«Hébronius, endormi dans sa confiance et perdu dans

ses profondes spéculations, ne s'apercevait pas du ravage

que faisaient autour de lui les misérables instincts

de la matière. Quand il ouvrit les yeux, il était déjà

trop tard: n'ayant pas vu la transition par laquelle toutes

ces âmes vulgaires étaient allées du bien au mal; trop

éloigné d'elles par la grandeur de sa nature pour pouvoir

comprendre leurs faiblesses, il se prit pour elles

d'un immense dédain; et, au lieu de se baisser vers les

pécheurs avec indulgence et de chercher à les ramener à

leur vertu première, il s'en détourna avec dégoût, et

dressa vers le ciel sa tête désormais solitaire. Mais,

comme l'aigle blessé qui monte au soleil avec le venin

d'un reptile dans l'aile, il ne put, dans la hauteur de

son isolement, se débarrasser des révoltantes images

qui avaient surpris ses yeux. L'idée de la corruption et

de la bassesse vint se mêler à toutes ses méditations

théologiques, et s'attacher, comme une lèpre honteuse,

à l'idée de la religion. Il ne put bientôt plus séparer,

malgré sa puissance d'abstraction, le catholicisme des

catholiques. Cela l'amena, sans qu'il s'en aperçût, à le

considérer sous ses côtés les plus faibles, comme il

l'avait jadis considéré sous les plus forts, et à en

rechercher, malgré lui, les possibilités mauvaises. Avec

le génie investigateur et la puissante faculté d'analyse

dont il était doué, il ne fut pas longtemps à les trouver;

mais, comme ces magiciens téméraires qui évoquaient

des spectres et tremblaient à leur apparition, il s'épouvanta

lui-même de ses découvertes. Il n'avait plus cette

fougue de la première jeunesse qui le poussait toujours

en avant; et il se disait que, cette troisième religion une

fois détruite, il n'en aurait plus aucune sous laquelle il

pût s'abriter. Il s'efforça donc de raffermir sa foi, qui

commençait à chanceler, et pour cela il se mit à relire

les plus beaux écrits des défenseurs contemporains de

l'Église. Il revint naturellement à Bossuet; mais il était

déjà à un autre point de vue, et ce qui lui avait autrefois

paru concluant et sans réplique lui semblait maintenant

controversable ou niable en bien des points. Les

arguments du docteur catholique lui rappelèrent les objections

des protestants; et la liberté d'examen, qu'il

avait autrefois dédaignée, rentra victorieusement dans

son intelligence. Obligé de lutter individuellement contre

la doctrine infaillible, il cessa de nier l'autorité de la

raison individuelle. Bientôt, même, il en fit un usage

plus audacieux que tous ceux qui l'avaient proclamée.

Il avait hésité au début; mais, une fois son élan pris, il

ne s'arrêta plus. Il remonta de conséquence en conséquence

jusqu'à la révélation elle-même, l'attaqua avec

la même logique que le reste, et força de redescendre

sur la terre cette religion qui voulait cacher sa tête dans

les cieux. Lorsqu'il eut livré à la foi cette bataille décisive,

il continua presque forcément sa marche et poursuivit

sa victoire; victoire funeste, qui lui coûta bien des

larmes et bien des insomnies. Après avoir dépouillé de

sa divinité le père du christianisme, il ne craignit pas

de demander compte à lui et à ses successeurs de

l'oeuvre humaine qu'ils avaient accomplie. Le compte fut

sévère. Hébronius alla au fond de toutes les choses. Il

trouva beaucoup de mal mêlé à beaucoup de bien, et de

grandes erreurs à de grandes vérités. Le grand champ

catholique avait porté autant d'ivraie, peut-être, que

de pur froment. Dans la nature d'esprit d'Hébronius,

l'idée d'un Dieu pur esprit, tirant de lui-même un monde

matériel et pouvant le faire rentrer en lui par un anéantissement

pareil à sa création, lui semblait être le produit

d'une imagination malade, pressée d'enfanter une

théologie quelconque; et voici ce qu'il se disait

souvent:--Organisé comme il l'est, l'homme, qui ne doit pourtant

juger et croire que d'après ses perceptions, peut-il

concevoir qu'on fasse de rien quelque chose, et de quelque

chose rien? Et sur cette base, quel édifice se trouve

bâti? Que vient faire l'homme sur ce monde matériel

que le pur esprit a tiré de lui-même? Il a été tiré et

formé de la matière, puis placé dessus par le Dieu qui

connaît l'avenir, pour être soumis à des épreuves que ce

Dieu dispose à son gré et dont il sait d'avance l'issue,

pour lutter, en un mot, contre un danger auquel il doit

nécessairement succomber, et expier ensuite une faute

qu'il n'a pu s'empêcher de commettre.

