--Mon père, mon maître bien-aimé, lui dis-je, je ne

sais quelles désolantes visions troublent votre sommeil

et le mien. Je ne sais quel fantôme est entré ici cette

nuit pour nous tenter et nous menacer; mais que ce soit

un ministre du Dieu vivant qui vient nous inspirer une

terreur salutaire, ou que ce soit un esprit de ténèbres

qui vient pour nous damner en nous faisant désespérer

de la bonté de Dieu, faites cesser ces choses surnaturelles

en rentrant dans le giron de la sainte Église. Exorcisez

les démons qui vous assiègent, ou rendez-vous favorables

les anges qui vous visitent en recevant les sacrements,

et en me permettant de vous dire les prières de notre

sainte liturgie...

--Laisse-moi, laisse-moi, mon cher Angel, dit-il en

me repoussant avec douceur, ne fatigue pas mon cerveau

par des discours puérils. Laisse-moi seul, ne trouble plus

ton sommeil et le mien par de vaines frayeurs. Tout ceci

est un rêve, et je me sens tout à fait bien maintenant;

les larmes m'ont soulagé, les larmes sont une pluie bienfaisante

après l'orage. Que rien de ce que je puis dire

dans mon sommeil ne t'étonne. Aux approches de la mort,

l'âme, dans ses efforts pour briser les liens de la matière,

tombe dans d'étranges détresses; mais l'Esprit la relève

et l'assiste, dit-on, au moment solennel.»

Dans la matinée, je reçus ordre de me rendre auprès

du Prieur. Je descendis à sa chambre; on me dit qu'il

était occupé et que j'eusse à l'attendre dans la salle du

chapitre, qui y était contiguë. J'entrai dans cette salle

et j'en fis le tour; c'était la seconde fois, je crois, que

j'y pénétrais, et je n'avais jamais eu le loisir d'en contempler

l'architecture, qui était grande et sévère. Au

reste, je n'y pouvais faire en cet instant même qu'une

médiocre attention; j'étais accablé des émotions de la

nuit, troublé et épouvanté dans ma conscience, affligé,

par-dessus tout, des douleurs physiques et morales de

mon cher maître. En outre, l'entretien auquel m'appelait

le Prieur ne laissait pas de m'inquiéter; car j'avais

singulièrement négligé mes devoirs religieux depuis que

j'étais le disciple d'Alexis, et je m'en faisais de sérieux

reproches.

Cependant, tout en promenant mes regards mélancoliques

autour de moi pour me distraire de ces tristesses

et me fortifier contre ces appréhensions, je fus frappé

de la belle ordonnance de cette antique salle, cintrée

avec une force et une hardiesse inconnues de nos modernes

architectes. Des pendentifs accolés à la muraille

donnaient naissance aux rinceaux de pierre qui s'entrecroisaient

en arceaux à la voûte, et au-dessous de chacun

de ces pendentifs était suspendu le portrait d'un

dignitaire ou d'un personnage illustre de l'ordre. C'étaient

tous de beaux tableaux, richement encadrés, et cette

longue galerie de graves personnages vêtus de noir avait

quelque chose d'imposant et de funéraire. On était aux

derniers beaux jours de l'automne. Le soleil, entrant par

les hautes croisées, projetait de grands rayons d'or pâle

sur les traits austères de ces morts respectables, et donnait

un reste d'éclat aux dorures massives des cadres

noircis par le temps. Un silence profond régnait dans les

cours et dans les jardins; les voûtes me renvoyaient

l'écho de mes pas.

Tout d'un coup il me sembla entendre d'autres pas

derrière les miens, et ces pas avaient quelque chose de

si ferme et de si solennel que je crus que c'était le

Prieur. Je me retournai pour le saluer; mais je ne vis

personne et je pensai m'être trompé. Je recommençai à

marcher, et j'entendis ces pas une seconde fois, et une

troisième, quoique je fusse absolument seul dans la salle.

Alors les terreurs qui m'avaient déjà assailli recommencèrent,

je songeai à m'enfuir; mais forcé d'attendre le

Prieur, j'essayai de surmonter ma faiblesse et d'attribuer

ces rêveries à l'accablement de mon corps et de mon

esprit. Pour y échapper, je m'assis sur un banc, vis-à-vis

du tableau qui occupait le milieu parmi tous les

autres. Il représentait notre patron, le grand saint Benoît.

