, soit sympathie, je m'approchai de lui
avec affection. Mais il nous repoussa avec indignation.
«Malheureux enfants! nous dit-il d'une voix pleine de
charme et de mélodie jusque dans la colère, est-il possible
que vous veniez m'embrasser après la lâcheté que
vous venez de commettre? Eh quoi! êtes-vous descendus
à ce point d'égoïsme et d'abrutissement que vous choisissez
pour chef, non le plus vertueux ni le plus capable,
mais celui de tous que vous savez le plus tolérant
a l'égard du vice et le plus insensible à l'endroit de
la générosité? Est-ce ainsi que vous observez mes statuts?
Est-ce là l'esprit que j'ai cherché à laisser parmi vous?
Est-ce ainsi que je vous retrouve, après vous avoir quittés
quelque temps?»
«Alors il s'adressa à moi en particulier, et me montrant
aux autres:
«Voici, dit-il, le plus coupable d'entre vous; car
celui-là est déjà un homme par l'esprit, et il connaît le
mal qu'il fait. C'est lui dont l'exemple vous entraîne,
parce que vous le savez rempli d'instruction et nourri
de sagesse. Vous l'estimez tous, mais il s'estime encore
plus lui-même. Méfiez-vous de lui, c'est un orgueilleux,
et l'orgueil l'a rendu sourd à la voix de sa conscience.
«Et comme j'étais triste et rempli de honte, il me
gourmanda fortement, mais en prenant mes mains avec
une effusion de courroux paternel; et tout en me reprochant
mon égoïsme, tout en me disant que j'avais sacrifié
le sentiment de la justice et l'amour de la vérité au
vain plaisir de m'instruire dans les sciences, il s'émut,
et je vis que des larmes inondaient son visage. Les miennes
coulèrent avec abondance, car je sentis les aiguillons du
repentir et tous les déchirements d'un coeur brisé. Il me
serra alors contre son coeur avec tendresse, mais avec
douleur, et il me dit à plusieurs reprises:
«Je pleure sur toi, car c'est à toi-même que tu as fait
le plus grand mal, et ta vie tout entière est condamnée
à expier cette faute. Avais-tu donc le droit de t'isoler au
milieu de tes frères, et de dire: Tout le mal qui se fera
désormais ici me sera indifférent, parce que je n'ai pas
la même croyance que ceux-ci, parce qu'ils méritent
d'être traités comme des chiens, et que je n'estime ici
que moi, mon repos, mon plaisir, mes livres, ma
liberté? Ô Alexis! malheureux enfant! tu seras un vieillard
infortuné; car tu as perdu le sentiment du bien et
la haine du mal; parce que tu as souffert en silence le
triomphe de l'iniquité; parce que tu as préféré la satisfaction
à ton devoir, et que tu as édifié de tes mains le
trône de Baal dans ce coin de la société humaine où tu
t'étais retiré pour cultiver le bien et servir le vrai Dieu!
«Je m'agitai avec angoisse dans mon lit pour échapper
à ces reproches, mais je ne pus réussir à m'éveiller; ils
me poursuivaient avec une vraisemblance, une suite et
un à-propos si extraordinaires; ils m'arrachaient des
larmes si amères, et me couvraient d'une telle confusion,
que je ne saurais dire aujourd'hui si c'était un rêve
ou une vision. Peu à peu les personnages du rêve reparurent.
Donatien s'avança furieux vers Spiridion, dont
la voix s'éteignit et dont les traits s'effacèrent. Donatien
criait à ses méchants courtisans:
«_Détruisez-le! détruisez-le! Que vient-il faire
parmi les vivants? Rendez-le à la tombe, rendez-le
au néant!_
«Alors les moines apportèrent du bois et des torches
pour brûler Spiridion; mais au lieu de celui qui m'avait
accablé de ses reproches et arrosé de ses larmes, je ne
vis plus que le portrait du fondateur, que les partisans
de Donatien arrachaient de son cadre et jetaient sur le
bûcher. Dès que le feu eut commencé à consumer la
toile, il se fit une horrible métamorphose. Spiridion reparut
vivant, se tordant au milieu des flammes et criant:
«Alexis, Alexis! c'est toi qui me donnes la mort!
