30 août, 5 h. du soir, au dolmen.

Je sens si bien que rien au monde ne me donnera jamais une plus profonde

émotion, un plus vrai ravissement, que la vue de cette campagne de

Courance vue du dolmen, par ces après-midi chaudes de Touraine.

Le dimanche à la campagne est complètement désert, il n’y a pas un

bruit, pas un mouvement. J’entends un petit grésillement dans le

buisson derrière moi, un coq qui chante très loin. Tout est suspendu

dans une paix radieuse, qui n’a jamais été troublée. Je pense que les

guerres, les révolutions ont pu passer sans qu’en cet endroit rien ait

été violemment agité. Des hommes sont partis et ne sont pas revenus,

mais jamais le canon n’a retenti sur ce domaine. Il n’y a pas ici

d’arbres tordus par les vents, aucun signe des ravages de la nature. Les

peupliers expriment la paix qui monte vers le ciel, en ligne droite,

comme une fumée dans l’air immobile.

1906.

Type d’une jeune fille de nos jours, vue en tramway. Vraiment jolie

figure régulière quant aux traits; sourcils admirables, longs, presque

droits, abaissés presque brusquement vers les tempes, et très rapprochés

de l’œil, ce qui donne à celui-ci un air de gravité, de profondeur. Des

yeux bleus d’acier, assez durs, mais qui prennent, surtout en parlant à

un homme, une expression de tendresse langoureuse, coquette, et qu’on

sent une attitude habituelle, un mensonge de coquetterie passé à l’état

d’habitude, devenu un charme permanent. Ces yeux sont grands, bien

dessinés, beaux. Le nez est parfait, aquilin, fin, sévère, dominateur,

de ces nez de femmes qui ne sont plus servantes, mais qui règnent. La

bouche fermée est digne de l’antique dont elle a presque la divine

moue, les coins abaissés, et le petit arc d’Eros complètement dessiné.

Ouverte, elle contient toute la canaillerie moderne. Elle s’ouvre trop;

elle s’ouvre sans retenue, sans pudeur aucune; on voit toutes les dents,

qui sont de coquines de dents peu régulières, libérées de toute

discipline, mais non sans agrément; on voit la langue. Elle promène

cette petite langue sur ses lèvres, en bas, en haut, comme un animal,

c’est extrêmement impudique et séduisant. La veulerie, l’abandon,

l’indifférence, le goût du plaisir bestial, la gourmandise, l’amour

facile, le libre bagout, quelque chose d’un peu gavroche et même voyou,

tout ce caractère de notre temps est dans cette bouche, voluptueuse et

vulgaire. Les cheveux sont ondulés largement, levés largement et très

haut sous un chapeau très grand, mais qui n’a pas de largeur parce qu’il

est incliné à quarante-cinq degrés et s’élance audacieusement, lui

aussi, librement. Il n’y a plus, chez les jeunes filles, ni retenue, ni

contrainte, à peine de tenue; elles ne se distinguent pas des femmes.

Leur attrait est singulièrement vif.

Avril 1906.

Il y a quelque chose de si radieux dans la splendeur des journées d’ici,

sous le ciel absolument pur et sous le soleil ardent, quelque chose de

si insolite pour nous, qu’aucun mot ne me vient pour l’exprimer. Cela a

pour moi le charme des choses inconcevables comme l’amour, la beauté.

Même date.

Rêverie au Mont Alban. Décrire, autant qu’il se peut faire, cette

merveille inconnue, cette succession ininterrompue de tableaux sublimes

à chaque pas que l’on fait sur un sol embaumé de thym et de l’odeur des

pins, et le plus caressant qui soit pour un œil de peintre ou de poète.

Délices particulières qui montent de cette belle ville couchée comme un

chien, comme l’enfant dans le sein maternel, en rond, autour de ce noir

noyau du château où est le cimetière qui semble tout de marbre blanc. Le

murmure continu qui monte du côté de Nice, tandis que du côté de

Villefranche c’est le silence complet. Plaisir de dominer la ville, tout

en étant si près d’elle, et la ville la plus légère, ville de plaisir,

ville aussi de tous les mondes, de toutes les races.

1906.

Faire entendre peut-être, en une préface, que Madame de Pons n’était pas

en réalité ce que son amant imaginait et croyait qu’elle était, et qu’il

en est peut-être revenu plus tard; mais que cela ne soit pas indiqué

dans le récit, parce qu’il aime tout le temps qu’il écrit, et qu’il est

aveuglé tout le temps qu’il aime.

Elle lui serait apparue, un jour, telle qu’il pensait qu’il la verrait

certainement le jour où il cesserait de l’aimer.

Il dit toujours qu’elle est, moralement, intellectuellement, l’être fait

pour le ravir tout entier. Il aurait honte, dit-il quelque part, si à

son âge, avec sa culture et son âme, il aimait une femme d’un tel amour,

qui ne serait pas digne d’être le meilleur et le plus élevé de ses amis.

Il la croit telle; mais il se pourrait qu’elle ne le soit pas. Le faire

entendre comme possible[P].

Feuilles tombées · 第 28 / 33 题