Alexis hésita un instant; mais il sentit que, s'il ne

réprimait sa colère, ses ennemis allaient triompher. Il

fit deux pas en avant, et, poussant sa proie aux pieds

du Prieur sans la lâcher:

«Mon révérend, dit-il en s'inclinant, je pardonne,

parce que je le dois et parce que vous le voulez; mais

comme ce n'est pas moi, comme c'est le ciel qui a été

offensé, comme c'est votre vertu, votre sagesse et votre

autorité qui ont été outragées, j'amène le coupable à

vos genoux, et, m'y prosternant avec lui, je supplie

Votre Révérence de lui faire grâce, et de prier pour que

la justice éternelle lui pardonne aussi.»

Les ennemis de mon maître avaient espéré que, par

son emportement et sa résistance, il allait gâter sa

cause; mais cet acte de soumission déjoua tous leurs

mauvais desseins, et ceux qui étaient pour lui donnèrent

à sa conduite de telles marques d'approbation que

le Prieur fut forcé de prendre son parti, du moins en

apparence.

«Mon fils Alexis, lui dit-il en le relevant et en l'embrassant,

je suis touché de votre humilité et de votre

miséricorde; mais je ne puis pardonner à cet homme

comme vous lui pardonnez. Votre devoir était d'intercéder

pour lui, le mien est de le châtier sévèrement, et

il sera fait ainsi que le veulent la justice céleste et les

statuts de notre ordre.»

À cet arrêt sévère, un frémissement d'effroi passa de

proche en proche; car les peines contre le sacrilége

étaient les plus sévères de toutes, et aucun religieux

n'en connaissait l'étendue avant de les avoir subies. Il

était défendu, en outre, de les révéler, sous peine de

les subir une seconde fois. Les condamnés ne sortaient

du cachot que dans un état épouvantable de souffrance,

et plusieurs avaient succombé peu de temps après avoir

reçu leur grâce. Sans doute, mon maître ne fut pas

dupe de la sévérité du Prieur, car je vis un sourire

étrange errer sur ses lèvres: néanmoins sa fierté était

satisfaite, et alors seulement il lâcha sa proie. Sa main

était tellement crispée et roidie au collet de son ennemi

qu'il fut forcé d'employer son autre main pour l'en détacher.

Dominique tomba évanoui aux pieds du Prieur,

qui fit un signe, et aussitôt quatre autres convers l'emportèrent

aux yeux de l'assemblée consternée. Il ne

reparut jamais dans le couvent. Il fut défendu de jamais

prononcer ni son nom ni aucune parole qui eût rapport

à son étrange faute; l'office des morts fut récité pour

lui sans qu'il nous fut permis de demander ce qu'il était

devenu; mais par la suite je l'ai revu dehors, gras,

dispos et allègre, et riant d'un air sournois quand on lui

rappelait cette aventure.

Mon maître s'appuya sur moi, chancela, pâlit, et

perdant tout à coup la force miraculeuse qui l'avait soutenu

jusque-là, il se traîna à grand'peine à son lit; je

lui lis avaler quelques gouttes d'un cordial, et il me dit:

«Angel, je crois bien que je l'aurais tué si le Prieur

l'eût protégé.»

Il s'endormit sans ajouter une parole.

Le lendemain le père Alexis s'éveilla assez tard: il

était calme, mais très-faible; il eut besoin de s'appuyer

sur moi pour gagner son fauteuil, et il y tomba plutôt

qu'il ne s'assit, en poussant un soupir. Je ne concevais

pas que ce corps si débile eût été, la veille, capable de

si puissants efforts.

«Mon père, lui dis-je en le regardant avec inquiétude,

est-ce que vous vous trouvez plus mal, et souffrez-vous

davantage?

--Non, me répondit-il, non, je suis bien.

--Mais vous paraissez profondément absorbé.

--Je réfléchis!

--Vous réfléchissez à tout ce qui s'est passé, mon

père. Je le conçois; il y a lieu à méditer. Mais vous

devriez, ce me semble, être plus serein, car il y a aussi

lieu à se réjouir. Nous avons fini par voir clair au fond

de cet abîme, et nous savons maintenant que vous n'êtes

pas réellement assiégé par les mauvais esprits.»

