31 mai 1909.

Chez P. le soir. En descendant de voiture, on voit, au second, les

fenêtres illuminées, et on entend un murmure de voix au milieu

desquelles se détache l’inlassable discours, scandé, martelé, aux termes

aiguisés, apointuchés, qu’assène sans relâche X. aux personnes accoudées

à ses côtés.

La duchesse d’Y. à qui on me présente, me fait l’éloge de mes livres:

je suis le dernier qui écrive en français.--«Non, non, nous sommes

quelques-uns...»--Non, non, elle y tient, personne n’écrit comme moi...

et ainsi de suite. Et elle me dit, elle aussi: «On ne sait pas comment

on est attaché à vos livres, car enfin, _il ne s’y passe rien_.» Les

drames moraux ne comptent plus en effet; l’amour même, s’il n’est

accompagné de son geste, passe pour peu de chose. C’est moi qui lui fais

observer ceci, et elle me dit: «En effet, on n’a plus le temps d’avoir

un sentiment; il faudrait des loisirs. Entre deux courses, entre deux

thés, on fait l’amour; ça n’a pas d’autre conséquence.» Elle accompagne

cela d’un geste esquissé qui signifie qu’on se laisse trousser, au coin

d’un meuble, et qu’on n’y pense ni avant, ni après, à peine pendant.

Sans date.

Le bain à Trouville.

Les femmes portent cette année, au bain, des jerseys collants à la

taille, une ceinture et une sorte de jupe assez longue, qui est d’étoffe

fine et qui sait appliquer si bien sur les formes, quand elle est

mouillée, qu’on peut supposer qu’elle dispense de porter un pantalon.

Des femmes plus hardies sont vêtues du maillot noir, fortement

décolleté, terminé à mi-cuisse, découvrant complètement les bras et

l’aisselle,--le maillot d’homme.--Comme celles qui osent ces costumes

de bain sont dignes de les porter, leur exhibition dans l’eau est de

l’effet le plus élégant, le plus gracieux, et il faut dire nettement: le

plus beau.

Ces torses de femmes, émergeant de la mer, noirs et luisants comme des

otaries, et révélant sans aucune pudeur des seins superbes, dressés,

provocants de la pointe: ces beaux bras, ces dos, ces ventres, et, au

sortir de l’eau, ces fines hanches mouvantes et ces jambes qui marchent

si bien, avec une si noble lenteur, dans l’eau qui les entrave; et ces

mouvements charmants de la natation, et la montée à l’échelle du canot,

le geste de s’y asseoir, l’attitude de ces femmes, vraiment nues,

assises le torse droit, dans une attitude de déesse, en cette barque, en

face du vieux matelot qui pagaye doucement; et leur lente retombée dans

la mer; c’est un des plus jolis spectacles que notre vie, si chiche de

beauté plastique, puisse offrir.

Août 1909.

Lorsque je songe à mon heure dernière, l’angoisse la plus pénible que

j’éprouve c’est de penser à la faculté d’émotion qui va périr avec moi,

j’ai la sensation que c’est une richesse, un trésor considérable qui va

être jeté à la mer.

Feuilles tombées · 第 30 / 33 题