Je suivis le conseil du père Alexis, et je restai au lit

tout le lendemain. Le soir je descendis au réfectoire à

l'heure où le chapitre était assemblé, et, me jetant sur

un plat de viandes fumantes, je le dévorai avidement;

puis, mettant mes coudes sur la table, au lieu de faire

attention à la Vie des saints qu'on lisait à haute voix, et

que j'avais coutume d'écouter avec recueillement, je

feignis de tomber dans une somnolence brutale. Alors

les autres novices, qui avaient détourné les yeux avec

horreur lorsqu'ils m'avaient vu dolent et contrit, se prirent

à rire de mon abrutissement, et j'entendis les supérieurs

encourager cette épaisse gaieté par la leur. Je

continuai cette feinte pendant trois jours, et, comme le

père Alexis me l'avait prédit, je fus mandé le soir du

troisième jour dans la chambre du Prieur. Je parus devant

lui dans une attitude craintive et sans dignité;

j'affectai des manières gauches, un air lourd, une âme

appesantie. Je faisais ces choses, non pour me réconcilier

avec ces hommes que je commençais à mépriser,

mais pour voir si le père Alexis les avait bien jugés. Je

pus me convaincre de la justesse de ses paroles en entendant

le Prieur m'annoncer que la vérité était enfin

connue, que j'avais été injustement accusé d'une faute

qu'un novice venait de confesser.

Le Prieur devait, disait-il, à la contrition du coupable

et à l'esprit de charité, de me taire son nom et la nature

de sa faute; mais il m'exhortait à reprendre ma place à

l'église et mes études au noviciat, sans conserver ni

chagrin ni rancune contre personne. Il ajouta en me

regardant avec attention:

«Vous avez pourtant droit, mon cher fils, à une réparation

éclatante ou à un dédommagement agréable pour

le tort que vous avez souffert. Choisissez, ou de recevoir

en présence de toute la communauté les excuses de

ceux des novices qui, par leurs officieux rapports, nous

ont induits en erreur, ou bien d'être dispensé pendant

un mois des offices de la nuit.»

Jaloux de poursuivre mon expérience, je choisis la

dernière offre, et je vis aussitôt le Prieur devenir tout à

fait bienveillant et familier avec moi. Il m'embrassa, et

le père trésorier étant entré en cet instant:

«Tout est arrangé, lui dit-il; cet enfant ne demande,

pour dédommagement du chagrin involontaire que nous

lui avons fait, autre chose qu'un peu de repos pendant

un mois; car sa santé a souffert dans cette épreuve. Au

reste, il accepte humblement les excuses tacites de ses

accusateurs; et il prend son parti sur tout ceci avec une

grande douceur et une aimable insouciance.

--À la bonne heure! dit le trésorier avec un gros rire

et en me frappant la joue avec familiarité; c'est ainsi

que nous les aimons; c'est de ce bon et paisible caractère

qu'il nous les faut.»

[Illustration]

Le père me donna un autre conseil, ce fut de

demander la permission de m'adonner aux sciences, et

de devenir son élève et le préparateur de ses expériences

physiques et chimiques.

«On te verra avec plaisir accepter cet emploi, me

dit-il; parce que la chose qu'on craint le plus ici, c'est

la ferveur et l'ascétisme. Tout ce qui peut détourner l'intelligence

de son véritable but et l'appliquer aux choses

matérielles est encouragé par le Prieur. Il m'a proposé

cent fois de m'adjoindre un disciple, et, craignant de

trouver un espion et un traître dans les sujets qu'on

me présentait, j'ai toujours refusé sous divers prétextes.

