«Voeux insensés, serments impies! m'étais-je écrié

cent fois, ce n'est point la crainte ou l'amour de Dieu

qui vous a reçus, ni qui m'empêche de vous violer. Ce

Dieu n'existe plus, il n'a jamais existé. On ne doit point

de fidélité à un fantôme, et les engagements pris dans

un songe n'ont ni force ni réalité. C'est donc le respect

humain qui fait votre puissance sur moi. C'est parce

que, dans mes jours de jeunesse intolérante et de dévotion

fougueuse, j'ai flétri à haute voix les religieux qui

rompaient leur ban; c'est parce que j'ai soutenu autrefois

la thèse absurde que le serment de l'homme est

indélébile, qu'aujourd'hui je crains, en me rétractant,

d'être méprisé par ces hommes que je méprise!

«Je m'étais dit ces choses, je m'étais fait ces reproches;

j'avais résolu de partir, de jeter mon froc de moine,

aux ronces du chemin, d'aller chercher la liberté de

conscience et la liberté d'études dans un pays éclairé,

chez une nation tolérante, en France ou en Allemagne;

mais je n'avais jamais trouvé le courage de le faire. Mille

raisons puériles ou orgueilleuses m'en avalent empêché.

Je me couchait en repassant dans mon esprit ces raisons

que, par une réaction naturelle, j'aimais à trouver excellentes,

puisque désormais l'état de moine et le séjour du

monastère étaient pour moi la meilleure condition possible.

Au nombre de ces raisons, ma mémoire vint à me

retracer le désir de posséder le manuscrit de Spiridion

et l'importance que j'avais attachée à exhumer cet écrit

précieux. À peine cette réflexion eut elle traversé mon

esprit, qu'elle y évoqua mille images fantastiques. La

fatigue et le besoin de sommeil commençaient à troubler

mes idées. Je me sentis dans une disposition étrange et

telle que depuis longtemps je n'en avais connu. Ma raison,

toujours superbe, était dans toute sa force, et méprisait

profondément les visions qui m'avaient assailli dans le

catholicisme; elle m'expliquait les prestiges de la nuit

du 10 janvier par des causes toutes naturelles. La faim,

la fièvre, l'agonie des forces morales, et aussi le désespoir

secret et insurmontable de quitter la vie d'une manière

si horrible, avaient dû produire sur mon cerveau un

désordre voisin de la folie. Alors j'avais cru entendre

une voix de la tombe et des paroles en harmonie avec

les souvenirs émouvants de ma précédente existence de

catholique. Les fantômes qui jadis s'étaient produits dans

mon imagination avaient dû s'y reproduire par une loi

physiologique à la première disposition fébrile, et l'anéantissement

de mes forces physiques avait dû, en présence

de ces apparitions, empêcher les fonctions de la raison

et neutraliser les puissances du jugement. Un événement

fortuit, peut-être le passage d'un serviteur dans la salle

du chapitre, ayant amené ma délivrance au moment où

j'étais en proie à ce délire, je n'avais pu manquer d'attribuer

mon salut à ces causes surnaturelles; et le reste

de la vision s'expliquait assez par la lutte qui s'était

établie en moi entre le désir de ressaisir la vie et l'affaissement

de tout mon être. Il n'était donc rien dans tout

cela dont ma raison ne triomphât par des mots; mais les

mots ne remplaceront jamais les idées; et quoiqu'une

moitié de mon esprit se tînt pour satisfaite de ces solutions,

l'autre moitié restait dans un grand trouble et

repoussait le calme de l'orgueil et la sanction du sommeil.

[Illustration]

«Alors je fus pris d'un malaise inconcevable. Je sentis

que ma raison ne pouvait pas me défendre, quelque

puissante et ingénieuse qu'elle fût, contre les vaines

terreurs de la maladie. Je me souvins d'avoir été tellement

dominé par les apparences que j'avais pris mes

hallucinations pour la réalité. Naguère encore, étant

plein de calme, de force et de contentement, j'avais cru

voir des larmes sortir d'une toile peinte, j'avais cru entendre

la parole d'un enfant qui confirmait ce prodige.

«Il est vrai qu'il y avait une légende sur ce portrait.