«Cette pensée des hommes appelés, sans leur consentement,

à une vie de périls et d'angoisses, suivie

pour la plupart de souffrances éternelles et inévitables,

arrachait à l'âme droite d'Hébronius des cris de douleur

et d'indignation.--Oui, s'écriait-il, oui, chrétiens,

vous êtes bien les descendants de ces Juifs implacables

qui, dans les villes conquises, massacraient jusqu'aux

enfants des femmes et aux petits des brebis; et votre

Dieu est le fils agrandi de ce Jéhovah féroce qui ne parlait

jamais à ses adorateurs que de colère et de vengeance!

«Il renonça donc sans retour au christianisme; mais,

comme il n'avait plus de religion nouvelle à embrasser

à la place, et que, devenu plus prudent et plus calme,

il ne voulait pas se faire inutilement accuser encore

d'inconstance et d'apostasie, il garda toutes les pratiques

extérieures de ce culte qu'il avait intérieurement

abjuré. Mais ce n'était pas assez d'avoir quitté l'erreur;

il aurait encore fallu trouver la vérité. Hébronius avait

beau tourner les yeux autour de lui, il ne voyait rien

qui y ressemblât. Alors commença pour lui une suite de

souffrances inconnues et terribles. Placé face à face avec

le doute, cet esprit sincère et religieux s'épouvanta de

son isolement, et se prit à suer l'eau et le sang, comme

le Christ sur la montagne, à la vue de son calice. Et

comme il n'avait d'autre but et d'autre désir que la

vérité, que rien hors elle ne l'intéressait ici-bas, il

vivait absorbé dans ses douloureuses contemplations;

ses regards erraient sans cesse dans le vague qui l'entourait

comme un océan sans bornes, et il voyait l'horizon

reculer sans cesse devant lui à mesure qu'il voulait le

saisir. Perdu dans cette immense incertitude, il se sentait

pris peu à peu de vertige, et se mettait à tourbillonner

sur lui-même. Puis, fatigué de ses vaines recherches

et de ses tentatives sans espérance, il retombait

affaissé, morne et désorganisé, ne vivant plus que par

la sourde douleur qu'il ressentait sans la comprendre.

«Pourtant il conservait encore assez de force pour ne

rien laisser voir au dehors de sa misère intérieure. On

soupçonnait bien, à la pâleur de son front, à sa lente et

mélancolique démarche, à quelques larmes furtives qui

glissaient de temps en temps sur ses joues amaigries,

que son âme était fortement travaillée, mais on ne savait

par quoi. Le manteau de sa tristesse cachait à tous les

yeux le secret de sa blessure. Comme il n'avait confié à

personne la cause de son mal, personne n'aurait pu dire

s'il venait d'une incrédulité désespérée ou d'une foi trop

vive que rien sur la terre ne pouvait assouvir. Le doute,

à cet égard, n'était même guère possible. L'abbé Spiridion

accomplissait avec une si irréprochable exactitude

toutes les pratiques extérieures du culte et tous ses devoirs

visibles de parfait catholique, qu'il ne laissait ni

prise à ses ennemis ni prétexte à une sensation plausible.

Tous les moines, dont sa rigide vertu contenait les vices

et dont ses austères labeurs condamnaient la lâche paresse,

blessés à la fois dans leur égoïsme et dans leur

vanité, nourrissaient contre lui une haine implacable,

et cherchaient avidement les moyens de le perdre;

mais, ne trouvant pas dans sa conduite l'ombre d'une

faute, ils étaient forcés de ronger leur frein en silence,

et se contentaient de le voir souffrir par lui-même.

Hébronius connaissait le fond de leur pensée, et, tout

en méprisant leur impuissance, s'indignait de leur méchanceté.