Alexis se mit à sourire d'un air doucement ironique,

en secouant la tête:

«Tu crois donc encore aux mauvais esprits, mon

pauvre Angel? me dit-il. Erreur! erreur! Crois-tu aussi,

comme les physiciens d'autrefois, que la nature a horreur

du vide? Il n'y a pas plus de mauvais esprits que

de vide. Que serait donc l'homme, cette créature intelligente,

ce fils de l'esprit, si les mauvaises passions, les

vils instincts de la chair, pouvaient venir, sous une forme

hideuse ou grotesque, assaillir sa veille, ou fatiguer son

sommeil? Non: tous ces démons, toutes ces créations

infernales, dont parlent tous les jours les ignorants ou

les imposteurs, sont de vains fantômes créés par l'imagination

des uns pour épouvanter celle des autres. L'homme

fort sent sa propre dignité, rit en lui-même des pitoyables

inventions avec lesquelles on veut tenter son

courage, et, sûr de leur impuissance, il s'endort sans

inquiétude et s'éveille sans crainte.

--Pourtant, lui répondis-je étonné, il s'est passé ici

même des choses qui doivent me faire penser le contraire.

L'autre nuit, vous savez; je vous ai entendu vous

entretenir avec une autre voix plus forte que la vôtre

qui semblait vous gourmander durement. Vous lui répondiez

avec l'accent de la crainte et de la douleur; et,

comme j'étais effrayé de cela, je suis venu dans votre

chambre pour vous secourir, et je vous ai trouvé seul,

accablé et pleurant amèrement. Qu'était-ce donc?

--C'était lui.

--Lui! qui, lui?

--Tu le sais bien, puisqu'il était avec toi, puisqu'il

t'avait appelé par trois fois, comme l'esprit du Seigneur

appela durant la nuit le jeune Samuel endormi dans le

temple.

--Comment le savez-vous, mon père?»

Alexis ne sembla pas entendre ma question. Il resta

quelque temps absorbé, la tête baissée sur la poitrine;

puis il reprit la parole sans changer de position ni faire

aucun mouvement:

«Dis-moi, Angel, quand l'as-tu vu? c'était en plein

jour?

--Oui, mon père, à l'heure de midi. Vous m'avez

déjà fait cette question.

--Et le soleil brillait?

--Il rayonnait sur sa face.

--Ne l'as-tu vu que cette seule fois?»

J'hésitais à répondre; je craignais d'être dupe d'une

illusion et de donner par mes propres aberrations de la

consistance à celles d'Alexis.

«Tu l'as vu une autre fois! s'écria-t-il avec impatience,

et tu ne me l'as pas dit!

--Mon bon maître, quelle importance voulez-vous

donner à des apparitions qui ne sont peut-être que l'effet

d'une ressemblance fortuite ou même de simples jeux

de la lumière?

--Angel, que voulez-vous dire? Ce que vous voulez

me cacher m'est révélé par vos réticences mêmes.

Parlez, il le faut, il y va du repos de mes derniers jours!»

Vaincu par sa persistance, je lui racontai, pour le

satisfaire, la frayeur que j'avais eue dans la sacristie un

jour que, me croyant seul et sortant d'un profond évanouissement,

j'avais entendu murmurer des paroles et

vu passer une ombre sans pouvoir m'expliquer ensuite

ces choses d'une manière naturelle.

[Illustration]

«Et quelles étaient ces paroles? dit Alexis.

--Un appel à Dieu en faveur des victimes de l'ignorance

et de l'imposture.

--Comment appelait-il celui qu'il invoquait? Disait-il:

Ô Esprit! ou bien disait-il: Ô Jéhovah!

--Il disait: Ô Esprit de sagesse!

--Et comment était faite cette ombre?

--Je ne le sais point. Elle sortit de l'obscurité, et se

perdit dans le rayon qui tombait de la fenêtre, avant que

j'eusse eu le temps ou le courage de l'examiner. Mais,

écoutez, mon bon maître, j'ai toujours pensé que c'était

vous qui, appuyé contre la fenêtre, et vous parlant à

vous-même...»

Alexis fit un geste d'incrédulité.

«Pourriez-vous avoir gardé le souvenir du contraire,

sans cesse errant, à cette époque, dans les jardins, et

fortement préoccupé comme vous l'êtes toujours?

--Mais tu l'as vu d'autres fois encore? interrompit

Alexis avec une sorte de violence. Tu ne veux pas me

dire tout, tu veux que je meure sans léguer mon secret

à un ami! Réponds à cette question, du moins. Quand

tu te promenais seul dans les beaux jours, le long des

allées écartées du jardin, et qu'en proie à de douloureuses

pensées, tu invoquais une providence amie des

hommes, n'as-tu pas entendu derrière tes pas d'autres

pas qui faisaient crier le sable?»

Je tressaillis, et lui dis que ce bruit de pas m'avait

poursuivi dans la salle du chapitre la veille même.