Dans mon âge de crédulité, j'avais entendu dire qu'il

pleurait à l'élection des mauvais Prieurs; et l'enfant,

nourri à son tour de cette fable, avait été fasciné par

la peur, au point de voir ce que je m'étais imaginé voir

moi-même. Que de miracles avaient été contemplés et

attestés par des milliers de personnes abusées toutes

spontanément et contagieusement par le même élan

d'enthousiasme fanatique! Il n'était pas surprenant que

deux personnes l'eussent été; mais que je fusse l'une

des deux, et que je partageasse les rêveries d'un enfant,

voilà ce qui m'étonnait et m'humiliait étrangement. Eh

quoi! pensai-je, l'imposture du fanatisme chrétien laisse-t-elle

donc dans l'esprit de ceux qui l'ont subie des

traces si profondes, qu'après des années de désabusement

et de victoire, je n'en sois pas encore affranchi? Suis-je

condamné à conserver toute ma vie cette infirmité?

N'est-il donc aucun moyen de recouvrer entièrement la

force morale qui chasse les fantômes et dissipe les

ombres avec un mot? Pour avoir été catholique, ne me

sera-t-il jamais permis d'être un homme, et dois-je, à

la moindre langueur d'estomac, au moindre accès de

fièvre, être en butte aux terreurs de l'enfance? Hélas!

ceci est peut-être un juste châtiment de la faiblesse avec

laquelle l'homme fléchit devant des erreurs grossières.

Peut-être la vérité, pour se venger, se refuse-t-elle à

éclairer complètement les esprits qui l'ont reniée longtemps;

peut-être les misérables qui, comme moi, ont

servi les idoles et adoré le mensonge sont-ils marqués

d'un sceau indélébile d'ignorance, de folie et de lâcheté;

peut-être qu'à l'heure de la mort mon cerveau épuisé

sera livré à des épouvantails méprisables; Satan viendra

peut-être me tourmenter, et peut-être mourrai-je en

invoquant Jésus, comme ont fait plusieurs malheureux

philosophes, en qui de semblables maladies d'esprit

expliquent et révèlent la misère humaine aux prises

avec la lumière céleste?

[Illustration]

«Livré à ces pensées douloureuses, je m'endormis

fort agité, craignant d'être encore la dupe de quelque

songe, et m'en effrayant d'autant plus que ma raison m'en

démontrait les causes et les conséquences.

«Je fis alors un rêve étrange. Je m'imaginai être revenu

au temps de mon noviciat. Je me voyais vêtu de

la robe de laine blanche, un léger duvet paraissait à

peine sur mon visage; je me promenais avec mes jeunes

compagnons, et Donatien, parmi nous, recueillait nos

suffrages pour son élection. Je lui donnai ma voix comme

les autres, avec insouciance, pour éviter les persécutions.

Alors il se retira, en nous lançant un regard de

triomphe méprisant, et nous vîmes approcher de nous

un homme jeune et beau, que nous reconnûmes tous

pour l'original du portrait de la grande salle.

«Mais, ainsi qu'il arrive dans les rêves, notre surprise

fut bientôt oubliée. Nous acceptâmes comme une chose

possible et certaine qu'il eût vécu jusqu'à cette heure,

et même quelques-uns de nous disaient l'avoir toujours

connu. Pour moi, j'en avais un souvenir confus, et,

soit habitude, soit sympathie, je m'approchai de lui

avec affection. Mais il nous repoussa avec indignation.

«Malheureux enfants! nous dit-il d'une voix pleine de

charme et de mélodie jusque dans la colère, est-il possible

que vous veniez m'embrasser après la lâcheté que

vous venez de commettre? Eh quoi! êtes-vous descendus

à ce point d'égoïsme et d'abrutissement que vous choisissez

pour chef, non le plus vertueux ni le plus capable,

mais celui de tous que vous savez le plus tolérant

a l'égard du vice et le plus insensible à l'endroit de

la générosité? Est-ce ainsi que vous observez mes statuts?

Est-ce là l'esprit que j'ai cherché à laisser parmi vous?

Est-ce ainsi que je vous retrouve, après vous avoir quittés

quelque temps?»

«Alors il s'adressa à moi en particulier, et me montrant

aux autres:

«Voici, dit-il, le plus coupable d'entre vous; car

celui-là est déjà un homme par l'esprit, et il connaît le

mal qu'il fait. C'est lui dont l'exemple vous entraîne,

parce que vous le savez rempli d'instruction et nourri

de sagesse. Vous l'estimez tous, mais il s'estime encore

plus lui-même. Méfiez-vous de lui, c'est un orgueilleux,

et l'orgueil l'a rendu sourd à la voix de sa conscience.