J'espérais que la contemplation de cette belle peinture

chasserait les visions dont j'étais obsédé, lorsqu'il

me sembla reconnaître, dans la tête pâle et douloureusement

extatique du saint, les traits de l'inconnu que

j'avais rencontré un matin au seuil de l'église. Je me

levai, je me rassis, je m'approchai, je me reculai, et plus

je regardai, plus je me convainquis que c'étaient les

mêmes traits et la même expression; seulement la chevelure

du saint était rejetée en désordre derrière sa tête,

son front était un peu dégarni, et ses traits annonçaient

un âge plus mûr. Le costume ne consistait qu'en une

robe noire qui laissait voir ses pieds nus. La découverte

de cette ressemblance me causa un transport de joie.

J'eus un instant l'orgueil de croire que notre saint patron

m'était apparu, et que son esprit veillait sur moi. En

même temps je songeai avec bonheur que le père Alexis

était dans la bonne voie, et qu'il était un saint lui-même,

puisque le bienheureux était en commerce avec lui, et

venait l'assister tantôt de salutaires reproches, et tantôt,

sans doute, de tendres encouragements.

Je m'avançai pour m'agenouiller devant cette image

sacrée; mais il me sembla encore qu'on me suivait pas

à pas, et je me retournai encore sans voir personne. En

ce moment mes yeux se portèrent sur le tableau qui

faisait face à celui de saint Benoît; et quelle fut ma surprise

en retrouvant les mêmes traits avec une expression

douce et grave, et la belle chevelure ondoyante que

j'avais cru voir en réalité! Ce personnage était bien plus

identique que l'autre avec ma vision. Il était debout et

dans l'attitude où il m'était apparu. Il portait exactement

le même costume, le même manteau, la même ceinture,

les mêmes bottines. Ses grands yeux bleus, un peu enfoncés

sous l'arcade régulière de ses sourcils, s'abaissaient

doucement avec une expression méditative et pénétrante.

La peinture était si belle qu'elle me sembla

être sortie du même pinceau que le saint Benoît, et le

personnage était si beau lui-même que toutes mes méfiances

à cet égard firent place à une joie extrême de le

revoir, ne fût-ce qu'en effigie. Il était représenté un livre

à la main, et beaucoup de livres étaient épars à ses pieds.

Il paraissait fouler ceux-là avec indifférence et mépris,

tandis qu'il élevait l'autre dans la main, et semblait dire

ce qui était écrit en effet sur la couverture de ce livre:

_Hic est veritas_!

Comme je le contemplais avec ravissement, me disant

que ce ne pouvait être qu'un homme vénérable, puisque

son image décorait cette salle, la porte du fond s'ouvrit,

et le père trésorier, qui était un bonhomme assez volontiers

bavard, vint causer avec moi en attendant l'arrivée

du Prieur.

«Vous me paraissez charmé de la vue de ces tableaux,

me dit-il. Notre saint Benoît est un superbe morceau, à

ce qu'on assure. Quelques auteurs l'ont pris pour un

Van Dyck; mais Van Dyck était mort quand cette toile a

été peinte. C'est l'ouvrage d'un de ses élèves, qui continuait

admirablement sa manière. Il n'y a pas à se tromper

sur les dates; car lorsque Pierre Hébronius vint ici,

vers l'an 1690, Van Dyck n'était plus; et, comme vous

avez dû le remarquer, c'est la tête de Pierre Hébronius,

alors âgé d'un peu plus de trente ans, qui a servi de modèle

au peintre de saint Benoît.

--Et qui donc était ce Pierre Hébronius? demandai-je.

--Eh! mais, reprit le moine en me montrant le portrait

de mon ami inconnu, c'est celui que l'on connaît ici

sous le nom de l'abbé Spiridion, le vénérable fondateur

de notre communauté. C'était, comme vous voyez, un

des plus beaux hommes de son temps, et le peintre ne

pouvait pas trouver une plus belle tête de saint.

--Et il est mort? m'écriai-je, sans songer à ce que je

disais.

--Vers l'an 1698, répondit le trésorier, il y a près

d'un siècle. Vous voyez que le peintre l'a représenté

tenant en main un livre et en foulant plusieurs autres

sous les pieds. Celui qu'il tient est, dit-on, le quatrième

écrit de Bossuet contre les protestants, les autres sont

les livres exécrables de Luther et de ses adeptes. Cette

action faisait allusion à la conversion récente de Pierre

Hébronius, et marquait son passage à la vraie foi, qu'il

a servie avec éclat depuis en embrassant la vie religieuse

et en consacrant ses biens à l'édification de cette sainte

maison.