On a voulu une fois me contraindre en ce point; j'ai

déclaré que je ne m'occuperais plus de science et que

j'abandonnerais l'observatoire si on ne me laissait vivre

seul et à ma guise. On a cédé, parce que, d'une part,

il n'y avait personne pour me remplacer, et que les

moines mettent une vanité immense à paraître savants et

à promener les voyageurs dans leurs cabinets et bibliothèques;

parce que, de l'autre, on sait que je ne manque

pas d'énergie, et qu'on a mieux aimé se débarrasser de

cette énergie au profit des spéculations scientifiques,

qui ne font point de jaloux ici, que d'engager une lutte

dans laquelle mon âme n'eût jamais plié. Va donc; dis

que tu as obtenu de moi l'autorisation de faire ta demande.

Si on hésite, marque de l'humeur, prends un air

sombre; pendant quelques jours reste sans cesse prosterné

dans l'église, jeûne, soupire, montre-toi farouche,

exalté dans la dévotion, et, de peur que tu ne deviennes

un saint, on cherchera à faire de toi un savant.»

Je trouvai le Prieur encore mieux disposé à accueillir

ma demande que le père Alexis ne me l'avait fait espérer.

Il y eut même dans le regard pénétrant qu'il attacha

sur moi, en recevant mes remerciements, quelque

chose d'âcre et de satirique, équivalent à l'action d'un homme

qui se frotte les mains. Il avait dans l'âme une

pensée que ni le père Alexis ni moi n'avions pressentie.

Je fus aussitôt dispensé d'une grande partie de mes

exercices religieux, afin de pouvoir consacrer ce temps

à l'étude, et on plaça même mon lit dans une petite

cellule voisine de celle d'Alexis, afin que je pusse me

livrer avec lui, la nuit, à la contemplation des astres.

[Illustration]

C'est à partir de ce moment que je contractai avec le

père Alexis une étroite amitié. Chaque jour elle s'accrut

par la découverte des inépuisables trésors de son âme.

Il n'a jamais existé sur la terre un coeur plus tendre,

une sollicitude plus paternelle, une patience plus angélique.

Il mit à m'instruire un zèle et une persévérance

au-dessus de toute gratitude. Aussi avec quelle anxiété

je voyais sa santé se détériorer du plus ou plus! Avec

quel amour je le soignais jour et nuit, cherchant à lire

ses moindres désirs dans ses regards éteints! Ma présence

semblait avoir rendu la vie à son coeur longtemps

vide d'affection humaine, et, selon son expression, affamé

de tendresse; l'émulation à son intelligence fatiguée de

solitude et lasse de se tourmenter sans cesse en face

d'elle-même. Mais en même temps que son esprit reprenait

de la vigueur et de l'activité, son corps s'affaiblissait

de jour en jour. Il ne dormait presque plus, son estomac

ne digérant plus que des liquides, et ses membres

étaient tour à tour frappés de paralysie durant des

jours entiers. Il sentait arriver sa fin avec sérénité, sans

terreur et sans impatience. Quant à moi, je le voyais

dépérir avec désespoir, car il m'avait ouvert un monde

inconnu; mon coeur avide d'amour nageait à l'aise dans

cette vie de sentiment, de confiance et d'effusion qu'il

venait de me révéler.

Toutes les pensées qui m'étaient venues d'abord sur

le dérangement possible de son cerveau s'étaient évanouies.

Il me sembla désormais que son exaltation mystérieuse

était l'élan du génie; son langage obscur me

devenait de plus en plus intelligible, et quand je ne le

comprenais pas bien, j'en attribuais la faute à mon

ignorance, et je vivais dans l'espoir d'arriver à le pénétrer

parfaitement.