«Et comme j'étais triste et rempli de honte, il me

gourmanda fortement, mais en prenant mes mains avec

une effusion de courroux paternel; et tout en me reprochant

mon égoïsme, tout en me disant que j'avais sacrifié

le sentiment de la justice et l'amour de la vérité au

vain plaisir de m'instruire dans les sciences, il s'émut,

et je vis que des larmes inondaient son visage. Les miennes

coulèrent avec abondance, car je sentis les aiguillons du

repentir et tous les déchirements d'un coeur brisé. Il me

serra alors contre son coeur avec tendresse, mais avec

douleur, et il me dit à plusieurs reprises:

«Je pleure sur toi, car c'est à toi-même que tu as fait

le plus grand mal, et ta vie tout entière est condamnée

à expier cette faute. Avais-tu donc le droit de t'isoler au

milieu de tes frères, et de dire: Tout le mal qui se fera

désormais ici me sera indifférent, parce que je n'ai pas

la même croyance que ceux-ci, parce qu'ils méritent

d'être traités comme des chiens, et que je n'estime ici

que moi, mon repos, mon plaisir, mes livres, ma

liberté? Ô Alexis! malheureux enfant! tu seras un vieillard

infortuné; car tu as perdu le sentiment du bien et

la haine du mal; parce que tu as souffert en silence le

triomphe de l'iniquité; parce que tu as préféré la satisfaction

à ton devoir, et que tu as édifié de tes mains le

trône de Baal dans ce coin de la société humaine où tu

t'étais retiré pour cultiver le bien et servir le vrai Dieu!

«Je m'agitai avec angoisse dans mon lit pour échapper

à ces reproches, mais je ne pus réussir à m'éveiller; ils

me poursuivaient avec une vraisemblance, une suite et

un à-propos si extraordinaires; ils m'arrachaient des

larmes si amères, et me couvraient d'une telle confusion,

que je ne saurais dire aujourd'hui si c'était un rêve

ou une vision. Peu à peu les personnages du rêve reparurent.

Donatien s'avança furieux vers Spiridion, dont

la voix s'éteignit et dont les traits s'effacèrent. Donatien

criait à ses méchants courtisans:

«_Détruisez-le! détruisez-le! Que vient-il faire

parmi les vivants? Rendez-le à la tombe, rendez-le

au néant!_

«Alors les moines apportèrent du bois et des torches

pour brûler Spiridion; mais au lieu de celui qui m'avait

accablé de ses reproches et arrosé de ses larmes, je ne

vis plus que le portrait du fondateur, que les partisans

de Donatien arrachaient de son cadre et jetaient sur le

bûcher. Dès que le feu eut commencé à consumer la

toile, il se fit une horrible métamorphose. Spiridion reparut

vivant, se tordant au milieu des flammes et criant:

«Alexis, Alexis! c'est toi qui me donnes la mort!

«Je m'élançai au milieu du bûcher, et ne trouvai que

le portrait qui tombait en cendres. Plusieurs fois la figure

vivante d'Hébronius et la toile inanimée qui la représentait

se métamorphosèrent l'une dans l'autre à mes

yeux stupéfaits: tantôt je voyais la belle chevelure du

maître flamboyer dans l'incendie, et ses yeux pleins de

souffrance, de colère et de douleur se tourner vers moi;

tantôt je voyais brûler seulement une effigie aux acclamations

grossières et aux rires des moines. Enfin je

m'éveillai baigné de sueur et brisé de fatigue. Mon oreiller

était trempé de mes pleurs. Je me levai, je courus ouvrir

ma fenêtre. Le jour naissant dissipa mon sommeil

et mes illusions; mais je restai tout le jour accablé de

tristesse, et frappé de la force et de la justesse des

reproches qui retentissaient encore dans mes oreilles.

