Je suis un lyrique détourné de sa voie. Je ne fais que me chanter
moi-même, d’une façon timide, sous le couvert de figures auxquelles je
donne des noms. Mes romans sont mes haines, mes mépris, mes aspirations,
mes dépits et mes rages.
Janvier 1912.
L’Art pour l’art.
Conception qui semble fausse, parce qu’on entend généralement par là que
l’art _né de_ l’art même n’a pour fin que lui-même. Mais l’art ne _naît
pas de l’art_. L’art naît de collaboration amoureuse de notre
inconscience, d’une part, et d’autre part de la vie.
L’art produit par un homme uniquement préoccupé d’œuvres d’art, est
stérile. L’art viable ne vient pas du temple; il vient de la rue et
s’achemine vers le temple.
Ce n’est pas sur le but de l’art que l’on se trompe en prononçant la
formule l’art pour l’art, c’est sur l’origine de l’art. L’art n’a pas
d’autre fin que l’art, mais il ne provient pas que de l’art.
L’émotion qui vient de l’admiration de l’œuvre d’art a quelque chose qui
brûle et consume les organes de la fécondation artistique chez celui qui
l’éprouve. Elle le leurre. Elle le pousse à faire œuvre d’art, mais elle
le bute à l’imitation de l’œuvre d’art. L’œuvre d’art originale a une
origine plus modeste; elle est d’ordinaire plébéienne, si l’on peut
dire: ses générateurs ne sont pas œuvre d’art.
1912.
Les compliments du monde sont aussi prompts, aussi vifs que les
dénigrements.
1912.
«De balustres plus hauts.» Titre possible d’un roman de l’auteur de
«l’Enfant à la Balustrade».
Conclure à un stoïcisme qui admet et pratique le sourire--à mon sens le
degré le plus élevé de l’héroïsme. Tableau de toutes les injustices
possibles; beauté de la raison bafouée, exaltation des médiocrités,
triomphes des médiocres--et conclusion sereine dans la contemplation
intérieure, comportant une sorte de joie qu’une conception de beauté
s’élève de ce bourbier, sourire ému à la fleur qui naît de la fange.
1912.
Celui qui «s’exprime bien», c’est celui qui fait un soliloque, c’est
celui qui, s’adressant dans la conversation à autrui, ne tient pas
compte d’autrui, mais de soi-même. Celui qui tient compte d’autrui, ne
s’exprime plus déjà bien; il s’exprime et il se déprime à l’usage
d’autrui; la force qu’il emploie à définir autrui, puis à dire pour
autrui ce qui peut être entendu par autrui, il l’emploie à ses propres
dépens, il se fatigue, et de plus il se trahit en usant d’une langue qui
n’est pas tout à fait la sienne.
1913.
Les femmes qui sont douées d’imagination, on n’a pas en somme avec elles
d’autre plaisir que celui de la conversation; car elles n’emploient leur
imagination qu’à concevoir d’autres amours, et vous en souffrez si vous
êtes leur amant. Il ne faut pas être leur amant, il faut être celui
qu’elles peuvent rêver d’avoir pour amant.
Sans date.
On est en train d’apprécier un monsieur, et, d’ailleurs, avec
bienveillance. Quelqu’un conclut:
--Oui, oui; mais c’est un homme qui ne casse rien.
Ça y est. L’homme est exécuté, car, pour être un citoyen qui compte, il
faut casser quelque chose. L’état d’esprit qui exige ce sacrifice, est
aujourd’hui généralisé.
S’il s’applique à un homme qu’on dit, par exemple, intelligent, le «il
ne casse rien» signifiera que le pauvre garçon n’a rien
d’extraordinaire.
Or il faut être extraordinaire.
Quelle singulière conception des choses! Nous venons de traverser un
siècle scientifique, lequel nous a appris qu’il n’y a que des phénomènes
naturels. La multitude infinie des sphères ne se maintient probablement
qu’en vertu d’un parfait équilibre. Si l’une d’elles seulement se
mettait à faire des excentricités, il n’y aurait, je le crois, plus
guère de beaux jours pour les amateurs d’extraordinaire.
Est-ce que, par hasard, ce qu’on appelait autrefois le Sens commun--et
qui est tout simplement l’auteur de la Sagesse des Nations--ne pourrait
pas être appelé en consultation? Pas prétentieux pour deux sous, il
avait, lui, le goût de la bâtisse, ce qui nous serait bien utile: on a
beaucoup cassé...
Sans date.
Le véritable esprit du classicisme, je le vois exprimé par cette phrase
de Joubert: «Ce n’est pas ma phrase que je polis, mais mon idée.»