--J'ai ouï dire en effet, repris-je, que ce fondateur

fut un homme de grand mérite, qu'il vécut et mourut en

odeur de sainteté.»

Le trésorier secoua la tête en souriant.

«Il est facile de bien vivre, dit-il; plus facile que de

bien mourir! Il n'est pas bon de tant cultiver la science

dans le cloître. L'esprit s'exalte, l'orgueil s'empare souvent

des meilleures têtes, et l'ennui fait aussi qu'on se

lasse de croire toujours aux mêmes vérités. On veut en

découvrir de nouvelles; on s'égare. Le démon fait son

profit de cela et vous suscite parfois, sous les formes

d'une belle philosophie et sous les apparences d'une céleste

inspiration, de monstrueuses erreurs, bien malaisées

à abjurer quand l'heure de rendre compte vous surprend.

J'ai ouï dire tout bas, par des gens bien informés, que

l'abbé Spiridion, sur la fin de sa carrière, quoique menant

une vie austère et sainte, ayant lu beaucoup de

mauvais livres, sous prétexte de les réfuter à loisir, s'était

laissé infecter peu à peu, et à son insu, par le poison de

l'erreur. Il conserva toujours l'extérieur d'un bon religieux;

mais il parait que secrètement il était tombé dans

des hérésies plus monstrueuses encore que celles de sa

jeunesse. Les livres abominables du juif Spinosa et les

infernales doctrines des philosophes de cette école

l'avaient rendu panthéiste, c'est-à-dire athée. Mon cher

fils, oh! que l'amour de la science, et qui n'est qu'une

vaine curiosité, ne vous entraîne jamais à de telles chutes!

On prétend que, dans ses dernières années, Hébronius

avait écrit des abominations sans nombre. Heureusement

il se repentit à son lit de mort, et les brûla de sa

propre main, afin que le poison n'infectât pas, par la

suite, les esprits simples qui les liraient. Il est mort en

paix avec le Seigneur, en apparence; mais ceux qui

n'avaient vu que sa vie extérieure, et qui le regardaient

comme un saint, furent étonnés de ce qu'il ne fît point

de miracles pour eux sur son tombeau. Les esprits droits

qui avaient appris à le mieux juger, s'abstinrent toujours

de dire leurs craintes sur son sort dans l'autre vie. Quelques-uns

pensèrent même qu'il avait été jusqu'à se livrer

à des pratiques de sorcellerie, et que le diable paru

auprès de lui lorsqu'il expira. Mais ce sont des choses

dont il est impossible de s'assurer pleinement, et dont il

est imprudent, dangereux peut-être, de parler. Paix soit

donc à sa mémoire! Son portrait est resté ici pour marquer

que Dieu peut bien lui avoir tout pardonné en

considération de ses grandes aumônes et de la fondation

de ce monastère.»

Nous fûmes interrompus par l'arrivée du Prieur. Le

trésorier s'inclina jusque terre, les bras croisés sur la

poitrine, et nous laissa ensemble.

Alors le Prieur, me toisant de la tête aux pieds et me

parlant avec sécheresse, me demanda compte des longues

veilles du père Alexis et du bruit de voix qu'on entendait

partir chaque nuit de sa cellule. J'essayai d'expliquer ces

faits par l'état de maladie de mon maître; mais le Prieur

me dit qu'une personne digne de foi, en allant avant le

jour remonter l'horloge de l'église, avait entendu dans

nos cellules un grand bruit de voix, des menaces, des

cris et des imprécations.

«J'espère, ajouta le Prieur, que vous me répondrez

avec sincérité et simplicité; car il y a grâce pour toutes

les fautes quand le coupable se confesse et se repent;

mais, si vous n'éclaircissez pas mes doutes d'une manière

satisfaisante, les plus rudes châtiments vous y

contraindront.

--Mon révérend père, répondis-je, je ne sais quels

soupçons peuvent peser sur moi en de telles circonstances.

Il est vrai que le père Alexis a parlé à voix

haute toute la nuit et avec assez de véhémence; car il

avait le délire. Quant à moi, j'ai pleuré, tant sa souffrance

me faisait de peine; et, dans les instants où il

revenait à lui-même, il murmurait à Dieu de ferventes

prières. J'unissais ma voix à la sienne et mon coeur au

sien.

