«Comme le corps, l'âme a ses besoins journaliers;

comme lui, elle se fait certaines habitudes dans la manière

de satisfaire à ses besoins. Chrétien et moine, je

m'étais accoutumé, durant mes années heureuses, à une

expansion fréquente de tout ce que mon coeur renfermait

d'amour et d'enthousiasme. C'était particulièrement

durant les offices du soir que j'aimais à répandre ainsi

toute mon âme aux pieds du Sauveur. À ce moment d'indicible

poésie, où le jour n'est plus, et où la nuit n'est pas

encore, lorsque la lampe vacillante au fond du sanctuaire

se réfléchit seule sur les marbres luisants, et que les premiers

astres s'allument dans l'éther encore pâle, je me

souviens que j'avais coutume d'interrompre mes oraisons,

afin de m'abandonner aux émotions saintes et délicieuses

que cet instant m'apportait. Il y avait vis-à-vis de ma

stalle une haute fenêtre dont l'architecture délicate se

dessinait sur le bleu transparent du ciel. Je voyais s'encadrer

là, chaque soir, deux ou trois belles étoiles, qui semblaient

me sourire et pénétrer mon sein d'un rayon

d'amour et d'espoir. Eh bien, tout sentiment poétique

était en moi tellement lié au sentiment religieux, et le

sentiment religieux était lui-même tellement lié à la doctrine

catholique, qu'avec la soumission aveugle à cette

doctrine, je perdis et la poésie et la prière, et les saintes

extases et les ardentes aspirations. J'étais devenu plus

froid que les marbres que je foulais. J'essayais en vain

d'élever mon âme vers le créateur de toutes choses. Je

m'étais habitué à le voir sous un certain aspect qu'il

n'avait plus; et depuis que j'avais élargi, par la raison,

le cercle de sa puissance et de sa perfection, depuis que

j'avais agrandi mes pensées et donné à mes aspirations

un but plus vaste, j'étais ébloui de l'éclat de ce Dieu

nouveau; je me sentais réduit au néant par son immensité

et par celle de l'univers. L'ancienne forme, accessible

en quelque sorte aux sens par les images et les

allégories mystiques, s'effaçait pour faire place à un

immense foyer de Divinité où j'étais absorbé comme un

atome, sans que mes pensées eussent ni place ni valeur

possible, sans qu'aucune parcelle de cette Divinité pût se

faire assez menue pour se communiquer à moi autrement

que par le fait, pour ainsi dire, fatal, de la vie

universelle. Je n'osais donc plus essayer de communiquer

avec Dieu. Il me paraissait trop grand pour s'abaisser

jusqu'à m'écouter, et je craignais de faire un acte

impie, d'insulter sa majesté céleste, en l'invoquant comme

un roi de la terre. Pourtant j'avais toujours le même besoin

de prier, le même besoin d'aimer, et quelquefois

j'essayais d'élever une voix humble et craintive vers ce

Dieu terrible. Mais tantôt je retombais involontairement

dans les formes et dans les idées catholiques, et tantôt

il m'arrivait de formuler une prière assez étrange, et

dont la naïveté me ferait sourire aujourd'hui, si elle ne

rappelait des souffrances profondes. «_Ô toi!_ disais-je, _toi_

qui n'as pas de nom, et qui réside dans l'inaccessible!

toi qui es trop grand pour m'écouter, trop loin pour

m'entendre, trop parfait pour m'aimer, trop fort pour

me plaindre!... je t'invoque sans espoir d'être exaucé,

parce que je sais que je ne dois rien te demander, et

que je n'ai qu'une manière de mériter ici bas, qui est de

vivre et de mourir inaperçu, sans orgueil, sans révolte

et sans colère, de souffrir sans me plaindre, d'attendre

sans désirer, d'espérer sans prétendre à rien...»