Aussi, quand, par instants, il sortait de ses

préoccupations intérieures pour jeter un regard sur la

vie réelle, il leur faisait rudement porter le poids de

leur malice. Autant il était doux avec les bons, autant

il était dur avec les mauvais. Si toutes les faiblesses le

trouvaient compatissant, et toutes les souffrances sympathique,

tous les vices le trouvaient sévère, et toutes

les impostures impitoyable. Il semblait même trouver

quelque adoucissement à ses maux dans cet exercice

complet de la justice. Sa grande âme s'exaltait encore

à l'idée de faire le bien. Il n'avait plus de règle certaine

ni de loi absolue; mais une sorte de raison instinctive,

que rien ne pouvait anéantir ni détourner, le guidait

dans toutes ses actions et le conduisait au juste. Ce

fut probablement par ce côté qu'il se rattacha à la vie;

en sentant fermenter ces généreux sentiments, il se dit

que l'étincelle sacrée n'avait pas cessé de brûler en lui,

mais seulement de briller; et que Dieu veillait encore

dans son coeur, bien que caché à son intelligence par

des voiles impénétrables. Que ce fût cette idée ou une

autre qui le ranimât, toujours est-il qu'on vit peu à

peu son front s'éclaircir, et ses yeux, ternis par les

larmes, reprendre leur ancien éclat. Il se remit avec

plus d'ardeur que jamais aux travaux qu'il avait abandonnés,

et commença à mener une vie plus retirée encore

qu'auparavant. Ses ennemis se réjouirent d'abord, espérant

que c'était la maladie qui le retenait dans la solitude;

mais leur erreur ne fut pas de longue durée.

L'abbé, au lieu de s'affaiblir, reprenait chaque jour de

nouvelles forces, et semblait se retremper dans les fatigues

toujours plus grandes qu'il s'imposait. À quelque

heure de la nuit que l'on regardât à sa fenêtre, on était

sûr d'y voir de la lumière; et les curieux qui s'approchaient

de sa porte pour tâcher de connaître l'emploi

qu'il faisait de son temps, entendaient presque toujours

dans sa cellule le bruit de feuillets qui se tournaient

rapidement, ou le cri d'une plume sur le papier, souvent

des pas mesurés et tranquilles, comme ceux d'un homme

qui médite. Quelquefois même des paroles inintelligibles

arrivaient aux oreilles des espions, et des cris confus

pleins de colère ou d'enthousiasme les clouaient d'étonnement

à leur place ou les faisaient fuir d'épouvante.

Les moines, qui n'avaient rien compris à l'abattement

de l'abbé, ne comprirent rien à son exaltation. Ils se

mirent à chercher la cause de son bien-être, le but de

ses travaux, et leurs sottes cervelles n'imaginèrent rien

de mieux que la magie. La magie! comme si les grands

hommes pouvaient rapetisser leur intelligence immortelle

au métier de sorcière, et consacrer toute leur vie à souffler

dans des fourneaux pour faire apparaître aux enfants

effrayés des diables à queue de chien avec des pieds de

bouc! Mais la matière ignorante ne comprend rien à la

marche de l'esprit, et les hiboux ne connaissent pas les

chemins par où les aigles vont au soleil.

«Cependant la monacaille n'osa pas dire tout haut

son opinion, et la calomnie erra honteusement dans

l'ombre autour du maître, sans oser l'attaquer en face.

Il trouva, dans la terreur qu'inspiraient à ses imbéciles

ennemis des machinations imaginaires, une sécurité qu'il

n'aurait pas trouvée dans la vénération due à son génie

et à sa vertu. Du mystère profond qui l'entourait, ils

s'attendaient à voir sortir quelque terrible prodige,

comme d'un sombre nuage des feux dévorants. C'est

ainsi qu'il fut donné à Hébronius d'arriver tranquille à

son heure dernière. Quand il la vit approcher, il fit venir

Fulgence, pour qui il nourrissait une paternelle affection.

