J’ai appris hier la mort d’Hugues Rebell. Il a été mon plus intime ami,
quoiqu’il ne fût point parfaitement intime avec moi, de grandes
différences de tempérament existant entre nous; mais dans un temps où je
ne fréquentais guère d’hommes, il a été mon compagnon le plus
intelligent, et le meilleur exemple pour moi de l’homme de lettres. Je
n’en ai point rencontré d’autres qui le valussent comme dévouement à la
chose littéraire; aucun homme ne m’a paru aussi épris de la pensée
humaine, aussi affamé de culture, ni aussi exclusivement adonné à
l’ivresse de l’esprit. Il y joignait la luxure, il est vrai. Il n’a vécu
que pour l’esprit et la luxure. Il est mort de l’un et de l’autre.
Les circonstances de sa mort rappellent les aventures un peu barbares,
un peu désobligeantes, et d’une passion assez particulière, qu’il
aimait et qu’il inventait. Il est mort victime de son attachement à ses
livres et du besoin de vivre mêlé à un corps de femme. Il s’était fait
ruiner par une petite grue; il était tombé dans une extrême misère; il
avait tout vendu sauf ses livres; il empruntait même, mais ne vendait
pas ses livres. Cousu de dettes criardes, obligé de travailler presque
jour et nuit--ce qu’il a toujours fait, d’ailleurs,--pour gagner quelque
argent, et très malade, malade à mourir, par-dessus le marché, il fut
obligé de se cacher pour se soustraire aux créanciers. Une femme, bonne
et maîtresse, lui procura un Juif qui lui avança sur sa bibliothèque de
quoi quitter son appartement et disparaître. Il se réfugia près de la
place des Vosges, chez cette femme. Cinq voitures de livres furent
déballées dans la chambre; et le Juif, ami de la femme, venait,
paraît-il, surveiller ses gages. Le Juif fournit un nouveau médecin. De
quoi était atteint Rebell? je ne l’ai jamais su. Le médecin le piquait à
la morphine depuis deux mois, et voulait le faire entrer à l’hôpital.
L’hôpital était la terreur du malheureux: c’était la perte de ses livres
et de la compagnie d’une femme. Sa situation était lamentable. Son frère
lui offrit, paraît-il, de le prendre chez lui à la campagne. Il dit
qu’il était bien là. Il mangeait à peine, la femme n’avait pas de quoi
se mettre sous la dent; des amis lui faisaient quelque charité. Ils
vivaient là, ou mouraient de faim, autour de 45.000 francs de livres,
valeur déclarée par Rebell même à la concierge, à tous. Un jour,
soudain, son ventre enfla; on courut au médecin; il ordonna le transport
immédiat à l’Hôtel-Dieu. Et la concierge qui me fait ce récit, me dit
qu’il ne serait pas mort si on l’avait laissé chez lui, avec ses livres.
Quand on lui a parlé d’hôpital, c’était un homme mort. Il a recommandé à
la femme, en se laissant emporter, de ne pas surtout toucher aux livres,
qu’on ne balaie pas. On l’emmène, sans un sou; on le dépose dans la
salle commune. D’horreur autant que de maladie, il est mort dans la nuit
même.
Sans date. Grand mariage à Saint-Pierre-de-Chaillot
(Mˡˡᵉ V.).
J’arrive à une heure moins le quart (le mariage est à midi précis) au
milieu du discours d’un archevêque que j’aperçois là-bas, dans le chœur,
tout mitré et qui prononce de belles phrases, un délayage de lieux
communs sur la patrie, sur l’Académie française, sur les périodes
agitées, sur la résistance nécessaire, sur «la guerre déclarée aux
vérités les plus simples», etc. Que ce langage ecclésiastique est plat
et pauvre! comme il est servile vis-à-vis de toute dorure, de toute
richesse! que c’est bien une parole du «siècle», la parole d’une
douairière affligée par la tristesse des temps! et que c’est peu la
parole du disciple du Christ! Jamais je n’ai entendu à l’Église l’accent
de l’Evangile.