«Et alors rien ne t'est apparu?»

J'avouai l'effet prodigieux du soleil sur le portrait du

fondateur. Il serra ses mains l'une dans l'autre avec

transport, en répétant à plusieurs reprises:

«C'est lui, c'est lui!... Il t'a choisi, il t'a envoyé, il

veut que je te parle. Eh bien! je vais te parler. Recueille

tes pensées, et qu'une vaine curiosité n'agite point ton

âme. Reçois la confidence que je vais te faire, comme les

fleurs au matin reçoivent avec calme la délicieuse rosée

du ciel. As-tu jamais entendu parler de _Samuel

Hébronius_?

--Oui, mon père, s'il est en effet le même que l'abbé

Spiridion.»

Et je lui rapportai ce que le trésorier m'avait raconté.

[Illustration]

Le père Alexis haussa les épaules avec une expression

de mépris, et me parla en ces termes:

«Il est d'autres héritages que ceux de la famille, où

l'on se lègue, selon la chair, les richesses matérielles.

D'autres parentés plus nobles amènent souvent des héritages

plus saints. Quand un homme a passé sa vie à

chercher la vérité par tous les moyens et de tout son

pouvoir, et qu'à force de soins et d'étude il est arrivé à

quelques découvertes dans le vaste monde de l'esprit,

jaloux de ne pas laisser s'enfouir dans la terre le trésor

qu'il a trouvé, et rentrer dans la nuit le rayon de lumière

qu'il a entrevu, dès qu'il sent approcher son

terme, il se hâte de choisir parmi des hommes plus

jeunes une intelligence sympathique à la sienne, dont il

puisse faire, avant de mourir, le dépositaire de ses

pensées et de sa science, afin que l'oeuvre sacrée, ininterrompue

malgré la mort du premier ouvrier, marche,

s'agrandisse, et, perpétuée de race en race par des successions

pareilles, parvienne à la fin des temps à son

entier accomplissement. Et crois bien, mon fils, qu'il

est besoin, pour entreprendre et continuer de pareils

travaux, pour faire accepter de pareils legs, d'une

intelligence généreuse et d'un fort dévoûment, quand on

sait d'avance qu'on ne connaîtra pas le mot de la grande

énigme à l'intelligence de laquelle on a pourtant consacré

sa vie. Pardonne-moi cet orgueil, mon enfant; ce

sera peut-être la seule récompense que je retirerai de

toute cette vie de labeur; peut-être sera-ce le seul épi

que je récolterai dans le rude sillon que j'ai labouré à la

sueur de mon front. Je suis l'héritier spirituel du père

Fulgence, comme tu seras le mien, Angel. Le père

Fulgence était un moine de ce couvent; il avait, dans sa

jeunesse, connu le fondateur, notre vénéré maître

Hébronius, ou, comme on l'appelle ici, l'abbé Spiridion.

Il était alors pour lui ce que tu es pour moi, mon fils; il

était jeune et bon, inexpérimenté et timide comme toi;

son maître l'aimait comme je t'aime, et il lui apprit,

avec une partie de ses secrets, l'histoire de sa vie. C'est

donc de l'héritier même du maître que je tiens les

choses que je vais te redire.

«Pierre Hébronius ne s'appelait pas ainsi d'abord.

Son vrai nom était Samuel. Il était juif, et né dans un

petit village des environs d'Inspruck. Sa famille, maîtresse

d'une assez grande fortune, le laissa, dans sa première

jeunesse, complétement libre de suivre ses inclinations.

Dès l'enfance il en montra de sérieuses. Il aimait

à vivre dans la solitude, et passait ses journées et quelquefois

ses nuits à parcourir les âpres montagnes et les

étroites vallées de son pays. Souvent il allait s'asseoir

sur le bord des torrents ou sur les rives des lacs, et il y

restait longtemps à écouter la voix des ondes, cherchant

à démêler le sens que la nature cachait dans ces bruits.

À mesure qu'il avança en âge, son intelligence devint

plus curieuse et plus grave. Il fallut donc songer à lui

donner une instruction solide. Ses parents l'envoyèrent

étudier aux universités d'Allemagne. Il y avait à peine

un siècle que Luther était mort, et son souvenir et sa

parole vivaient encore dans l'enthousiasme de ses disciples.

La nouvelle loi affermissait les conquêtes qu'elle

avait faites, et semblait s'épanouir dans son triomphe.

C'était, parmi les réformés, la même ardeur qu'aux

premiers jours, seulement plus éclairée et plus mesurée.