Il lui dit qu'il l'avait distingué de tous ses autres

compagnons, à cause de la sincérité de son coeur et de

son ardent amour du beau et du vrai, qu'il l'avait depuis

longtemps choisi pour être son héritier spirituel, et que

l'instant était venu de lui révéler sa pensée. Alors il lui

raconta l'histoire intime de sa vie. Arrivé à la dernière

période, il s'arrêta un instant, comme pour méditer,

avant de prononcer les paroles suprêmes et définitives;

puis il reprit de la sorte:

«--Mon cher enfant, je t'ai initié à toutes les luttes, à

tous les doutes, à toutes les croyances de ma vie. Je t'ai

dit tout ce que j'avais trouvé de bon et de mauvais, de

vrai et de faux dans toutes les religions que j'ai traversées.

Je t'en laisse le juge, et remets à ta conscience le

soin de décider. Si tu penses que j'aie tort, et que le

catholicisme, où tu as vécu depuis ton enfance, satisfasse

à la fois ton esprit et ton coeur, ne te laisse pas entraîner

par mon exemple, et garde ta croyance. On doit rester

là où l'on est bien. Pour aller d'une foi à une autre il faut

traverser des abîmes, et je sais trop combien la route est

pénible pour t'y pousser malgré toi. La sagesse mesure

aux plantes le terrain et le vent: à la rose elle donne la

plaine et la brise, au cèdre la montagne et l'ouragan. Il

est des esprits hardis et curieux qui veulent et cherchent

avant tout la vérité; il en est d'autres, plus timides et

plus modestes, qui ne demandent que du repos. Si tu

me ressemblais, si le premier besoin de ta nature était

de savoir, je t'ouvrirais sans hésiter ma pensée tout entière.

Je te ferais boire à la coupe de vérité que j'ai

remplie de mes larmes, au risque de t'enivrer. Mais il

n'en est pas ainsi, hélas! Tu es fait pour aimer bien

plus que pour savoir, et ton coeur est plus fort que ton

esprit. Tu es attaché au catholicisme, je le crois du

moins, par des liens de sentiment que tu ne pourrais

briser sans douleur; et, si tu le faisais, cette vérité,

pour laquelle tu aurais immolé toutes tes sympathies,

ne te paierait pas de tes sacrifices. Au lieu de t'exalter,

elle t'accablerait peut-être. C'est une nourriture trop

forte pour les poitrines délicates, et qui étouffe quand

elle ne vivifie pas. Je ne veux donc pas te révéler cette

doctrine qui fait le triomphe de ma vie et la consolation

de mon heure dernière, parce qu'elle ferait peut-être

ton deuil et ton désespoir. Que sait-on des âmes? Pourtant,

à cause même de ton amour, il est possible que

le culte du beau te mène au besoin du vrai, et l'heure

peut sonner où ton esprit sincère aura soif et faim de

l'absolu. Je ne veux pas alors que tu cries en vain vers

le ciel, et que tu répandes sur une ignorance incurable

des larmes inexaucées. Je laisse après moi une essence

de moi, la meilleure partie de mon intelligence, quelques

pages, fruit de toute ma vie de méditations et de travaux.

De toutes les oeuvres qu'ont enfantées mes longues

veilles, c'est la seule que je n'aie pas livrée aux flammes,

parce que c'était la seule complète. Là je suis tout entier;

là est la vérité. Or le sage a dit de ne pas enfouir les

trésors au fond des puits. Il faut donc que cet écrit échappe

à la brutale stupidité de ces moines. Mais comme il ne

doit passer qu'en des mains dignes de le toucher et ne

s'ouvrir qu'à des yeux capables de le comprendre, j'y

veux mettre une condition qui sera en même temps une

épreuve. Je veux l'emporter dans la tombe, afin que

celui de vous qui voudra un jour le lire ait assez de courage

pour braver de vaines terreurs en l'arrachant à la

poussière du sépulcre. Ainsi, écoute ma dernière volonté:

Dès que j'aurai fermé les yeux, place cet écrit sur ma

poitrine. Je l'ai enfermé moi-même dans un étui de parchemin,

dont la préparation particulière pourrait le garantir

de la corruption durant plusieurs siècles. Ne laisse

personne toucher à mon cadavre; c'est là un triste soin

qu'on ne se dispute guère et qu'on te laissera volontiers.

Roule toi-même le linceul autour de mes membres exténués,

et veille sur ma dépouille d'un oeil jaloux, jusqu'à

ce que je sois descendu dans le sein de la terre avec mon

trésor; car le temps n'est pas venu où tu pourrais toi-même

en profiter. Tu n'en adopterais l'esprit que sur la

foi de ma parole, et cette foi ne suffirait pas à l'épreuve

d'une lutte chaque jour renouvelée contre toi par le catholicisme.