«Alors je m'interrompais, épouvanté de la triste destinée

humaine qui se présentait à moi, et que ma prière,

pur reflet de ma pensée, résumait en des termes si décourageants

et si douloureux. Je me demandais à quoi

bon aimer un Dieu insensible, qui laisse à l'homme le

désir céleste, pour lui faire sentir toute l'horreur de sa

captivité ou de son impuissance, un Dieu aveugle et

sourd, qui ne daigne pas même commander à la foudre,

et qui se tient tellement caché dans la pluie d'or de ses

soleils et de ses mondes qu'aucun de ces soleils et aucun

de ces mondes ne le connaît ni ne l'entend. Oh! j'aimais

mieux l'oracle des Juifs, la voix qui parlait à Moïse sur

le Sinaï; j'aimais mieux l'esprit de Dieu sous la forme

d'une colombe sacrée, ou le fils de Dieu devenu un homme

semblable à moi! Ces dieux terrestres m'étaient accessibles.

Tendres ou menaçants, ils m'écoutaient et me

répondaient. Les colères et les vengeances du sombre

Jéhovah m'effrayaient moins que l'impassible silence et

la glaciale équité de mon nouveau maître.

«C'est alors que je sentis profondément le vide et le

vague de cette philosophie, de mode à cette époque-là,

qu'on appelait le théisme; car, il faut bien l'avouer,

j'avais déjà cherché le résumé de mes études et de mes

réflexions dans les écrits des philosophes mes contemporains.

J'eusse du m'en abstenir sans doute, car rien

n'était plus contraire à la disposition d'esprit où j'étais

alors. Mais comment l'eussé-je prévu? Ne devais-je pas

penser que les esprits les plus avancés de mon siècle

sauraient mieux que moi la conclusion à tirer de toute la

science et de toute l'expérience du passé? Ce passé, tout

nouveau pour moi, était un aliment mal digéré dont les

médecins seuls pouvaient connaître l'effet; et les hommes

studieux et naïfs qui vivent dans l'ombre ont la simplicité

de croire que les écrits contemporains qu'un grand

éclat accompagne sont la lumière et l'hygiène du siècle.

Quelle ne fut pas ma surprise lorsque, malgré toutes mes

préventions en faveur de ces illustres écrivains français

dont les fureurs du Vatican nous apprenaient la gloire et

les triomphes, je tins dans mes mains avides une de ces

éditions à bas prix que la France semait jusque sur le

terrain papal, et qui pénétraient dans le secret des

cloîtres, même sans beaucoup de mystère! Je crus rêver

en voyant une critique si grossière, un acharnement si

aveugle, tant d'ignorance ou de légèreté: je craignis

d'avoir porté dans cette lecture un reste de prévention

en faveur du christianisme; je voulus connaître tout ce

qui s'écrivait chaque jour. Je ne changeai pas d'avis sur

le fond; mais j'arrivai à apprécier beaucoup l'importance

et l'utilité sociale de cet esprit d'examen et de révolte,

qui préparait la ruine de l'inquisition et la chute de tous

les despotismes sanctifiés. Peu à peu j'arrivai à me faire

une manière d'être, de voir et de sentir, qui, sans être celle

de Voltaire et de Diderot, était celle de leur école.

Quel homme a jamais pu s'affranchir, même au fond des

cloîtres, même au sein des thébaïdes, de l'esprit de son

siècle? J'avais d'autres habitudes, d'autres sympathies,

d'autres besoins que les frivoles écrivains de mon époque;

mais tous les voeux et tous les désirs que je conservais

étaient stériles; car je sentais l'imminence providentielle

d'une grande révolution philosophique, sociale et religieuse;

et ni moi ni mon siècle n'étions assez forts pour

ouvrir à l'humanité le nouveau temple où elle pourrait

s'abriter contre l'athéisme, contre le froid et la mort.