--Cette explication ne manque pas d'habileté, reprit

le Prieur d'un ton méprisant; mais comment expliquerez-vous

la grande lueur qui tout d'un coup a éclairé vos cellules

et le dôme entier, et la flamme qui est sortie par le

faîte et qui s'est répandue dans les airs, accompagnée

d'une horrible odeur de soufre?

--Je ne comprendrais pas, mon révérend père, répondis-je,

qu'il y eût plus de mal à me servir de phosphore

et de soufre pour allumer une lampe qu'il n'y en

a, selon moi, à veiller un malade pendant la nuit et à

prier auprès de son lit. Il est possible que je me sois

servi imprudemment de cette composition, et que, dans

mon empressement, j'aie laissé ouvert le flacon, dont

l'odeur désagréable a pu se répandre dans la maison;

mais j'ose affirmer que cette odeur n'a rien de dangereux,

et qu'en aucun cas le phosphore ne pourrait causer un

incendie. Je supplie donc Votre Révérence de me pardonner

si j'ai manqué de prudence, et de n'en imputer

la faute qu'à moi seul.»

Le Prieur fixa longtemps sur moi un regard inquisiteur,

comme s'il eût voulu voir jusqu'où irait mon

impudence; puis, levant les yeux au ciel dans un transport

d'indignation, il sortit sans me dire une seule

parole.

Resté seul et frappé d'épouvante, non à cause de moi,

mais à cause de l'orage que je voyais s'amasser sur la

tête d'Alexis, je regardai involontairement le portrait

d'Hébronius, et je joignis les mains, emporté par un

mouvement irrésistible de confiance et d'espoir. Le soleil

frappait en cet instant le visage du fondateur, et il me

sembla voir sa tête se détacher du fond, puis sa main et

tout son corps quitter le cadre et se pencher en avant.

Le mouvement fit ondoyer légèrement la chevelure, les

yeux s'animèrent et attachèrent sur moi un regard vivant.

Alors je fus pris d'une palpitation si violente que mon

sang bourdonna dans mes oreilles, ma vue se troubla;

et, sentant défaillir mon courage, je m'éloignai précipitamment.

Je me retirai fort triste et fort inquiet. Soit que la

haine et la calomnie eussent envenimé des faits qui restaient

pour moi à l'état de problème, soit que je fusse,

ainsi que le père Alexis, en butte aux attaques du malin

esprit, et qu'il se fût passé aux yeux d'un témoin véridique

quelque chose de plus que ce que j'avais aperçu,

je prévoyais que mon infortuné maître allait être accablé

de persécutions, et que ses derniers instants, déjà si

douloureux, seraient abreuvés d'amertume. J'eusse voulu

lui cacher ce qui venait de se passer entre le Prieur et

moi; mais le seul moyen de détourner les châtiments

qu'on lui préparait sans doute, c'était de l'engager à se

réconcilier avec l'esprit de l'Église.

Il écouta mon récit et mes supplications avec indifférence,

et quand j'eus fini de parler:

«Sois en paix, me dit-il; l'Esprit est avec nous, et

rien ne nous arrivera de la part des hommes de chair.

L'Esprit est rude, il est sévère, il est irrité; mais il est

pour nous. Et quand même nous serions livrés aux châtiments,

quand même on plongerait ton corps délicat et

mon vieux corps agonisant dans les humides ténèbres

d'un cachot, l'Esprit monterait vers nous des entrailles

de la terre, comme il descend sur nous à cette heure

des rayons d'or du soleil. Ne crains pas, mon fils; là

où est l'Esprit, là aussi sont la lumière, la chaleur et la

vie.»

Je voulus lui parler encore; il me fit signe avec douceur

de ne pas le troubler; et, s'asseyant dans son fauteuil,

il tomba dans une contemplation intérieure durant

laquelle son front chauve et ses yeux abaissés vers la

terre offrirent l'image de la plus auguste sérénité. Il y

avait en lui, à coup sur, une vertu inconnue qui subjuguait

toutes mes répugnances et dominait toutes mes

craintes. Je l'aimais plus qu'un fils n'a jamais aimé son

père. Ses maux étaient les miens, et, s'il eût été damné,

malgré mon sincère désir de plaire à Dieu, j'eusse voulu

partager cette damnation. Jusque-là j'avais été rongé de

scrupules; mais désormais le sentiment de son danger

donnait tant de force à ma tendresse que je ne connaissais

plus l'incertitude. Mon choix était fait entre la voix de

ma conscience et le cri de son angoisse; ma sollicitude

prenait un caractère tout humain, je l'avoue. S'il ne peut

être sauvé dans l'autre vie, me disais-je, qu'il achève du

moins paisiblement celle-ci; et, si je dois être à jamais

châtié de ce voeu, la volonté de Dieu soit faite!...