Comme chaque génération de l'humanité,

chaque homme a ses besoins intellectuels, dont la limite

marque celle de ses investigations et de ses conquêtes.

Pour lire avec fruit ces lignes que je confie au silence de

la tombe, il faudra que ton esprit soit arrivé, comme le

mien, à la nécessité d'une transformation complète. Alors

seulement tu dépouilleras sans crainte et sans regret le

vieux vêtement, et tu revêtiras le nouveau avec la certitude

d'une bonne conscience. Quand ce jour luira pour

toi, brise sans inquiétude la pierre et le métal, ouvre

mon cercueil et plonge dans mes entrailles desséchées

une main ferme et pieuse. Ah! quand viendra cette

heure, il me semble que mon coeur éteint tressaillera

comme l'herbe glacée au retour d'un soleil de printemps,

et que du sein de ses transformations infinies mon esprit

entrera en commerce immédiat avec le tien: car l'Esprit

vit à jamais, il est l'éternel producteur et l'éternel aliment

de l'esprit; il nourrit ce qu'il engendre, et, comme

chaque destruction alimente une production nouvelle

dans l'ordre matériel, de même chaque souffle intellectuel

entretient, par une invisible communion, le souffle

éveillé par lui dans un sanctuaire nouveau de l'intelligence.

«Ce discours n'éveilla pas dans le sein de Fulgence

une ardeur plus grande que son maître ne l'avait pressenti;

Spiridion l'avait bien jugé en lui disant que

l'heure de la connaissance n'était pas sonnée pour lui.

Sans doute, des esprits plus hardis et des cerveaux plus

vastes que celui de Fulgence eussent pu être institués

dépositaires du secret de l'abbé; à cette époque il s'en

trouvait encore dans le cloître. Mais, sans doute aussi,

ces caractères ne lui offraient point une garantie suffisante

de sincérité et de désintéressement; il devait

craindre que son trésor ne devint un moyen de puissance

temporelle ou de gloire mondaine dans les mains

des ambitieux, peut-être une source d'impiété, une

cause d'athéisme, sous l'interprétation d'une âme aride

et d'une intelligence privée d'amour. Il savait que Fulgence

était, comme dit l'Écriture, _un or très-pur_, et

que si, le courage lui manquant, il venait à ne point

profiter du legs sacré, du moins il n'en ferait jamais un

usage funeste. Quand il vit avec quelle humble résignation

ce disciple bien-aimé avait écouté ses confidences, il

s'applaudit de l'avoir laissé à son libre arbitre, et lui

fit jurer seulement qu'il en mourrait point sans avoir

fait passer le legs en des mains dignes de le posséder,

Fulgence le jura.

--Mais, ô mon maître! s'écria-t-il, à quoi connaîtrai-je

ces mains pures? et si nul ne m'inspire assez de confiance

pour que je lui transmette votre héritage, du sein

de la tombe votre voix ne montera-t-elle pas vers moi

pour tancer mon aveuglement ou ma timidité? Pourrai-je,

quand la lumière sera éteinte, me diriger seul dans

les ténèbres?

--Aucune lumière ne s'éteint, répondit l'abbé, et les

ténèbres de l'entendement sont, pour un esprit généreux

et sincère, des voiles faciles à déchirer. Rien ne se perd;

la forme elle-même ne meurt pas; et, ma figure restant

gravée dans le plus intime sanctuaire de ta mémoire,

qui pourra dire que ma figure a disparu de ce monde et

que les vers ont détruit mon image? La mort rompra-t-elle

les liens de notre amitié, et ce qui est conservé

dans le coeur d'un ami a-t-il cessé d'être! L'âme a-t-elle

besoin des yeux du corps pour contempler ce qu'elle

aime, et n'est-elle pas un miroir d'où rien ne s'efface?

Va, la mer cessera de refléter l'azur des cieux avant que

l'image d'un être aimé retombe dans le néant; et l'artiste

qui fixe une ressemblance sur la toile ou sur le marbre

ne donne-t-il pas, lui aussi, une sorte d'immortalité à la

matière?

