Quel torrent nous entraîne! Assis dans un des endroits les plus beaux et
les plus aimés--au Jardin du Luxembourg par une après-midi radieuse et
chaude--je savoure ces instants heureux, je pense agréablement au passé
que j’ai vécu là; j’ai conscience de jouir de quelques minutes
privilégiées... et je n’en ai pas consacré dix à cette méditation qui
est conforme à mes goûts, que je bâille!... Quelque chose m’ordonne
d’agir. Nul temps n’est donc fait pour rêver? Ma nature m’ordonne
secrètement de me lever et de courir à ces actions qui, même futiles et
même tout à fait vaines, du moins ont cela pour elles qu’elles nous
arrachent à la conscience de vivre. On vit; on ne doit pas se regarder
vivre.
Juillet 1923.
Prendre un ton simple, «se mettre à la portée», c’est très bien, et l’on
peut dire d’excellentes choses sur ce mode; mais c’est une dangereuse
habitude de l’esprit; il risque, en l’adoptant, que le parti exprimé
trop simplement ne gagne la pensée; gardons-nous, sous le prétexte de
nous faire comprendre des simples, de n’avoir plus que des idées
puériles.
Même date.
En un sens la littérature est bien plus que la vie, puisque chez
certains--comme moi--le fait d’écrire me fait passer à un état
d’activité, d’intelligence, de passion même, qu’ils n’atteignent pas
dans la vie.
C’est à cause de cela que la littérature est si frappante pour ceux-là
mêmes qui vivent le plus. Ils ne s’élèvent pas à ce degré où un homme
assis à sa table et dénué de passions est arrivé par un enchantement.
[Illustration]