«Insensiblement je me refroidis à mon tour jusqu'à

douter de moi-même. Il y avait longtemps que je doutais

de la bonté et de la tendresse paternelle de Dieu. J'en

vins à douter de l'amour filial que je sentais pour lui. Je

pensai que ce pouvait être une habitude d'esprit que

l'éducation m'avait donnée, et qui n'avait pas plus son

principe dans la nature de mon être que mille autres

erreurs suggérées chaque jour aux hommes par la coutume

et le préjugé. Je travaillai à détruire en moi l'esprit

de charité avec autant de soin que j'en avais mis

jadis à développer le feu divin dans mon coeur. Alors je

tombai dans un ennui profond, et, comme un ami qui ne

peut vivre privé de l'objet de son affection, je me sentis

dépérir et je traînai ma vie comme un fardeau.

«Au sein de ces anxiétés, de ces fatigues, six années

étaient déjà consumées. Six années, les plus belles et les

plus viriles de ma vie, étaient tombées dans le gouffre

du passé sans que j'eusse fait un pas vers le bonheur ou

la vertu. Ma jeunesse s'était écoulée comme un rêve.

L'amour de l'étude semblait dominer toutes mes autres

facultés. Mon coeur sommeillait; et, si je n'eusse senti

quelquefois, à la vue des injustices commises contre

mes frères et à la pensée de toutes celles qui se commettent

sans cesse à la face du ciel, de brûlantes colères

et de profonds déchirements, j'eusse pu croire que la

tête seule vivait en moi et que mes entrailles étaient

insensibles. À vrai dire, je n'eus point de jeunesse, tant

les enivrements contre lesquels j'ai vu les autres religieux

lutter si péniblement passèrent loin de moi. Chrétien,

j'avais mis tout mon amour dans la Divinité; philosophe,

je ne pus reporter mon amour sur les créatures, ni mon

attention sur les choses humaines.

«Tu te demandes peut-être, Angel, ce que le souvenir

de Fulgence et la pensée de Spiridion étaient devenus

parmi tant de préoccupations nouvelles. Hélas!

j'étais bien honteux d'avoir pris à la lettre les visions de

ce vieillard et de m'être laissé frapper l'imagination au

point d'avoir eu moi-même la vision de cet Hébronius.

La philosophie moderne accablait d'un tel mépris les

visionnaires que je ne savais où me réfugier contre le

mortifiant souvenir de ma superstition. Tel est l'orgueil

humain, que même lorsque la vie intérieure s'accomplit

dans un profond mystère, et sans que les erreurs et les

changements de l'homme aient d'autre témoin que sa

conscience, il rougit de ses faiblesses et voudrait pouvoir

se tromper lui-même. Je m'efforçais d'oublier ce qui

s'était passé en moi à cette époque de trouble où une

révolution avait été imminente dans tout mon être, et où

la sève trop comprimée de mon esprit avait fait irruption

avec une sorte de délire. C'est ainsi que je m'expliquais

l'influence de Fulgence et d'Hébronius sur mon

abandon du christianisme. Je me persuadais (et peut-être

ne me trompais-je pas) que ce changement était

inévitable; qu'il était pour ainsi dire fatal, parce qu'il

était dans la nature de mon esprit de progresser en dépit

de tout et à propos de tout. Je me disais que soit une

cause, soit une autre, soit la fable d'Hébronius, soit tout

autre hasard, je devais sortir du christianisme, parce

que j'avais été condamné, en naissant, à chercher la

vérité sans relâche et peut-être sans espoir. Brisé de

fatigue, atteint d'un profond découragement, je me

demandais si le repos que j'avais perdu valait la peine

d'être reconquis. Ma foi naïve était déjà si loin, il me

semblait que j'avais commencé si jeune à douter que je

ne me souvenais presque plus du bonheur que j'avais pu

goûter dans mon ignorance. Peut-être même n'avais-je

jamais été heureux par elle. Il est des intelligences inquiètes

auxquelles l'inaction est un supplice et le repos

un opprobre. Je ne pouvais donc me défendre d'un certain

mépris de moi-même en me contemplant dans le

passé. Depuis que j'avais entrepris mon rude labeur je

n'avais pas été plus heureux, mais du moins je m'étais

senti vivre; et je n'avais pas rougi de voir la lumière,

car j'avais labouré de toutes mes forces le champ de

l'espérance. Si la moisson était maigre, si le sol était

aride, ce n'était pas la faute de mon courage, et je pouvais

être une victime respectable de l'humaine impuissance.