Le soir, comme il s'assoupissait doucement et que

j'achevais ma prière à côté de son lit, la porte s'ouvrit

brusquement, et une figure épouvantable vint se placer

en face de moi. Je demeurai terrifié au point de ne

pouvoir articuler un son ni faire un mouvement. Mes

cheveux se dressaient sur ma tête et mes yeux restaient

attachés sur cette horrible apparition comme ceux de

l'oiseau fasciné par un serpent. Mon maître ne s'éveillait

point, et l'odieuse chose était immobile au pied de son

lit. Je fermai les yeux pour ne plus la voir et pour chercher

ma raison et ma force au fond de moi-même. Je

rouvris les yeux, elle était toujours là. Alors je fis un

grand effort pour crier; et, un râlement sourd sortant de

ma poitrine, mon maître s'éveilla. Il vit cela devant lui,

et, au lieu de témoigner de l'horreur ou de l'effroi, il dit

seulement du ton d'un homme un peu étonné:

«Ah! ah!

--Me voici, car tu m'as appelé, dit le fantôme.

--Mon maître haussa les épaules, et se tournant vers

moi:

--Tu as peur? me dit-il; tu prends cela pour un

esprit, pour le diable, n'est-ce pas? Non, non; les esprits

ne revêtent pas cette forme, et, s'il en était d'aussi sottement

laids, ils n'auraient pas le pouvoir de se montrer

aux hommes. La raison humaine est sous la garde de

l'esprit de sagesse. Ceci n'est point une vision, ajouta-t-il

en se levant et en s'approchant du fantôme; ceci est un

homme de chair et d'os. Allons, ôtez ce masque, dit-il

en saisissant le spectre à la gorge, et ne pensez pas que

cette crapuleuse mascarade puisse m'épouvanter.»

Alors, secouant ce fantôme avec une main de fer, il le

fit tomber sur les genoux; et, Alexis lui arrachant son

masque, je reconnus le frère convers qui m'avait chassé

de l'église, et qui avait nom Dominique.

«Prends la lampe! me dit Alexis d'une voix forte et

l'oeil étincelant d'une joie ironique. Marche devant moi;

il faut que j'aie raison de cette abomination. Allons, dépêche-toi!

obéis! as-tu moins de force et de courage

qu'un lièvre!»

J'étais encore si bouleversé que ma main tremblait et

ne pouvait soutenir la lampe.

«Ouvre la porte,» me dit mon maître d'un ton impérieux.

J'obéis; mais, en le voyant traîner, comme un haillon

sur le pavé, le misérable Dominique, je fus saisi d'horreur;

car le père Alexis avait, dans l'indignation, des

instants de violence effrénée, et je crus qu'il allait précipiter

le prétendu démon par-dessus la rampe du

dôme.

«Grâce! grâce! mon père, lui dis-je en me mettant

devant lui. Ne souillez pas vos mains de sang.»

Le père Alexis haussa les épaules et dit:

«Tu es insensé! Puisque tu ne veux pas marcher

devant, suis-moi!»

Et, traînant toujours le convers, qui était pourtant un

homme robuste, mais qui semblait terrassé par une force

surhumaine, il descendit rapidement l'escalier. Alors je

repris courage et le suivis. Au bruit que nous faisions,

plusieurs personnes, qui attendaient sans doute au bas

de l'escalier le résultat des aveux que le faux démon

prétendait arracher à mon maître, se montrèrent; mais,

en voyant une scène si différente de ce qu'elles attendaient,

elles s'enveloppèrent dans leurs capuchons et

s'enfuirent dans les ténèbres. Nous eûmes le temps de

remarquer à leurs robes que c'étaient des frères convers

et des novices. Aucun des pères ne s'était compromis

dans cette farce sacrilège, dirigée cependant, comme

nous le sûmes depuis, par des ordres supérieurs.

