Seul, au bord de la mer, dix heures du matin, par un temps doux, voilé.
Adossé à une falaise de sable. Toujours insatisfait, toujours triste,
toujours inquiet, me voilà revenu encore ici. Dans un moment de paix et
de silence de tous les bruits chaotiques de la vie, le grand murmure de
la mer semble me dire que jamais, le silence complet, je ne le goûterai.
Il y a un bruit clair et déchirant, proche de moi, à deux cents mètres:
c’est l’image de toutes les choses qui m’ennuient, m’incommodent,
m’agacent dans la vie quotidienne. Et de beaucoup plus loin vient un
sourd et large grondement, pareil à des orages ou bien au grave
ronflement d’une conque marine: cela semble monotone; et en l’écoutant
bien, cela est une mélopée sombre et pathétique, une plainte d’abord sur
une même note, puis qui s’enfle, et puis qui s’exaspère comme la sirène,
mais sans s’éloigner sensiblement de la note initiale. Ceci, c’est moi,
c’est mon âme qui sans les mille tracasseries de la vie serait en proie
à une constante et plus cruelle douleur...
Juillet 1905.
L’ignorance des littératures anciennes sera d’un certain secours pour
les penseurs de nos générations nouvelles: ils croiront à tout propos
découvrir le monde; personne ne sera là pour leur faire remarquer que
le monde est depuis beau temps découvert; et l’orgueil de l’invention
les soutiendra et les ravira.
Même date.
Il y a quelque chose d’irritant pour un vaniteux, mais de consolant pour
un homme doué du véritable orgueil, à trouver sans cesse, en lisant les
auteurs anciens, ce qu’il avait cru découvrir lui-même. C’est une
déception pour le premier; pour le second c’est une confirmation
précieuse de la justesse de sa pensée.
Été 1905.
«L’Égoïste.» N’espérez pas l’atteindre par un acte de générosité. Vous
avez cru lui faire honte, mais il est incapable de comprendre que vous
puissiez agir par un motif autre que celui qui le fait agir lui-même. Et
ce que vous avez fait, il croit que c’est parce que tel a été votre bon
plaisir.
* * * * *
Nom aperçu hier en passant en auto en Normandie: Lebigre.
Acheter l’édition des _Pensées de Pascal_, de Brunschvieg (Hachette
1897, un vol. in-18). Il y a une grande édition du même en trois
volumes. (_Collection des grands Écrivains_).
Été 1905.
Il faut trouver le moyen de cesser, en littérature, de peindre la
faiblesse ou la bassesse de l’homme, ou, du moins, de la peindre sans
faire sentir que l’homme peut être et est parfois aussi grand qu’il est
faible.
L’_ironie_, comme moyen littéraire, est un moyen _moral_, car elle
laisse entrevoir que l’auteur se moque des faiblesses que comporte la
comédie humaine,--tandis que le système de l’impersonnalité à outrance
n’indique rien et ne laisse pas entendre au lecteur que l’Homme, sujet
de la comédie, est aussi capable de prendre sa revanche.