«Je n'avais pourtant pas oublié l'existence du manuscrit

précieux peut-être, et, à coup sûr, fort curieux,

que renfermait le cercueil de l'abbé Spiridion. Je me

promettais bien de le tirer de là et de me l'approprier;

mais il fallait, pour opérer cette extraction en secret, du

temps, des précautions, et sans doute un confident. Je

ne me pressai donc pas d'y pourvoir, car j'étais occupé

au delà de mes forces et des heures dont j'avais à disposer

chaque jour. Le voeu que j'avais fait de déterrer

ce manuscrit le jour où j'aurais atteint l'âge de trente

ans n'avait sans doute pu sortir de ma mémoire; mais je

rougissais tellement d'avoir pu faire un voeu si puéril que

j'en écartais la pensée, bien résolu à ne l'accomplir en

aucune façon, et ne me regardant pas comme lié par un

serment qui n'avait plus pour moi ni sens ni valeur.

«Soit que j'évitasse de me retracer ce que j'appelais

les misérables circonstances de ce voeu, soit qu'un redoublement

de préoccupations scientifiques m'eût entièrement

absorbé, il est certain que l'époque fixée par moi

pour l'accomplissement du voeu arriva sans que j'y lisse

la moindre attention; et sans doute elle aurait passé

inaperçue sans un l'ait extraordinaire et qui faillit de

nouveau transformer toutes mes idées.»

«Je m'étais toujours procuré des livres en pénétrant,

à l'insu de tous, dans la bibliothèque située au bout de

répugnance à m'emparer furtivement de ce fruit défendu;

mais bientôt l'amour de l'élude, avait été plus fort que

tous les scrupules de la franchise et du la licite. J'étais

descendu à toutes les ruses nécessaires; j'avais fabriqué

moi-même une fausse clef, la serrure que j'avais brisée

avant été réparée sans qu'on sût à qui en imputer l'effraction.

Je me glissais la nuit jusqu'au sanctuaire de la

science, et chaque semaine je renouvelais ma provision

de livres, sans éveiller ni l'attention ni les soupçons, du

moins à ce qu'il me semblait. J'avais soin de cacher mes

richesses dans la paille de ma couche, et je lisais toute

la nuit. Je m'étais habitué à dormir à genoux dans

l'église; et, pendant les offices du matin, prosterné

dans ma stalle, enveloppé de mon capuchon, je réparais

les fatigues de la veille par un sommeil léger et fréquemment

interrompu. Cependant, comme ma santé

s'affaiblissait visiblement par ce régime, je trouvai le

moyen de lire à l'église même durant les offices. Je me

procurai une grande couverture de missel que j'adaptais

à mes livres profanes, et, tandis que je semblais absorbé

par le bréviaire, je me livrais avec sécurité à mes études

favorites.»

«Malgré toutes ces précautions, je fus soupçonné,

surveillé, et enfin découvert. Une nuit que j'avais pénétré

dans la bibliothèque, j'entendis marcher dans la

grande salle du chapitre. Aussitôt j'éteignis ma lampe,

et je me tins immobile, espérant qu'on n'était point sur

ma trace, et que j'échapperais à l'attention du surveillant

qui faisait cette ronde inusitée. Les pas se rapprochèrent,

et j'entendis une main se poser sur ma clef que

j'avais imprudemment laissée en dehors. On retira cette

clef après avoir fermé la porte sur moi à double tour; on

replaça les grosses barres de fer que j'avais enlevées;

et, quand on m'eut ôté tout moyen d'évasion, on s'éloigna

lentement. Je me trouvai seul dans les ténèbres,

captif, et à la merci de mes ennemis.»

«La nuit me sembla insupportablement longue; car

l'inquiétude, la contrariété et le froid qui était alors

très-vif m'empêchèrent de goûter un instant de repos.