Le prosélytisme y régnait encore dans toute sa ferveur,

et faisait chaque jour de nouveaux adeptes. En entendant

prêcher une morale et expliquer des dogmes que le

luthéranisme avait pris dans le catholicisme, Samuel fut

pénétré d'admiration. Comme c'était un esprit sincère et

hardi, il compara tout de suite les doctrines qu'on lui

exposait présentement avec celles dans lesquelles on

l'avait élevé; et, éclairé par cette comparaison, il reconnut

tout d'abord l'infériorité du judaïsme. Il se dit qu'une

religion faite pour un seul peuple à l'exclusion de tous

les autres, qui ne donnait à l'intelligence ni satisfaction

dans le présent, ni certitude dans l'avenir, méconnaissait

les nobles besoins d'amour qui sont dans le coeur de

l'homme, et n'offrait pour règle de conduite qu'une justice

barbare; il se dit que cette religion ne pouvait être

celle des belles âmes et des grands esprits, et que celui-là

n'était pas le Dieu de vérité qui ne dictait qu'au bruit

du tonnerre ses changeantes volontés, et n'appelait à

l'exécution de ses étroites pensées que les esclaves d'une

terreur grossière. Toujours conséquent avec lui-même,

Samuel, qui avait dit selon sa pensée, fit ensuite selon

son dire, et, un an après son arrivée en Allemagne, il

abjura solennellement le judaïsme pour entrer dans le

sein de l'église réformée. Comme il ne savait pas faire

les choses à moitié, il voulut, autant qu'il était en lui,

dépouiller le vieil homme et se faire une vie toute nouvelle;

c'est alors qu'il changea son nom de Samuel pour

celui de Pierre. Quelque temps se passa pendant lequel

il s'affermit et s'instruisit davantage dans sa nouvelle

religion. Bientôt il en arriva au point de chercher pour

elle des objections à réfuter et des adversaires à combattre.

Comme il était audacieux et entreprenant, il

s'adressa d'abord aux plus rudes. Bossuet fut le premier

auteur catholique qu'il se mit à lire. Ce fut avec une

sorte de dédain qu'il le commença: croyant que dans la

foi qu'il venait d'embrasser résidait la vérité pure, il

méprisait toutes les attaques que l'on pouvait tenter

contre elle, et riait un peu d'avance des arguments irrésistibles

de l'Aigle de Meaux. Mais son ironique méfiance

fit bientôt place à l'étonnement, et ensuite à l'admiration.

Quand il vit avec quelle logique puissante et quelle

poésie grandiose le prélat français défendait l'église de

Rome, il se dit que la cause plaidée par un pareil avocat

en devenait au moins respectable; et, par une transition

naturelle, il arriva à penser que les grands esprits ne

pouvaient se dévouer qu'à de grandes choses. Alors il

étudia le catholicisme avec la même ardeur et la même

impartialité qu'il avait fait pour le luthéranisme, se

plaçant vis-à-vis de lui, non pas comme font d'ordinaire

les sectaires, au point de vue de la controverse et du

dénigrement, mais à celui de la recherche et de la comparaison.

Il alla en France s'éclairer auprès des docteurs

de la religion-mère, comme il avait fait en Allemagne

pour la réformée. Il vit le grand Arnauld et le second

Grégoire de Nazianze, Fénelon, et ce même Bossuet.

Guidé par ces maîtres, dont la vertu lui faisait aimer

l'intelligence, il pénétra rapidement au fond des mystères

de la morale et du dogme catholiques. Il y retrouva tout

ce qui faisait pour lui la grandeur et la beauté du protestantisme,

le dogme de l'unité et de l'éternité de Dieu

que les deux religions avaient emprunté au judaïsme, et

ceux qui semblent en découler naturellement et que pourtant

celui-ci n'avait pas reconnus, l'immortalité de l'âme,

le libre arbitre dans cette vie, et dans l'autre la récompense

pour les bons et la punition pour les méchants.