Alexis marchait toujours à grands pas, traînant son

prisonnier. De temps en temps celui-ci faisait des efforts

pour se dégager de sa main formidable; mais le père,

s'arrêtant, lui imprimait un mouvement de strangulation,

et le faisait rouler sur les degrés. Les ongles d'Alexis

étaient imprégnés de sang, et les yeux du Dominique

sortaient de leurs orbites. Je les suivais toujours, et ainsi

nous arrivâmes au bas du grand escalier qui donnait sur

le cloître. Là était suspendue la grosse cloche que l'on

ne sonnait qu'à l'agonie des religieux, et que l'on appelait

l'_articulo mortis_. Tenant toujours d'une main son

démon terrassé, Alexis se mit à sonner de l'autre avec une

telle vigueur que tout le monastère en fut ébranlé. Bientôt

nous entendîmes ouvrir précipitamment les portes

des cellules, et tous les escaliers se remplirent de bruit.

Les moines, les novices, les serviteurs, toute la maison

accourait, et bientôt le cloître fut plein de monde. Toutes

ces figures effarées et en désordre, éclairées seulement

par la lueur tremblante de ma lampe, offraient l'aspect

des habitants de la vallée de Josaphat s'éveillant du sommeil

de la mort au son de la trompette du jugement. Le

père sonnait toujours, et en vain on l'accablait de questions,

en vain on voulait arracher de ses mains le malheureux

Dominique: il était animé d'une force surnaturelle;

il faisait face à cette foule, et la dominant du bruit

de son tocsin et de sa voix de tonnerre:

«Il me manque quelqu'un, disait-il; quand il sera

ici, je parlerai, je me soumettrai, mais je ne cesserai de

sonner qu'il ne soit descendu comme les autres.»

Enfin le Prieur parut le dernier, et le père Alexis

cessa d'agiter la cloche. Il était si fort et si beau en cet

instant, debout, les yeux étincelants, l'air victorieux, et

tenant sous ses pieds cette figure de monstre, qu'on l'eût

pris pour l'archange Michel terrassant le démon. Tout le

monde le regardait immobile; pas un souffle ne s'entendait

sous la profonde voûte du cloître. Alors le vieillard,

élevant la voix au milieu de ce silence funèbre, dit en

s'adressant au Prieur:

«Mon père, voyez ce qui se passe! Pendant que

j'agonise sur mon lit, des hommes de cette sainte maison,

et qui s'appellent mes frères, viennent assiéger mon

dernier soupir d'une lâche curiosité et d'une supercherie

infâme. Ils envoient dans ma cellule celui-ci, ce Dominique!

(Et en disant cela il élevait assez haut la tête du

convers pour que toute l'assemblée fût bien à même de

le reconnaître.) Ils l'envoient, affublé d'un déguisement

hideux, se placer à mon chevet et crier à mon oreille

d'une voix furieuse pour me réveiller en sursaut de mon

sommeil, de mon dernier sommeil peut-être! Qu'espéraient-ils?

m'épouvanter, glacer par une apparition terrifiante

mon esprit qu'ils supposaient abattu, et arracher

à mon délire de honteuses paroles et d'horribles secrets?

Quelle est cette nouvelle et incroyable persécution, mon

père, et depuis quand n'est-il plus permis au pêcheur

de passer dans le silence et dans ta paix son heure

suprême? S'ils eussent eu affaire à un faible d'esprit, et

qu'ils m'eussent tué par cette vision infernale sans me

laisser le temps de me reconnaître et d'invoquer le Seigneur,

sur qui, dites-moi, aurait dû tomber le poids de

ma damnation? Ô vous tous, hommes de bonne volonté

qui vous trouvez ici, ce n'est pas pour moi que je parle,

pour moi qui vais mourir; c'est pour vous qui survivez,

c'est pour que vous puissiez boire tranquillement le calice

de votre mort, que je vous dis de demander tous avec

moi justice à notre père spirituel qui est devant nous, et

au besoin à l'autre qui est au-dessus de nous. Justice

donc, mon père! j'attends: faites justice!

Et les hommes de bonne volonté qui étaient là crièrent

tous ensemble: «Justice! justice!» et les échos

émus du cloître répétèrent: «Justice!»

Le Prieur assistait à cette scène avec un visage impassible.

Seulement il me sembla plus pâle qu'à l'ordinaire.

Il resta quelques instants sans répondre, le sourcil

légèrement contracté. Enfin il éleva la voix, et dit:

«Mon fils Alexis, pardonne à cet homme.

--Oui, je lui pardonne à condition que vous le punirez,

mon père, répondit Alexis.

--Mon fils Alexis, reprit le Prieur, sont-ce là les

sentiments d'un homme qui se dit prêt à paraître devant

le tribunal de Dieu? Je vous prie de pardonner à cet

homme, et de retirer votre main de dessus lui.»

Spiridion · 第 3 / 19 段