J'eus un grand dépit d'avoir éteint ma lampe, et de ne

pouvoir du moins utiliser par la lecture cette nuit malencontreuse.

Les craintes qu'un tel événement devait

m'inspirer n'étaient pourtant pas très-vives. Je me flattais

de n'avoir pas été vu par celui qui m'avait enfermé.

Je me disais qu'il l'avait fait sans mauvaise intention, et

sans se douter qu'il y eût quelqu'un dans la bibliothèque;

que c'était peut-être le convers de semaine pour le service

de la salle, qui avait retiré cette clef et fermé cette

porte pour mettre les choses en ordre. Je me trouvai,

moi, bien lâche de ne pas lui avoir parlé et de n'avoir

pas fait, pour sortir tout de suite, une tentative qui,

le lendemain au jour, aurait certes beaucoup plus d'inconvénients.

Néanmoins je me promis de ne pas manquer

l'occasion dés qu'il reviendrait, le matin, selon

l'habitude, pour ranger et nettoyer la salle. Dans cette

attente je me tins éveillé, et je supportai le froid avec

le plus de philosophie qu'il me fut possible.»

«Mais les heures s'écoulèrent, le jour parut, et le

pâle soleil de janvier monta sur l'horizon sans que le

moindre bruit se fit entendre dans la chambre du chapitre.

La journée entière se passa sans m'apporter aucun

moyen d'évasion. J'usai mes forces à vouloir enfoncer la

porte. On l'avait si bien assurée contre une nouvelle

effraction, qu'il était impossible de l'ébranler, et la serrure

résista également à tous mes efforts.»

«Une seconde nuit et une seconde journée se passèrent

sans apporter aucun changement à cette étrange

position. La porte du chapitre avait été sans doute condamnée.

Il ne vint absolument personne dans cette salle,

qui d'ordinaire était assez fréquentée à certaines heures,

et je ne pus me persuader plus longtemps que ma captivité

fût un événement fortuit. Outre que la salle ne pouvait

avoir été fermée sans dessein, on devait s'apercevoir

de mon absence; et, si l'on était inquiet de moi, ce n'était

pas le moment de fermer les portes, mais de les ouvrir

toutes pour me chercher. Il était donc certain qu'on

voulait m'infliger une correction pour ma faute; mais,

le troisième jour, je commençai à trouver la correction

trop sévère, et à craindre qu'elle ne ressemblât aux

épreuves des cachots de l'inquisition, d'où l'on ne sortait

que pour revoir une dernière fois le soleil et mourir

d'épuisement. La faim et le froid m'avaient si rudement

éprouvé que, malgré mon stoïcisme et la persévérance

que j'avais mise à lire tant que le jour me l'avait permis,

je commençai à perdre courage la troisième nuit et

à sentir que la force physique m'abandonnait. Alors je

me résignai à mourir, et à ne plus combattre le froid

par le mouvement. Mes jambes ne pouvaient plus me

soutenir; je fis une couche avec des livres; car on

avait eu la cruauté d'enlever le fauteuil de cuir qui

d'ordinaire occupait l'embrasure de la croisée. Je m'enveloppai

la tête dans ma robe, je m'étendis en serrant

mon vêtement autour de moi, et je m'abandonnai à

l'engourdissement d'un sommeil fébrile que je regardais

comme le dernier de ma vie. Je m'applaudis d'être arrivé

à l'extinction de mes forces physiques sans avoir

perdu ma force morale et sans avoir cédé au désir de

crier pour appeler du secours. L'unique croisée de cette

pièce donnait sur une cour fermée, où les novices allaient

rarement. J'avais guetté vainement depuis trois

jours; la porte de cette cour ne s'était pas ouverte une

seule fois. Sans doute, elle avait été condamnée comme

celle du chapitre. Ne pouvant faire signe à aucun être

compatissant ou désintéressé, il eût fallu remplir l'air

de mes cris pour arriver à me faire entendre. Je savais

trop bien que, dans de semblables circonstances, la

compassion est lâche et impuissante, tandis que le désir

de la vengeance augmente en raison de l'abaissement de

la victime. Je savais que mes gémissements causeraient

à quelques-uns une terreur stupide et rien de plus. Je

savais que les autres se réjouiraient de mes angoisses.