Il y retrouva, plus pure peut-être et plus élevée encore,

cette morale sublime qui prêche aux hommes l'égalité

entre eux, la fraternité, l'amour, la charité, le dévoûment

à autrui, le renoncement à soi-même. Le catholicisme

lui paraissait avoir en outre l'avantage d'une formule

plus vaste et d'une unité vigoureuse qui manquait

au luthéranisme. Celui-ci avait, il est vrai, en retour,

conquis la liberté d'examen, qui est aussi un besoin de

la nature humaine, et proclamé l'autorité de la raison

individuelle; mais il avait, par cela même, renoncé au

principe de l'infaillibilité, qui est la base nécessaire et

la condition vitale de toute religion révélée, puisqu'on

ne peut faire vivre une chose qu'en vertu des lois qui

ont présidé à sa naissance, et qu'on ne peut, par conséquent,

confirmer et continuer une révélation que par

une autre. Or, l'infaillibilité n'est autre chose que la révélation

continuée par Dieu même ou le Verbe dans la

personne de ses vicaires. Le luthéranisme, qui prétendait

partager l'origine du catholicisme et s'appuyer à la

même révélation, avait, en brisant la chaîne traditionnelle

qui rattachait le christianisme tout entier à cette

même révélation, sapé de ses propres mains les fondements

de son édifice. En livrant à la libre discussion la

continuation de la religion révélée, il avait par là même

livré aussi son commencement, et attenté ainsi lui-même

à l'inviolabilité de cette origine qu'il partageait

avec la secte rivale. Comme l'esprit d'Hébronius se trouvait

en ce moment plus porté vers la foi que vers la

critique, et qu'il avait bien moins besoin de discussion

que de conviction, il se trouva naturellement porté à

préférer la certitude et l'autorité du catholicisme à la

liberté et à l'incertitude du protestantisme. Ce sentiment

se fortifiait encore à l'aspect du caractère sacré d'antiquité

que le temps avait imprimé au front de la religion-mère.

Puis la pompe et l'éclat dont s'entourait le culte

romain semblaient à cet esprit poétique l'expression

harmonieuse et nécessaire d'une religion révélée par le

Dieu de la gloire et de la toute-puissance. Enfin, après

de mûres réflexions, il se reconnut sincèrement et entièrement

convaincu, et reçut de nouveau le baptême de

mains de Bossuet. Il ajouta sur les fonts le nom de Spiridion

à celui de Pierre, en mémoire de ce qu'il avait

été deux fois éclairé par l'esprit. Résolu dès lors à consacrer

sa vie tout entière à l'adoration du nouveau Dieu

qui l'avait appelé à lui et à l'approfondissement de sa

doctrine, il passa en Italie, et y fit bâtir, à l'aide de la

grande fortune que lui avait laissée un de ses oncles,

catholique comme lui, le couvent où nous sommes.

Fidèle à l'esprit de la loi qui avait créé les communautés

religieuses, il y rassembla autour de lui les moines les

mieux famés par leur intelligence et leur vertu, pour se

livrer avec eux à la recherche de toutes les vérités, et

travailler à l'agrandissement et à la corroboration de la

foi par la science. Son entreprise parut d'abord réussir.

Stimulés par son exemple, ses compagnons se livrèrent

pendant quelques années avec ardeur à l'étude, à la

prière et à la méditation. Ils s'étaient placés sous la protection

de saint Benoît, et avaient adopté les règles de

son ordre. Quand le moment fut venu pour eux de se

donner un chef spirituel, ils portèrent unanimement sur

Hébronius leur choix, qui fut ratifié par le pape. Le

nouveau Prieur, un instant heureux de la confiance des

frères qu'il s'était choisis, se remit à ses travaux avec

plus d'ardeur et d'espérance que jamais. Mais son illusion

ne fut pas de longue durée. Il ne fut pas longtemps

à reconnaître qu'il s'était cruellement trompé sur le

compte des hommes qu'il avait appelés à partager son

entreprise. Comme il les avait pris parmi les plus pauvres

religieux de l'Italie, il n'eut pas de peine à en

obtenir du zèle et du soin pendant les premières années.

Accoutumés qu'ils étaient à une vie dure et active, ils

avaient facilement adopté le genre d'existence qu'il leur

avait donné, et s'étaient conformés volontiers à ses désirs.

Mais, à mesure qu'ils s'habituèrent à l'opulence,

ils devinrent moins laborieux, et se laissèrent peu à peu

aller aux défauts et aux vices dont ils avaient vu autrefois

l'exemple chez leurs confrères plus riches, et dont

peut-ètre ils avaient conservé en eux-mêmes le germe.

La frugalité fit place à l'intempérance, l'activité à la

paresse, la chanté à l'égoïsme; le jour n'eut plus de

prières, la nuit plus de veilles; la médisance et la gourmandise

trônèrent dans le couvent comme deux reines

impures; l'ignorance et la grossièreté y pénétrèrent à leur

suite, et firent du temple destiné aux vertus austères et

aux nobles travaux un réceptacle de honteux plaisirs et

de lâches oisivetés.

Spiridion · 第 4 / 19 段