«Tels étaient les derniers entretiens de Spiridion avec

son ami. Mais ici commence pour ce dernier une série

de faits personnels sur lesquels j'appelle toute ton attention;

les voici tels qu'ils m'ont été transmis maintes fois

par lui avec la plus scrupuleuse exactitude.

«Fulgence ne pouvait s'habituer à l'idée de voir mourir

son ami et son maître. En vain les médecins lui disaient

qui l'abbé avait peu de jours à vivre, sa maladie

ayant dépassée déjà le terme où cessent les espérances et

où s'arrêtent les ressources de l'art; il ne concevait pas

que cet homme, encore si vigoureux d'esprit et de caractère,

fût à la veille de sa destruction. Jamais il ne

l'avait vu plus clair et plus éloquent dans ses paroles,

plus subtil dans ses aperçus et plus large dans ses vues.

Au seuil d'une autre vie, il avait encore de l'énergie et

de l'activité pour s'occuper des détails de la vie qu'il

allait quitter. Plein de sollicitude pour ses frères, il

donnait à chacun l'instruction qui lui convenait: aux

mauvais, la prédication ardente; aux bons, l'encouragement

paternel. Il était plus inquiet et plus touché de

la douleur de Fulgence que de ses propres souffrances

physiques, et sa tendresse pour ce jeune homme lui

faisait oublier ce qu'a de solennel et de terrible le pas

qu'il allait franchir.»

Ici le père Alexis s'interrompit en voyant mes yeux

se remplir de larmes, et ma tête se pencha sur sa main

glacée, à la pensée d'un rapprochement si intime entre

la situation qu'il me décrivait et celle où nous nous

trouvions l'un et l'autre. Il me comprit, serra ma main

avec force et continua.

«Spiridion, voyant que cette âme tendre et passionnée

dans ses attachements allait se briser avec le fil de sa

vie, essayait de lui adoucir l'horreur dont le catholicisme

environne l'idée de la mort; il lui peignait sous des couleurs

sereines et consolantes ce passage d'une existence

éphémère à une existence sans fin.

--Je ne vous plains pas de mourir, lui répondait Fulgence;

je me plains parce que vous me quittez. Je ne

suis pas inquiet de votre avenir, je sais que vous allez

passer de mes bras dans ceux d'un Dieu qui vous aime;

mais moi je vais gémir sur une terre aride et traîner une

existence délaissée parmi des êtres qui ne vous remplaceront

jamais pour moi!

--Ô mon enfant! ne parle pas ainsi, répondit l'abbé;

il y a une providence pour les hommes bons, pour les

coeurs aimants. Si elle te retire un ami dont la mission

auprès de toi est remplie, elle donnera en récompense à

ta vieillesse un ami fidèle, un fils dévoué, un disciple

confiant, qui entourera tes derniers jours des consolations

que tu me procures aujourd'hui.

--Nul ne pourra m'aimer comme je vous aime, reprenait

Fulgence, car jamais je ne serai digne d'un

amour semblable à celui que vous m'inspirez; et quand

même cela devrait arriver, je suis si jeune encore!

Imaginez ce que j'aurai à souffrir, privé de guide et

d'appui, durant les années de ma vie où vos conseils et

votre protection m'eussent été le plus nécessaires!