«Depuis ce jour le remords me consuma. Je reconnaissais

dans ce rêve la voix de ma conscience qui me criait

que dans toutes les religions, dans toutes les philosophies,

c'était un crime d'édifier la puissance du fourbe

et d'entrer en marché avec le vice. Cette fois la raison

confirmait cet arrêt de la conscience; elle me montrait

dans le passé Spiridion comme un homme juste, sévère,

incorruptible, ennemi mortel du mensonge et de

l'égoïsme; elle me disait que là où nous sommes jetés sur

la terre, quelque fausse que soit notre position, quelque

dégradés que soient les êtres qui nous entourent, notre

devoir est de travailler à combattre le mal et à faire

triompher le bien. Il y avait aussi un instinct de noblesse

et de dignité humaine qui me disait qu'en pareil

cas, lors même que nous ne pouvions faire aucun bien,

il était beau de mourir à la peine en résistant au mal,

et lâche de le tolérer pour vivre en paix. Enfin je tombai

dans la tristesse. Ces études, dont je m'étais promis

tant de joie, ne me causèrent plus que du dégoût. Mon

âme appesantie s'égara dans de vains sophismes, et

chercha inutilement à repousser, par de mauvaises raisons,

le mécontentement d'elle-même. Je craignais tellement,

dans cette disposition maladive et chagrine, de

tomber en proie à de nouvelles hallucinations, que je

luttai pendant plusieurs nuits contre le sommeil. À la

suite de ces efforts, j'entrai dans une excitation nerveuse

pire que l'affaiblissement des facultés. Les fantômes

que je craignais de voir dans le sommeil apparurent

plus effrayants devant mes yeux ouverts. Il me semblait

voir sur tous les murs le nom de Spiridion écrit en lettres

de feu. Indigné de ma propre faiblesse, je résolus de

mettre fin à ces angoisses par un acte de courage. Je

pris le parti de descendre dans le caveau du fondateur

et d'en retirer le manuscrit. Il y avait trois nuits que je

ne dormais pas. La quatrième, vers minuit, je pris un

ciseau, une lampe, un levier, et je pénétrai sans bruit

dans l'église, décidé à voir ce squelette et à toucher ces

ossements que mon imagination revêtait, depuis six

années, d'une forme céleste, et que ma raison allait

restituer à l'éternel néant en les contemplant avec calme.

«J'arrivai à la pierre du _Hic est_, la levai sans beaucoup

de peine, et je commençai à descendre l'escalier;

je me souvenais qu'il avait douze marches. Mais je n'en

avais pas descendu six que ma tête était déjà égarée.

J'ignore ce qui se passait en moi: si je ne l'avais éprouvé,

je ne pourrais jamais croire que le courage de la vanité

puisse couvrir tant de faiblesse et de lâche terreur. Le

froid de la fièvre me saisit; la peur fit claquer mes dents;

je laissai tomber ma lampe; je sentis que mes jambes

pliaient sous moi.

«Un esprit sincère n'eût pas cherché à surmonter

cette détresse. Il se fût abstenu de poursuivre une

épreuve au-dessus de ses forces; il eût remis son entreprise

à un moment plus favorable; il eût attendu avec

patience et simplicité le rassérénement de ses facultés

mentales. Mais je ne voulais pas avoir le démenti vis-à-vis

de moi-même. J'étais indigné de ma faiblesse; ma

volonté voulait briser et réduire mon imagination. Je

continuai à descendre dans les ténèbres; mais je perdis

l'esprit, et devins la proie des illusions et des fantômes.

«Il me sembla que je descendais toujours et que je

m'enfonçais dans les profondeurs de l'Érèbe. Enfin,

j'arrivai lentement à un endroit uni, et j'entendis une

voix lugubre prononcer ces mots qu'elle semblait confier

aux entrailles de la terre:

«_Il ne remontera pas l'escalier._

«Aussitôt, j'entendis s'élever vers moi, du fond

d'abîmes invisibles, mille voix formidables qui chantaient

sur un rhythme bizarre:

«_Détruisons-le! Qu'il soit détruit! Que vient-il

faire parmi les morts? Qu'il soit rendu à la souffrance!