Cependant cette félicité n'était pas sans nuages. Il y

avait comme un ver rongeur au fond de ma conscience

timorée. Le père Alexis ne me semblait pas croire en

Dieu selon les lois de l'Église chrétienne. Il y a plus, il

me semblait parfois qu'il ne servait pas le même Dieu

que moi. Nous n'étions jamais en dissidence ouverte sur

aucun point, parce qu'il évitait soigneusement tout rapport

entre les sujets de nos études scientifiques et les

enseignement du dogme. Mais il semblait que nous nous

fissions mutuellement cette concession, lui, de ne pas l'attaquer,

moi, de ne pas le défendre. Quand par hasard

je lui soumettais un cas de conscience ou une difficulté

théologique, il refusait de s'expliquer en disant:

«Ceci n'est pas de mon ressort; vous avez des docteurs

versés dans ces matières, allez les consulter; moi,

en fait de culte, je ne m'embarrasse pas dans le labyrinthe

de la scolastique, je sers mon maître comme je

l'entends, et ne demande point à un directeur ce que

je dois admettre ou rejeter: ma conscience est en paix

avec elle-même, et je suis trop vieux pour aller me

remettre sur les bancs.»

Son thème favori était de parler _sur la chair et sur

l'esprit_; mais, quoiqu'il ne se déclarât jamais en dissidence

avec la foi, il traitait ces matières bien plus en

philosophe métaphysicien qu'en serviteur zélé de l'Église

catholique et romaine.

J'avais encore remarqué une chose qui me donnait

bien à penser. Il avait souvent l'air préoccupé de mon

instruction scientifique, et alors il me faisait entreprendre

des expériences chimiques dont j'apercevais moi-même,

grâce aux enseignements qu'il m'avait déjà donnés, l'insignifiance

et la grossièreté; puis bientôt il m'interrompait

au milieu de mes manipulations pour me faire

chercher dans des livres inconnus des éclaircissements

qu'il disait précieux. Je lisais à voix haute, en commençant

à la page qu'il m'indiquait, pendant des heures

entières. Lui, pendant ce temps, se promenait de long en

large, levant les yeux au ciel avec enthousiasme, passant

lentement la main sur son front dépouillé, et

s'écriant de temps en temps: «_Bon! bon!_» Pour moi,

j'avais bientôt reconnu que ce n'étaient pas là des articles

de science sèche et précise, mais bien des pages

pleines d'une philosophie audacieuse et d'une morale

inconnue. Je continuais quelque temps par respect pour

lui, espérant toujours qu'il m'arrêterait; mais voyant qui'il

me laissait aller, je me mettais à craindre pour ma foi,

et, posant le livre tout d'un coup, je lui disais:

«Mais, mon père, ne sont-ce pas des hérésies que

nous lisons là, et croyez-vous qu'il n'y ait rien dans

ces pages, trop belles peut-être, qui soit contraire à

notre sainte religion?»

En entendant ces paroles, il s'arrêtait brusquement

dans sa marche d'un air découragé, me prenait le livre

des mains, et le jetait sur une table en me disant:

«Je ne sais pas! je ne sais pas, mon enfant; je suis

une créature malade et bornée; je ne puis juger ces

choses; je les lis, mais sans dire qu'elles sont bonnes ni

mauvaises. Je ne sais pas! je ne sais pas! Travaillons!»

Et nous nous remettions tous deux en silence à l'ouvrage,

sans oser, moi approfondir mes pensées, lui me

communiquer les siennes.