«Je m'élançai au milieu du bûcher, et ne trouvai que
le portrait qui tombait en cendres. Plusieurs fois la figure
vivante d'Hébronius et la toile inanimée qui la représentait
se métamorphosèrent l'une dans l'autre à mes
yeux stupéfaits: tantôt je voyais la belle chevelure du
maître flamboyer dans l'incendie, et ses yeux pleins de
souffrance, de colère et de douleur se tourner vers moi;
tantôt je voyais brûler seulement une effigie aux acclamations
grossières et aux rires des moines. Enfin je
m'éveillai baigné de sueur et brisé de fatigue. Mon oreiller
était trempé de mes pleurs. Je me levai, je courus ouvrir
ma fenêtre. Le jour naissant dissipa mon sommeil
et mes illusions; mais je restai tout le jour accablé de
tristesse, et frappé de la force et de la justesse des
reproches qui retentissaient encore dans mes oreilles.
«Depuis ce jour le remords me consuma. Je reconnaissais
dans ce rêve la voix de ma conscience qui me criait
que dans toutes les religions, dans toutes les philosophies,
c'était un crime d'édifier la puissance du fourbe
et d'entrer en marché avec le vice. Cette fois la raison
confirmait cet arrêt de la conscience; elle me montrait
dans le passé Spiridion comme un homme juste, sévère,
incorruptible, ennemi mortel du mensonge et de
l'égoïsme; elle me disait que là où nous sommes jetés sur
la terre, quelque fausse que soit notre position, quelque
dégradés que soient les êtres qui nous entourent, notre
devoir est de travailler à combattre le mal et à faire
triompher le bien. Il y avait aussi un instinct de noblesse
et de dignité humaine qui me disait qu'en pareil
cas, lors même que nous ne pouvions faire aucun bien,
il était beau de mourir à la peine en résistant au mal,
et lâche de le tolérer pour vivre en paix. Enfin je tombai
dans la tristesse. Ces études, dont je m'étais promis
tant de joie, ne me causèrent plus que du dégoût. Mon
âme appesantie s'égara dans de vains sophismes, et
chercha inutilement à repousser, par de mauvaises raisons,
le mécontentement d'elle-même. Je craignais tellement,
dans cette disposition maladive et chagrine, de
tomber en proie à de nouvelles hallucinations, que je
luttai pendant plusieurs nuits contre le sommeil. À la
suite de ces efforts, j'entrai dans une excitation nerveuse
pire que l'affaiblissement des facultés. Les fantômes
que je craignais de voir dans le sommeil apparurent
plus effrayants devant mes yeux ouverts. Il me semblait
voir sur tous les murs le nom de Spiridion écrit en lettres
de feu. Indigné de ma propre faiblesse, je résolus de
mettre fin à ces angoisses par un acte de courage. Je
pris le parti de descendre dans le caveau du fondateur
et d'en retirer le manuscrit. Il y avait trois nuits que je
ne dormais pas. La quatrième, vers minuit, je pris un
ciseau, une lampe, un levier, et je pénétrai sans bruit
dans l'église, décidé à voir ce squelette et à toucher ces
ossements que mon imagination revêtait, depuis six
années, d'une forme céleste, et que ma raison allait
restituer à l'éternel néant en les contemplant avec calme.
«J'arrivai à la pierre du _Hic est_, la levai sans beaucoup
de peine, et je commençai à descendre l'escalier;
je me souvenais qu'il avait douze marches. Mais je n'en
avais pas descendu six que ma tête était déjà égarée.
J'ignore ce qui se passait en moi: si je ne l'avais éprouvé,
je ne pourrais jamais croire que le courage de la vanité
puisse couvrir tant de faiblesse et de lâche terreur. Le
froid de la fièvre me saisit; la peur fit claquer mes dents;
je laissai tomber ma lampe; je sentis que mes jambes
pliaient sous moi.
«Un esprit sincère n'eût pas cherché à surmonter
cette détresse. Il se fût abstenu de poursuivre une
épreuve au-dessus de ses forces; il eût remis son entreprise
à un moment plus favorable; il eût attendu avec
patience et simplicité le rassérénement de ses facultés
mentales. Mais je ne voulais pas avoir le démenti vis-à-vis
de moi-même. J'étais indigné de ma faiblesse; ma
volonté voulait briser et réduire mon imagination. Je
continuai à descendre dans les ténèbres; mais je perdis
l'esprit, et devins la proie des illusions et des fantômes.
«Il me sembla que je descendais toujours et que je
m'enfonçais dans les profondeurs de l'Érèbe. Enfin,
j'arrivai lentement à un endroit uni, et j'entendis une
voix lugubre prononcer ces mots qu'elle semblait confier
aux entrailles de la terre:
«_Il ne remontera pas l'escalier._
«Aussitôt, j'entendis s'élever vers moi, du fond
d'abîmes invisibles, mille voix formidables qui chantaient
sur un rhythme bizarre:
«_Détruisons-le! Qu'il soit détruit! Que vient-il
faire parmi les morts? Qu'il soit rendu à la souffrance!