Qu'il soit rendu à la vie!_

«Alors une faible lueur perça les ténèbres, et je vis

que j'étais sur la dernière marche d'un escalier aussi

vaste que le pied d'une montagne. Derrière moi, il y

avait des milliers de degrés de fer rouge; devant moi,

rien que le vide, l'abîme de l'éther, le bleu sombre de

la nuit sous mes pieds comme au-dessus de ma tête. Je

fus pris de vertige, et, quittant l'escalier, ne songeant

plus qu'il me fût possible de le remonter, je m'élançai

dans le vide en blasphémant. Mais à peine eus-je prononcé

la formule de malédiction, que le vide se remplit

de formes et de couleurs confuses, et peu à peu je me

vis de plain-pied avec une immense galerie où je m'avançai

en tremblant. L'obscurité régnait encore autour de

moi; mais le fond de la voûte s'éclairait d'une lueur

rouge et me montrait les formes étranges et affreuses de

l'architecture. Tout ce monument semblait, par sa force

et sa pesanteur gigantesque, avoir été taillé dans une

montagne de fer ou dans une caverne de laves noires. Je

ne distinguais pas les objets les plus voisins; mais ceux

vers lesquels je m'avançais prenaient un aspect de plus

en plus sinistre, et ma terreur augmentait à chaque

pas. Les piliers énormes qui soutenaient la voûte, et les

rinceaux de la voûte même, représentaient des hommes

d'une grandeur surnaturelle, tous livrés à des tortures

inouïes: les uns, suspendus par les pieds et serrés par

les replis de serpents monstrueux, mordaient le pavé,

et leurs dents s'enfonçaient dans le marbre; d'autres,

engagés jusqu'à la ceinture dans le sol, étaient tirés

d'en haut, ceux-ci par les bras la tête en haut, ceux-là

par les pieds la tête en bas, vers les chapiteaux formés

d'autres figures humaines penchées sur elles et

acharnées à les torturer. D'autres piliers encore représentaient

un enlacement de figures occupées à s'entre-dévorer,

et chacune d'elles n'était plus qu'un tronçon

rouge jusqu'aux genoux ou jusqu'aux épaules, mais

dont la tête furieuse conservait assez de vie pour mordre

et dévorer ce qui était auprès d'elle. Il y en avait qui,

écorchés à demi, s'efforçaient, avec la partie supérieure

de leur corps, de dégager la peau de l'autre

moitié accrochée au chapiteau ou retenue au socle;

d'autres encore qui, en se battant, s'étaient arraché des

lanières de chair par lesquelles ils se tenaient suspendus

l'un à l'autre avec l'expression d'une haine et d'une

souffrance indicibles. Le long de la frise, ou plutôt en

guise de frise, il y avait de chaque côté une rangée

d'êtres immondes, revêtus de la forme humaine, mais

d'une laideur effroyable, occupés à dépecer des cadavres, à

dévorer des membres humains, à tordre des viscères, à se

repaître de lambeaux sanglants. De la voûte pendaient,

en guise de clefs et de rosaces, des enfants mutilés qui

semblaient pousser des cris lamentables, ou qui, fuyant

avec terreur les mangeurs de chair humaine, s'élançaient

la tête en bas, et semblaient près de se briser sur le pavé.

«Plus j'avançais, plus toutes ces statues, éclairées

par la lumière du fond, prenaient l'aspect de la réalité;

elles étaient exécutées avec une vérité que jamais l'art

des hommes n'eût pu atteindre. On eût dit d'une scène

d'horreur qu'un cataclysme inconnu aurait surprise au

milieu de sa réalité vivante, et aurait noircie et pétrifiée

comme l'argile dans le four. L'expression du désespoir, de

la rage ou de l'agonie était si frappante sur tous ces visages

contractés; le jeu ou la tension des muscles, l'exaspération

de la lutte, le frémissement de la chair défaillante

étaient reproduits avec tant d'exactitude qu'il était impossible

d'en soutenir l'aspect sans dégoût et sans terreur.

Le silence et l'immobilité de cette représentation

ajoutaient peut-être encore à son horrible effet sur moi.

Je devins si faible que je m'arrêtai et que je voulus

retourner sur mes pas.

«Mais alors j'entendis au fond de ces ténèbres que

j'avais traversées, des rumeurs confuses comme celles

d'une foule qui marche. Bientôt les voix devinrent plus

distinctes et les clameurs plus bruyantes, et les pas se

pressèrent tumultueusement en se rapprochant avec une

vitesse incroyable: c'était un bruit de course irrégulière,

saccadée, mais dont chaque élan était plus voisin, plus

impétueux, plus menaçant. Je m'imaginai que j'étais

poursuivi par cette foule déréglée, et j'essayai de la devancer

en me précipitant sous la voûte au milieu des

sculptures lugubres. Mais il me sembla que ces figures

commençaient à s'agiter, à s'humecter de sueur et de

sang, et que leurs yeux d'émail roulaient dans leurs orbites.