Ce qui me fâchait le plus, c'était de l'entendre citer

et invoquer sans cesse les révélations d'un Esprit tout-puissant

qu'il ne désignait jamais clairement. Il donnait

à ce nom d'Esprit l'extension la plus vague. Tantôt il

semblait s'en servir pour qualifier Dieu créateur et inspirateur

de toutes choses, et tantôt il réduisait les proportions

de cette essence universelle jusqu'à personnifier

une sorte de génie familier avec lequel il aurait eu, comme

Socrate, des communications-cabalistiques. Dans ces

instants-là, j'étais saisi d'une telle frayeur que je n'osais

dormir; je me recommandais à mon ange gardien, et je

murmurais des formules d'exorcisme chaque fois que

mes yeux appesantis voyaient passer les visions des

rêves. Mon esprit devenait alors si faible que j'étais tenté

d'aller encore me confesser au père Hégésippe; si je ne

le faisais pas c'est que ma tendresse pour Alexis restant

inaltérable, je craignais de le perdre par mes aveux,

quelque réserve et quelque prudence que je pusse y

mettre. Cependant les deux choses qui m'avaient le

plus inquiété n'avaient plus lieu. Lorsque mon maître

s'endormait, un livre à la main, la tête penchée dans

l'attitude d'un homme qui lit, à son réveil il ne se persuadait

plus avoir lu, et il ne me rapportait plus les sentences

imaginaires qu'il prétendait avoir trouvées dans

ce livre. En outre, je ne voyais plus paraître le cahier

sur les pages immaculées duquel il lisait couramment,

affectant de se reprendre et de tourner les feuillets

comme il eût fait d'un véritable livre. Je pouvais attribuer

ces pratiques bizarres à un affaiblissement passager

de ses facultés mentales, phase douloureuse de la maladie,

dont il était sorti et dont il n'avait plus conscience.

Aussi me gardais-je bien de lui en parler, dans la crainte

de l'affliger. Si son état physique empirait, du moins son

cerveau paraissait très-bien rétabli; il pensait et ne

rêvait plus.

Comme il ne prenait aucun soin de sa santé, il ne

voulait s'astreindre à aucun régime. Je n'avais plus

guère d'espérance de le voir se rétablir. Il repoussait

toutes mes instances, disant que l'arrêt du destin était

inévitable, et parlant avec une résignation toute chrétienne

de la fatalité, qu'il semblait concevoir à la manière

des musulmans. Enfin, un jour, m'étant jeté à ses

pieds, et l'ayant supplié avec larmes de consulter un

célèbre médecin qui se trouvait alors dans le pays, je

le vis céder à mes voeux avec une complaisance mélancolique.

«Tu le veux, me dit-il; mais à quoi bon? que peut un

homme sur un autre homme? relever quelque peu les

forces de la matière et y retenir le souffle animal quelques

jours de plus! L'esprit n'obéit jamais qu'au souffle de

l'Esprit; et l'Esprit qui règne sur moi ne cédera pas à la

parole d'un médecin, d'un homme de chair et d'os!

Quand l'heure marquée sonnera, il faudra restituer

l'étincelle de mon âme au foyer qui me l'a départie.

Que feras-tu d'un homme en enfance, d'un vieillard

idiot, d'un corps sans âme?»

Il consentit néanmoins à recevoir la visite du médecin.

Celui-ci s'étonna, en le voyant, de trouver un homme

encore si jeune (le père Alexis n'avait pas plus de soixante

ans) et d'une constitution si robuste dans un tel état

d'épuisement. Il jugea que les travaux de l'intelligence

avaient ruiné ce corps trop négligé, et je me souviens

qu'il lui dit ces paroles proverbiales qui frappèrent mon

oreille pour la première fois:

«Mon père, la lame a usé le fourreau.

--Qu'est-ce qu'une misérable gaine de plus ou de

moins? répondit mon maître en souriant; la lame n'est-elle

pas indestructible?

--Oui, répondit le docteur; mais elle peut se rouiller

quand la gaine usée ne la protège plus.

--Qu'importé qu'une lame ébréchée se rouille?

reprit le père Alexis; elle est déjà hors de service. Il

faut que le métal soit remis dans la fournaise pour être

travaillé et employé de nouveau.»

Le docteur voyant que j'étais le seul qui portât un

sincère intérêt au père Alexis, me prit à part et m'interrogea

avec détail sur son genre de vie. Quand il sut de

moi l'excès du travail auquel s'abandonnait mon maître,

et l'excitation qu'il entretenait dans son cerveau, il dit

comme se parlant à lui-même:

«Il est évident que le four a trop chauffé; il y a peu

de ressources; la flamme sublime a tout dévoré; il

faudra essayer de l'éteindre un peu.»