Qu'il soit rendu à la vie!_
«Alors une faible lueur perça les ténèbres, et je vis
que j'étais sur la dernière marche d'un escalier aussi
vaste que le pied d'une montagne. Derrière moi, il y
avait des milliers de degrés de fer rouge; devant moi,
rien que le vide, l'abîme de l'éther, le bleu sombre de
la nuit sous mes pieds comme au-dessus de ma tête. Je
fus pris de vertige, et, quittant l'escalier, ne songeant
plus qu'il me fût possible de le remonter, je m'élançai
dans le vide en blasphémant. Mais à peine eus-je prononcé
la formule de malédiction, que le vide se remplit
de formes et de couleurs confuses, et peu à peu je me
vis de plain-pied avec une immense galerie où je m'avançai
en tremblant. L'obscurité régnait encore autour de
moi; mais le fond de la voûte s'éclairait d'une lueur
rouge et me montrait les formes étranges et affreuses de
l'architecture. Tout ce monument semblait, par sa force
et sa pesanteur gigantesque, avoir été taillé dans une
montagne de fer ou dans une caverne de laves noires. Je
ne distinguais pas les objets les plus voisins; mais ceux
vers lesquels je m'avançais prenaient un aspect de plus
en plus sinistre, et ma terreur augmentait à chaque
pas. Les piliers énormes qui soutenaient la voûte, et les
rinceaux de la voûte même, représentaient des hommes
d'une grandeur surnaturelle, tous livrés à des tortures
inouïes: les uns, suspendus par les pieds et serrés par
les replis de serpents monstrueux, mordaient le pavé,
et leurs dents s'enfonçaient dans le marbre; d'autres,
engagés jusqu'à la ceinture dans le sol, étaient tirés
d'en haut, ceux-ci par les bras la tête en haut, ceux-là
par les pieds la tête en bas, vers les chapiteaux formés
d'autres figures humaines penchées sur elles et
acharnées à les torturer. D'autres piliers encore représentaient
un enlacement de figures occupées à s'entre-dévorer,
et chacune d'elles n'était plus qu'un tronçon
rouge jusqu'aux genoux ou jusqu'aux épaules, mais
dont la tête furieuse conservait assez de vie pour mordre
et dévorer ce qui était auprès d'elle. Il y en avait qui,
écorchés à demi, s'efforçaient, avec la partie supérieure
de leur corps, de dégager la peau de l'autre
moitié accrochée au chapiteau ou retenue au socle;
d'autres encore qui, en se battant, s'étaient arraché des
lanières de chair par lesquelles ils se tenaient suspendus
l'un à l'autre avec l'expression d'une haine et d'une
souffrance indicibles. Le long de la frise, ou plutôt en
guise de frise, il y avait de chaque côté une rangée
d'êtres immondes, revêtus de la forme humaine, mais
d'une laideur effroyable, occupés à dépecer des cadavres, à
dévorer des membres humains, à tordre des viscères, à se
repaître de lambeaux sanglants. De la voûte pendaient,
en guise de clefs et de rosaces, des enfants mutilés qui
semblaient pousser des cris lamentables, ou qui, fuyant
avec terreur les mangeurs de chair humaine, s'élançaient
la tête en bas, et semblaient près de se briser sur le pavé.
«Plus j'avançais, plus toutes ces statues, éclairées
par la lumière du fond, prenaient l'aspect de la réalité;
elles étaient exécutées avec une vérité que jamais l'art
des hommes n'eût pu atteindre. On eût dit d'une scène
d'horreur qu'un cataclysme inconnu aurait surprise au
milieu de sa réalité vivante, et aurait noircie et pétrifiée
comme l'argile dans le four. L'expression du désespoir, de
la rage ou de l'agonie était si frappante sur tous ces visages
contractés; le jeu ou la tension des muscles, l'exaspération
de la lutte, le frémissement de la chair défaillante
étaient reproduits avec tant d'exactitude qu'il était impossible
d'en soutenir l'aspect sans dégoût et sans terreur.
Le silence et l'immobilité de cette représentation
ajoutaient peut-être encore à son horrible effet sur moi.
Je devins si faible que je m'arrêtai et que je voulus
retourner sur mes pas.
«Mais alors j'entendis au fond de ces ténèbres que
j'avais traversées, des rumeurs confuses comme celles
d'une foule qui marche. Bientôt les voix devinrent plus
distinctes et les clameurs plus bruyantes, et les pas se
pressèrent tumultueusement en se rapprochant avec une
vitesse incroyable: c'était un bruit de course irrégulière,
saccadée, mais dont chaque élan était plus voisin, plus
impétueux, plus menaçant. Je m'imaginai que j'étais
poursuivi par cette foule déréglée, et j'essayai de la devancer
en me précipitant sous la voûte au milieu des
sculptures lugubres. Mais il me sembla que ces figures
commençaient à s'agiter, à s'humecter de sueur et de
sang, et que leurs yeux d'émail roulaient dans leurs orbites.