Je ne voulais pas donner à ces bourreaux le triomphe

de m'avoir arraché une seule plainte. J'avais donc résisté

aux tortures de la faim; je commençais à ne plus les

sentir, et d'ailleurs je n'aurais plus eu assez du force

pour élever la voix. Je m'abandonnai à mon sort en invoquant

Épictète et Socrate, et Jésus lui-même, le philosophe

immolé par les princes des prêtres et les docteurs

de la loi.»

«Depuis quelques heures je reposais dans un profond

anéantissement, lorsque je fus éveillé par le bruit de

l'horloge du chapitre qui sonnait minuit de l'autre côté

de la cloison contre laquelle j'étais étendu. Alors j'entendis

marcher doucement dans la salle, et il me sembla

qu'on approchait de la porte de ma prison. Ce bruit ne

me causa ni joie ni surprise; je n'avais plus conscience

d'aucune chose. Cependant la nature des pas que j'entendais

sur le plancher de la salle voisine, leur légèreté

empressée, jointe à une netteté solennelle, réveillèrent

en moi je ne sais quels vagues souvenirs. Il me sembla

que je reconnaissais la personne qui marchait ainsi, et

que j'éprouvais une joie d'instinct à l'entendre venir

vers moi; mais il m'eût été impossible de dire quelle

était cette personne et où je l'avais connue.»

«Elle ouvrit la porte de la bibliothèque et m'appela

par mon nom d'une voix harmonieuse et douce qui me

fit tressaillir. Il me sembla que je sentais la vie faire un

effort en moi pour se ranimer; mais j'essayai en vain de

me soulever, et je ne pus ni remuer ni parler.

«--Alexis! répéta la voix d'un ton d'autorité bienveillante,

ton corps et ton âme sont-ils donc aussi endurcis

l'un que l'autre? D'où vient que tu as manqué à ta parole?

Voici la nuit, voici l'heure que tu avais fixées...

Il y a aujourd'hui trente ans que tu vins dans ce monde,

nu et pleurant comme tous les fils d'Ève. C'est aujourd'hui

que tu devais te régénérer, en cherchant sous la

cendre de ma dépouille terrestre une étincelle qui aurait

pu rallumer en toi le feu du ciel. Faut-il donc que les

morts quittent leur sépulcre pour trouver les vivants

plus froids et plus engourdis que des cadavres?»

«J'essayai encore de lui répondre, mais sans réussir

plus que la première fois. Alors _il_ reprit avec un soupir:

«--Reviens donc à la vie des sens, puisque celle de

l'esprit est expirée en toi...»

«Il s'approcha et me toucha, mais je ne vis rien; et

lorsque, après des efforts inouïs, j'eus réussi à m'éveiller

de ma léthargie et à me dresser sur mes genoux, tout

était rentré dans le silence, et rien n'annonçait autour

de moi la visite d'un être humain.

«Cependant un vent plus froid qui soufflait sur moi

semblait venir de la porte. Je me traînai jusque-là. Ô

prodige! elle était ouverte.