Il écrivit une ordonnance, et m'engagea à la faire

exécuter fidèlement, après quoi il demanda à son malade

la permission de l'embrasser, le peu d'instants qu'il

avait passés près de lui ayant gagné son coeur. Cette

marque de sympathie pour mon maître me toucha et

m'attrista profondément; ce baiser ressemblait à un

éternel adieu. Le docteur devait repasser dans le pays à

la fin de la saison où nous venions d'entrer.

Les remèdes qu'il avait prescrits eurent d'abord un

effet merveilleux. Mon bon maître retrouva l'aisance et

l'activité de ses membres; son estomac devint plus robuste,

et il eut plusieurs nuits d'un excellent sommeil.

Mais je n'eus pas longtemps lieu de me réjouir; car, à

mesure que son corps se fortifiait, son esprit tombait

dans la mélancolie. La mélancolie fut suivie de tristesse,

la tristesse d'engourdissement, l'engourdissement de

désordre. Puis toutes ces phases se répétèrent alternativement

dans la même journée, et toutes ses facultés perdirent

leur équilibre. Je vis reparaître ces somnolences

durant lesquelles son cerveau travaillait péniblement

sur des chimères. Je vis reparaître aussi le maudit livre

blanc qui m'avait tant déplu; et non-seulement il y

lisait, mais il y traçait chaque jour des caractères imaginaires

avec une plume qu'il ne songeait point à imbiber

d'encre. Un profond ennui et une inquiétude secrète

semblaient miner les ressorts détendus de son âme.

Pourtant il continuait à me témoigner la même bonté,

la même tendresse; il essaya, malgré moi, de continuer

mes leçons; mais il s'assoupissait au bout d'un instant,

et, s'éveillant en sursaut, il me saisissait le bras en me

disant:

«Tu l'as pourtant vu, n'est-ce pas? Tu l'as bien vu?

Ne l'as-tu donc vu qu'une fois?

--Ô mon bon maître! lui disais-je, que ne puis-je

ramener près de vous cet ami qui vous est si cher! sa

présence adoucirait votre mal et ranimerait votre âme.»

Mais alors il s'éveillait tout à fait, et me disait:

«Tais-toi, imprudent, tais-toi; de quoi parles-tu là,

malheureux? Tu veux donc qu'il ne revienne plus, et

que je meure sans l'avoir revu?»

Je n'osais ajouter un mot; toute curiosité était morte

en moi. Il n'y avait plus de place que pour la douleur, et

le sentiment d'une vague épouvante était le seul qui vint

parfois s'y mêler.

Une nuit, qu'accablé de fatigue je m'étais endormi

plus tôt et plus profondément que de coutume, je fis

un songe, je rêvai que je revoyais le bel inconnu dont

l'absence affligeait tant mon maître. Il s'approchait de

mon lit, et se penchant vers moi, il me parlait à

l'oreille:

«Ne dites pas que je suis là, me disait-il; car ce

vieillard obstiné s'acharnerait à me voir, et je ne veux

le visiter qu'à l'heure de sa mort.»

Je le suppliai d'aller vers mon maître, lui disant

qu'il soupirait après sa venue, et que les douleurs de

son âme étaient dignes de pitié. Je m'éveillais alors et me

mettais sur mon séant; car j'avais l'esprit frappé de ce

rêve, et j'avais besoin d'ouvrir les yeux et d'étendre les

bras pour me convaincre que c'était un fantôme créé par

le sommeil. Par trois fois ce jeune homme m'apparut

dans toute sa douceur et dans toute sa beauté. Sa voix

résonnait à mon oreille comme les sons éloignés d'une

lyre, et sa présence répandait un parfum comme celui

des lis au lever de l'aurore. Par trois fois je le suppliai

d'aller visiter mon maître, et par trois fois je m'éveillai

et me convainquis que c'était un songe; mais à la

troisième, j'entendis de la cellule voisine le père Alexis

qui m'appelait avec véhémence. Je courus à lui, et, à la

lueur d'une veilleuse qui brûlait sur la table, je le vis

assis sur son lit, les yeux brillants, la barbe hérissée, et

comme hors de lui-même.