Tout à coup je reconnus qu'elles me regardaient
toutes et qu'elles étaient toutes penchées vers moi, les
unes avec l'expression d'un rire affreux, les autres avec
celle d'une aversion furieuse. Toutes avaient le bras
levé sur moi et semblaient prêtes à m'écraser sous les
membres palpitants qu'elles s'arrachaient les unes aux
autres. Il y en avait qui me menaçaient avec leur propre
tête dans les mains, ou avec des cadavres d'enfants
qu'elles avaient arrachés de la voûte.
«Tandis que ma vue était troublée par ces images
abominables, mon oreille était remplie des bruits sinistres
qui s'approchaient. Il y avait devant moi des objets
affreux, derrière moi des bruits plus affreux encore:
des rires, des hurlements, des menaces, des sanglots,
des blasphèmes, et tout à coup des silences, durant
lesquels il semblait que la foule, portée par le vent,
franchît des distances énormes et gagnât sur moi du
terrain au centuple.
«Enfin le bruit se rapprocha tellement que, ne pouvant
plus espérer d'échapper, j'essayai de me cacher
derrière les piliers de la galerie; mais les figures de
marbre s'animèrent tout à coup; et, agitant leurs bras,
qu'elles tendaient vers moi avec frénésie, elles voulurent
me saisir pour me dévorer.
«Je fus donc rejeté par la peur au milieu de la galerie,
où leurs bras ne pouvaient m'atteindre, et la foule vint,
et l'espace fut rempli de voix, le pavé inondé de pas.
Ce fut comme une tempête dans les bois, comme une
rafale sur les flots; ce fut l'éruption de la lave. Il me
sembla que l'air s'embrasait et que mes épaules pliaient
sous le poids de la houle. Je fus emporté comme une
feuille d'automne dans le tourbillon des spectres.
«Ils étaient tous vêtus de robes noires, et leurs yeux
ardents brillaient sous leurs sombres capuces comme
ceux du tigre au fond de son antre. Il y en avait qui
semblaient plongés dans un désespoir sans bornes, d'autres
qui se livraient à une joie insensée ou féroce,
d'autres dont le silence farouche me glaçait et m'épouvantait
plus encore. À mesure qu'ils avançaient, les figures
de bronze et de marbre s'agitaient et se tordaient
avec tant d'efforts qu'elles finissaient par se détacher de
leur affreuse étreinte, par se dégager du pavé qui enchaînait
leurs pieds, par arracher leurs bras et leurs
épaules de la corniche; et les mutilés de la voûte se
détachaient aussi, et, se traînant comme des couleuvres
le long des murs, ils réussissaient à gagner le sol. Et
alors tous ces anthropophages gigantesques, tous ces
écorchés, tous ces mutilés, se joignaient à la foule des
spectres qui m'entraînaient, et, reprenant les apparences
d'une vie complète, se mettaient à courir et à
hurler comme les autres: de sorte qu'autour de nous
l'espace s'agrandissait, et la foule se répandait dans les
ténèbres comme un fleuve qui a rompu ses digues; mais
la lueur lointaine l'attirait et la guidait toujours. Tout à
coup cette clarté blafarde devint plus vive, et je vis que
nous étions arrivés au but. La foule se divisa, se répandit
dans des galeries circulaires, et j'aperçus au-dessous de
moi, à une distance incommensurable, l'intérieur d'un
monument tel que la main de l'homme n'eût jamais pu
le construire. C'était une église gothique dans le goût de
celles que les catholiques érigeaient au onzième siècle,
dans ce temps où leur puissance morale, arrivée à son
apogée, commençait à dresser des échafauds et des bûchers.
Les piliers élancés, les arcades aiguës, les animaux
symboliques, les ornements bizarres, tous les
caprices d'une architecture orgueilleuse et fantasque
étaient là déployés dans un espace et sur des dimensions
telles qu'un million d'hommes eût pu être abrité sous la
même voûte. Mais cette voûte était de plomb, et les
galeries supérieures où la foule se pressait étaient si
rapprochées du faîte que nul ne pouvait s'y tenir debout,
et que, la tête courbée et les épaules brisées,
j'étais forcé de regarder ce qui se passait tout au fond
de l'église, sous mes pieds, à une profondeur qui me
donnait des vertiges.