«J'eus un accès de joie insensée. Je pleurai comme un

enfant, et j'embrassai la porte comme si j'eusse voulu

baiser la trace des mains qui l'avaient ouverte. Je ne

sais pourquoi la vie me semblait si douce à recouvrer,

après avoir semblé si facile à perdre. Je me traînai le

long de la salle du chapitre en suivant les murs; j'étais

si faible que je tombais à chaque pas. Ma tête s'égarait,

et je ne pouvais plus me rendre raison de la position de

la porte que je voulais gagner. J'étais comme un homme

ivre; et plus j'avais hâte de sortir de ce lieu fatal, moins

il m'était possible d'en trouver l'issue. J'errais dans les

ténèbres, me créant moi-même un labyrinthe inextricable

dans un espace libre et régulier. Je crois que je

passai là presque une heure, livré à d'inexprimables

angoisses. Je n'étais plus armé de philosophie comme

lorsque j'étais sous les verrous. Je voyais la liberté, la

vie, qui revenaient à moi, et je n'avais pas la force de

m'en emparer. Mon sang un instant ranimé se refroidissait

de nouveau. Une sorte de rage délirante s'emparait

de moi. Mille fantômes passaient devant mes yeux,

mes genoux se roidissaient sur le plancher. Épuisé de

fatigue et de désespoir, je tombai au pied d'une des

froides parois de la salle, et de nouveau j'essayai de

retrouver en moi la résolution de mourir en paix. Mais

mes idées étaient confuses, et la sagesse, qui m'avait

semblé naguère une armure impénétrable, n'était en cet

instant qu'un secours impuissant contre l'horreur de la

mort.

«Tout à coup je retrouvai le souvenir, déjà effacé, de

la voix qui m'avait appelé durant mon sommeil, et, me

livrant à cette protection mystérieuse avec la confiance

d'un enfant, je murmurai les derniers mots que Fulgence

avait prononcés en rendant l'âme: «_Sancte Spiridion,

ora pro me._»

«Alors il se fit une lueur pâle dans la salle, comme

serait celle d'un éclair prolongé. Cette lueur augmenta,

et, au bout d'une minute environ, s'éteignit tout à fait.

J'avais eu le temps de voir que cette lumière partait du

portrait du fondateur, dont les yeux s'étaient allumés

comme deux lampes pour éclairer la salle et pour me

montrer que j'étais adossé depuis un quart d'heure

contre la porte tant cherchée.--Béni sois-tu, esprit

bienheureux! m'écriai-je. Et, ranimé soudain, je m'élançai

hors de la salle avec impétuosité.

«Un convers, qui vaquait dans les salles basses à des

préparatifs extraordinaires pour le lendemain, me vit

accourir vers lui comme un spectre. Mes joues creuses,

mes yeux enflammés par la fièvre, mon air égaré, lui

causèrent une telle frayeur qu'il s'enfuit en laissant tomber

une corbeille de riz qu'il portait, et un flambeau que

je me hâtai de ramasser avant qu'il fût éteint. Quand

j'eus apaisé ma faim, je regagnai ma cellule, et le lendemain,

après un sommeil réparateur, je fus en état de

me rendre à l'église.

«Un bruit singulier dans le couvent et le branle de

toutes les grosses cloches m'avaient annoncé une cérémonie

importante. J'avais jeté les yeux sur le calendrier

de ma cellule, et je me demandais si j'avais perdu pendant

mes jours d'inanition la notion de la marche du

temps; car je ne voyais aucune fête religieuse marquée

pour le jour où je croyais être. Je me glissai dans le

choeur, et je gagnai ma stalle sans être remarqué. Il y

avait sur tous les fronts une préoccupation ou un recueillement

extraordinaire. L'église était parée comme

aux grands jours fériés. On commença les offices. Je fus

surpris de ne point voir le Prieur à sa place; je me penchai

pour demander à mon voisin s'il était malade. Celui-ci

me regarda d'un air stupéfait, et, comme s'il eût pensé

avoir mal entendu ma question, il sourit d'un air embarrassé

et ne me répondit point. Je cherchai des yeux le

père Donatien, celui de tous les religieux que je savais

m'être le plus hostile, et que j'accusais intérieurement

du traitement odieux que je venais de subir. Je vis ses

yeux ardents chercher à pénétrer sous mon capuchon;

mais je ne lui laissai point voir mon visage, et je m'assurai

que le sien était bouleversé par la surprise et la

crainte; car il ne s'attendait point à trouver ma stalle

occupée, et il se demandait si c'était moi ou mon spectre

qu'il voyait là en face de lui.

Spiridion · 第 9 / 19 段