«Vous l'avez vu! me dit-il d'une voix forte et rude,

qui n'avait rien de son timbre ordinaire. Vous l'avez

vu, et vous ne m'avez pas averti! il vous a parlé, et

vous ne m'avez pas appelé! il vous a quitté, et vous

ne l'avez pas envoyé vers moi! Malheureux! serpent

réchauffé dans mon sein! vous m'avez enlevé mon

ami, et mon hôte est devenu le vôtre; vipère! vous

m'avez trahi, vous m'avez dépouillé, vous me donnez

la mort!»

Il se jeta en arrière sur son chevet, et resta privé de

sentiment pendant plusieurs minutes. Je crus qu'il venait

d'expirer; je frottai ses tempes glacées avec l'essence

qu'il avait coutume d'employer lorsqu'il était

menacé de défaillance. Je réchauffai ses pieds avec ma

robe, et ses mains avec mon haleine. Je ne percevais

plus le bruit de la sienne, et ses doigts étaient raidis par

un froid mortel. Je commençais à me désespérer, lorsqu'il

revint à lui, et, se soulevant doucement, il appuya

sa tête sur mon épaule:

«Angel, que fais-tu près de moi à cette heure? me

dit-il avec, une douceur ineffable. Suis-je donc plus malade

que de coutume! Mon pauvre enfant, je suis cause

de tes soucis et de tes fatigues.»

Je ne voulus pas lui dire ce qui s'était passé, et

encore moins lui demander compte de l'incroyable

coïncidence de sa vision avec la mienne; j'eusse craint

de réveiller son délire. Il semblait n'en avoir pas gardé

le moindre souvenir, et il exigea que je retournasse à

mon lit. J'obéis, mais je restai attentif à tous ses mouvements;

il me sembla qu'il dormait, et que sa respiration

était gênée; son oppression augmentait et diminuait

comme le bruit lointain de la mer. Enfin il me

parut soulagé, et je succombai au sommeil; mais, au

bout de peu d'instants, je fus réveillé de nouveau par

le son d'une voix puissante qui ne ressemblait point à la

sienne.

«Non, tu ne m'as jamais connu, jamais compris,

disait cette voix sévère; je suis venu vers toi cent fois

et tu n'as pas osé m'appartenir une seule; mais que

peut-on attendre d'un moine, sinon l'incertitude, la

couardise et le sophisme?

«--Mais je t'ai aimé! répondit la voix plaintive et

affaiblie du père Alexis. Tu le sais, je t'ai imploré, je

t'ai poursuivi; j'ai employé toutes les puissances de

mon être à pénétrer le sens de tes paraboles, je t'ai

invoqué à genoux; j'ai délaissé le culte des Hébreux;

j'ai laissé le dieu des Juifs et des gentils se tordre douloureusement

sur son gibet sanglant, sans lui accorder

une larme, sans lui adresser une prière.

«--Et qui te l'avait commandé ainsi? reprit la voix.

Moine ignorant, philosophe sans entrailles! martyr sans

enthousiasme et sans foi! t'ai-je jamais prescrit de mépriser

le Nazaréen?

«--Non, tu n'as jamais daigné te prononcer sur aucune

chose, et tu n'as pas voulu faire voir la lumière à

celui qui pour toi aurait passé par toutes les idolâtries.

Tu le sais! tu le sais! si tu l'avais voulu, j'aurais déchiré

le froc et ceint le glaive. J'aurais fait retentir ma

parole et prêché ton Évangile aux quatre coins de la

terre; j'y aurais porté le fer et la flamme; j'aurais bouleversé

la face des nations et imposé ton culte aux humains

du sud au septentrion, du couchant à l'aurore.