--Ecoute, lui dit un jour l'abbé, je veux te dire une

pensée qui a traversé plusieurs fois mon esprit sans s'y

arrêter. Nul n'est plus ennemi que moi, tu le sais, des

grossières jongleries dont les moines se servent pour

terrifier leurs adeptes; je ne suis pas davantage partisan

des extases que d'ignorants visionnaires ou de vils imposteurs

ont fait servir à leur fortune ou à la satisfaction

de leur misérable vanité; mais je crois aux apparitions

et aux songes qui ont jeté quelquefois une salutaire terreur

ou apporté une vivifiante espérance à des esprits

sincères et pieusement enthousiastes. Les miracles ne

me paraissent pas inadmissibles à la raison la plus froide

et la plus éclairée. Parmi les choses surnaturelles qui,

loin de causer de la répugnance à mon esprit, lui sont

un doux rêve et une vague croyance, j'accepterais

comme possibles les communications directes de nos sens

avec ce qui reste en nous et autour de nous des morts

que nous avons chéris. Sans croire que les cadavres

puissent briser la pierre du sépulcre et reprendre pour

quelques instants les fonctions de la vie, je m'imagine

quelquefois que les éléments de notre être ne se divisent

pas subitement, et qu'avant leur diffusion un reflet

de nous-mêmes se projette autour de nous, comme le

spectre solaire frappe encore nos regards de tout son

éclat plusieurs minutes après que l'astre s'est abaissé

derrière notre horizon. S'il faut t'avouer tout ce qui se

passe en moi à cet égard, je te confesserai qu'il était

une tradition dans ma famille que je n'ai jamais eu la

force de rejeter comme une fable. On disait que la vie

était dans le sang de mes ancêtres à un tel degré d'intensité

que leur âme éprouvait, au moment de quitter

le corps, l'effort d'une crise étrange, inconnue. Ils

voyaient alors leur propre image se détacher d'eux, et

leur apparaître quelquefois double et triple. Ma mère assurait

qu'à l'heure suprême où mon père rendit l'esprit,

il prétendait voir de chaque côté de son lit un spectre

tout semblable à lui, revêtu de l'habit qu'il portait les

jours de fête pour aller à la synagogue dont il était rabbin.

Il eût été si facile à la raison hautaine de repousser

cette légende que je ne m'en suis jamais donné la peine.

Elle plaisait à mon imagination, et j'eusse été affligé de

la condamner au néant des erreurs _jugées_. Ces discours

te causent quelque surprise, je le vois. Tu m'as vu repousser

si durement les tentatives de nos visionnaires

et railler d'une manière si impitoyable leurs hallucinations,

que tu penses peut-être qu'en cet instant mon

cerveau s'affaiblit. Je sens, au contraire, que les voiles

se dégagent, et il me semble que jamais je n'ai pénétré

avec plus de lucidité dans les perceptions inconnues

d'un nouvel ordre d'idées. À l'heure d'abdiquer l'exercice

de la raison superbe, l'homme sincère, sentant

qu'il n'a plus besoin de se défendre des terreurs de la

mort, jette son bouclier et contemple d'un oeil calme le

champ de bataille qu'il abandonne. Alors il peut voir

que, de même que l'ignorance et l'imposture, la raison

et la science ont leurs préjugés, leurs aveuglements,

leurs négations téméraires, leurs étroites obstinations.

Que dis-je? il voit que la raison et la science humaines

ne sont que des aperçus provisoires, des horizons nouvellement

découverts, au delà desquels s'ouvrent des

horizons infinis, inconnus encore, et qu'il juge insaisissables,

parce que la courte durée de sa vie et la faible

mesure de ses forces ne lui permettent pas de pousser

plus loin son voyage. Il voit, à vrai dire, que la raison

et la science ne sont que la supériorité d'un siècle relativement

à un autre, et il se dit en tremblant que les

erreurs qui le font sourire en son temps ont été le dernier

mot de la sagesse humaine pour ses devanciers. Il

peut se dire que ses descendants riront également de sa

science, et que les travaux de toute sa vie, après avoir

porté leurs fruits pendant une saison, seront nécessairement

rejetés comme le vieux tronc d'un arbre qu'on

recèpe. Qu'il s'humilie donc alors, et qu'il contemple

avec un calme philosophique cette suite de générations

qui l'ont précédé et cette suite de générations qui le

suivront; et qu'il sourie en voyant le point intermédiaire

où il a végété, atome obscur, imperceptible anneau

de la chaîne infinie! Qu'il dise: J'ai été plus loin

que mes ancêtres, j'ai grossi ou épuré le trésor qu'ils

avaient conquis. Mais qu'il ne dise pas: Ce que je n'ai pas

fait est impossible à faire, ce que je n'ai pas compris est

un mystère incompréhensible, et jamais l'homme ne

surmontera les obstacles qui m'ont arrêté. Car cela serait

un blasphème, et ce serait pour de tels arrêts qu'il faudrait

rallumer les bûchers où l'inquisition jette les écrits

des novateurs.

«Ce jour-là, Spiridion mit sa tête dans ses mains, et

ne s'expliqua pas davantage. Le lendemain, il reprit un

entretien qui semblait lui plaire et le distraire de ses

souffrances.

Spiridion · 第 5 / 19 段