Tout à coup je reconnus qu'elles me regardaient

toutes et qu'elles étaient toutes penchées vers moi, les

unes avec l'expression d'un rire affreux, les autres avec

celle d'une aversion furieuse. Toutes avaient le bras

levé sur moi et semblaient prêtes à m'écraser sous les

membres palpitants qu'elles s'arrachaient les unes aux

autres. Il y en avait qui me menaçaient avec leur propre

tête dans les mains, ou avec des cadavres d'enfants

qu'elles avaient arrachés de la voûte.

«Tandis que ma vue était troublée par ces images

abominables, mon oreille était remplie des bruits sinistres

qui s'approchaient. Il y avait devant moi des objets

affreux, derrière moi des bruits plus affreux encore:

des rires, des hurlements, des menaces, des sanglots,

des blasphèmes, et tout à coup des silences, durant

lesquels il semblait que la foule, portée par le vent,

franchît des distances énormes et gagnât sur moi du

terrain au centuple.

«Enfin le bruit se rapprocha tellement que, ne pouvant

plus espérer d'échapper, j'essayai de me cacher

derrière les piliers de la galerie; mais les figures de

marbre s'animèrent tout à coup; et, agitant leurs bras,

qu'elles tendaient vers moi avec frénésie, elles voulurent

me saisir pour me dévorer.

«Je fus donc rejeté par la peur au milieu de la galerie,

où leurs bras ne pouvaient m'atteindre, et la foule vint,

et l'espace fut rempli de voix, le pavé inondé de pas.

Ce fut comme une tempête dans les bois, comme une

rafale sur les flots; ce fut l'éruption de la lave. Il me

sembla que l'air s'embrasait et que mes épaules pliaient

sous le poids de la houle. Je fus emporté comme une

feuille d'automne dans le tourbillon des spectres.

«Ils étaient tous vêtus de robes noires, et leurs yeux

ardents brillaient sous leurs sombres capuces comme

ceux du tigre au fond de son antre. Il y en avait qui

semblaient plongés dans un désespoir sans bornes, d'autres

qui se livraient à une joie insensée ou féroce,

d'autres dont le silence farouche me glaçait et m'épouvantait

plus encore. À mesure qu'ils avançaient, les figures

de bronze et de marbre s'agitaient et se tordaient

avec tant d'efforts qu'elles finissaient par se détacher de

leur affreuse étreinte, par se dégager du pavé qui enchaînait

leurs pieds, par arracher leurs bras et leurs

épaules de la corniche; et les mutilés de la voûte se

détachaient aussi, et, se traînant comme des couleuvres

le long des murs, ils réussissaient à gagner le sol. Et

alors tous ces anthropophages gigantesques, tous ces

écorchés, tous ces mutilés, se joignaient à la foule des

spectres qui m'entraînaient, et, reprenant les apparences

d'une vie complète, se mettaient à courir et à

hurler comme les autres: de sorte qu'autour de nous

l'espace s'agrandissait, et la foule se répandait dans les

ténèbres comme un fleuve qui a rompu ses digues; mais

la lueur lointaine l'attirait et la guidait toujours. Tout à

coup cette clarté blafarde devint plus vive, et je vis que

nous étions arrivés au but. La foule se divisa, se répandit

dans des galeries circulaires, et j'aperçus au-dessous de

moi, à une distance incommensurable, l'intérieur d'un

monument tel que la main de l'homme n'eût jamais pu

le construire. C'était une église gothique dans le goût de

celles que les catholiques érigeaient au onzième siècle,

dans ce temps où leur puissance morale, arrivée à son

apogée, commençait à dresser des échafauds et des bûchers.

Les piliers élancés, les arcades aiguës, les animaux

symboliques, les ornements bizarres, tous les

caprices d'une architecture orgueilleuse et fantasque

étaient là déployés dans un espace et sur des dimensions

telles qu'un million d'hommes eût pu être abrité sous la

même voûte. Mais cette voûte était de plomb, et les

galeries supérieures où la foule se pressait étaient si

rapprochées du faîte que nul ne pouvait s'y tenir debout,

et que, la tête courbée et les épaules brisées,

j'étais forcé de regarder ce qui se passait tout au fond

de l'église, sous mes pieds, à une profondeur qui me

donnait des vertiges.

Spiridion · 第 11 / 19 段