J'avais la volonté, j'avais la puissance; tu n'avais qu'à

dire: «Marche!» à mettre le flambeau dans ma main et

marcher devant moi comme une étoile; j'aurais en ton

nom, enchaîné les mers et transporté les montagnes. Que

ne l'as-tu voulu! tu aurais des autels, et j'aurais vécu!

tu serais un dieu, et je serais ton prophète.

«--Oui, oui, dit la voix inconnue, tu avais l'orgueil

et l'ambition en partage; et, si je t'avais encouragé, tu

aurais consenti à être dieu toi-même.

«--Ô maître! ne me méprise pas, ne me tourne pas

en dérision! J'avais ces instincts et je les ai refoulés. Tu

as blâmé mes voeux téméraires, mon audace insensée, et

je t'ai sacrifié tous mes rêves. Tu m'as dit que la violence

ne gouvernait pas les siècles, et que l'Esprit n'habitait

pas dans la vapeur du sang et dans le tumulte des armées.

Tu m'as dit qu'il fallait le chercher dans l'ombre, dans

la solitude, dans le silence et le recueillement. Tu m'as

dit qu'on le trouvait dans l'étude, dans le renoncement,

dans une vie humble et cachée, dans les veilles, dans la

méditation, dans l'incessante inspiration de l'Âme. Tu

m'as dit de le chercher dans les entrailles de la terre,

dans la poussière des livres, dans les vers du sépulcre;

et je l'ai cherché où tu m'avais dit, et pourtant je ne l'ai

pas trouvé, et je vais mourir dans l'horreur du doute et

dans l'épouvante du néant!...

«--Tais-toi, lâche blasphémateur! reprit la voix tonnante;

c'est ta soif de gloire qui cause tes regrets, c'est

ton orgueil qui te pousse au désespoir. Vermisseau superbe,

qui ne peux te soumettre à descendre dans la tombe

sans avoir pénétré le secret de la toute-puissance! Mais

qu'importe à l'inexorable passé, à l'innumérable avenir

des êtres, qu'un moine de plus ou de moins ait vécu dans

l'imposture et soit mort dans l'ignorance? L'intelligence

universelle périra-t-elle parce qu'un bénédictin a ergoté

contre elle? La puissance infinie sera-t-elle détrônée

parce qu'un moine astronome n'a pu la mesurer avec son

compas et ses lunettes?»

Un rire impitoyable fit retentir la cellule du père Alexis,

et la voix de mon maître y répondit par un lamentable

sanglot. J'avais écouté ce dialogue avec une affreuse angoisse.

Debout près de la porte entrouverte, les pieds nus

sur le carreau, retenant mon haleine, j'avais essayé de

voir l'hôte inconnu de cette veillée sinistre; mais la

lampe s'était éteinte, et mes yeux, troublés par la peur, ne

pouvaient percer les ténèbres. La douleur de mon maître

ranima mon courage; j'entrai dans sa cellule, je rallumai

la lampe avec du phosphore, et je m'approchai de son

lit. Il n'y avait personne autre que lui et moi dans la

chambre; aucun bruit, aucun désordre ne trahissait le

départ précipité de son interlocuteur. Je surmontai mon

effroi pour m'occuper de mon maître, dont le désespoir

me déchirait. Assis sur son traversin, le corps plié en

deux comme si une main formidable eut brisé ses reins,

il cachait sa face dans ses genoux convulsifs, ses dents

claquaient dans sa bouche, et des torrents de larmes

ruisselaient sur sa barbe grise. Je me jetai à genoux près

de lui, je mêlai mes pleurs aux siens, je lui prodiguai de

filiales caresses. Il s'abandonna quelques instants à cette

effusion sympathique, et s'écria plusieurs fois en se jetant

dans mon sein:

«Mourir! mourir désespéré! mourir sans avoir vécu,

et ne pas savoir si l'on meurt pour revivre?

Spiridion · 第 2 / 19 段