Et la cohue élégante arrive. Une jeune femme, devant moi, sert de point
de mire; de beaux messieurs, la bouche en cœur, se précipitent; on se
fait des sourires de loin, on s’approche, on se serre la main, on
papote, on rit, on se fait des confidences à l’oreille, puis voilà que
sonne l’élévation, et tout ce monde qui est depuis quelque temps bon
catholique, se courbe et s’aplatit devant le mystère divin; on sonne de
nouveau, ils se relèvent et le bavardage a repris de plus belle. Quel
bavardage! Je surprends des conversations politiques, des vues générales
sur le suffrage universel, sur les trucs et moyens propres à changer le
sens des suffrages: pensez donc que c’est la religion de ces gens-là qui
est compromise, leurs beaux chapeaux qui deviennent suspects, leurs
réunions aux pieds d’un évêque tout en or, à quoi l’on attente! Et quels
gens que tout cela! le regard mort, cet œil méprisant quand il s’abaisse
sur quelqu’un qu’ils ne connaissent pas: ce sont des gens qui n’ont pas
de frères, ces chrétiens ne connaissent que l’orgueil de caste: on n’est
pas de leur monde: on n’est pas digne de vivre. Ces femmes vous tiennent
pour quantité négligeable: je me trouve au milieu d’un groupe de femmes;
elles ne me connaissent pas: elles se parlent sous mon nez, elles me
pressent, elles me piétinent, elles m’éliminent; je me trouve reculé
sans l’avoir voulu; elles n’ont pas levé sur moi les yeux. Et des mots
de parade, des affectations, des protestations amicales qui ne sont pas
d’ailleurs toujours bien accueillies. J’ai vu une femme en couvrir une
autre de mots aimables et d’excuses pour n’avoir pas encore été la
féliciter (de quoi? je ne sais). Et l’autre n’a pas répondu; et la
flatteuse à qui l’on ne pardonne pas son retard, a dû se faufiler, s’en
aller, faire du moins des tentatives pour ne pas demeurer sous l’œil et
le souffle glacé de la rancunière, et elle n’a pas pu s’en aller; elle a
failli défoncer deux autres femmes, elle a été retenue là, dans une pâte
compacte, attrapée par celles qu’elle vient de bousculer, humiliée de sa
tentative de fuite, et tout de même sous l’œil de la première.
Sans date.
Pense-t-on à se demander quels rapports peuvent bien exister entre les
saints du calendrier et les noms généralement en usage? Et pourquoi
s’obstine-t-on à consacrer une portion si notable de nos almanachs à des
saints dont le nom n’est jamais seulement une fois prononcé par nous au
courant de la vie?
Il suffit de parcourir la liste: qui est-ce qui s’appelle Athanase,
Mamert, Servais, Pacôme, Ildebert, Lié, Avit, Aubierge, Gualbert, Abdon,
Mammès, Maurille, Andoche, Probe, Frumence, Philogone?
Sans date.
Faguet croit que le Français naît avec un instinct de guerre civile;
tout jeune Français est élevé dans l’idée qu’il doit détester une
catégorie d’individus. «Il est de corps actif et d’esprit
paresseux.»--«Il sent le besoin d’agir et il n’aime pas à se donner
beaucoup de peine pour trouver un motif d’agir.»
Les philosophes du <small>XVIII</small>ᵉ siècle ont cru que les religions étaient la
cause des guerres dites de religion; mais, les religions abattues, on
s’est battu pour d’autres idées. «Le Français est irréligieux ou peu
religieux, d’abord en raison d’une de ses qualités, et c’est à savoir
parce qu’il a l’esprit clair et le goût de la clarté.»
Faguet rappelle le mot de Hegel: «Il faut comprendre l’inintelligible.
Eh, oui, il faut le comprendre comme inintelligible.» Les Français ont
fait un principe de ceci: que ce qui est vrai, c’est ce qui est clair.
C’est l’enseignement cartésien; mais il n’est pas rigoureusement exact.
«C’est vraiment un devoir pour l’homme cultivé, dit Faguet, de chercher
le point où précisément l’évidence cesse, et le point où la probabilité
cesse et où l’hypothèse commence à être non pas rationnelle, mais tout
imaginative.» «Le Français fait du _bon sens_ un cas énorme; le bon sens
est précisément cette demi-clarté dont se contente le Français en
l’appelant évidence.»--«Le trop grand goût de clarté, c’est ce qu’on a
appelé le «simplisme». Ce qui n’est pas simple n’est pas vrai: axiome
français. Or, rien n’est simple excepté le superficiel. Les Français ont
une tendance à repousser les métaphysiques et les religions, qui n’est
qu’une forme de leur horreur de creuser les questions.»
Un autre caractère du Français, qui s’oppose à ce qu’il soit religieux,
c’est sa vanité. Tout Français est vain. La vanité est individuelle;
l’orgueil est collectif. L’orgueil peut s’accommoder de la religion, car
on s’enorgueillit d’appartenir à une glorieuse collectivité, la vanité
répugne à être enrégimentée.
Le Français est, de plus, anti-traditionaliste. La tradition, c’est les
vieilleries. Il méprise les vieilleries; il ne peut pas être
respectueux.
Sans date.
Il y a des noms qui me ravissent. Parmi ceux de l’ancienne noblesse
française, combien ont une euphonie délicieuse! Je vois une femme un peu
grasse, avec des bras jolis, des fossettes, une gorge admirable et
quelles hanches, quand je lis, sans aucun détail qui m’éclaire sur ce
qu’elle a pu être: «la comtesse de Polastron».
Sans date.
Taine me fait sentir admirablement que le défaut si sensible pour nous
dans Racine, son humanité transformée ou déformée, si différente par
exemple de celle d’Euripide, c’est une humanité sujette du Roi,
monarchisée au suprême degré.
Le sentiment des convenances aristocratiques y remplace partout le
sentiment personnel et humain. Il subsiste dans le monde aristocratique
d’aujourd’hui quelque chose de ces conventions si bien implantées,
qu’elles forment une seconde nature qui étouffe la nature humaine et
rend par exemple faciles l’accomplissement de grands sacrifices, tel
celui de la vie (Iphigénie de Racine si prompte au sacrifice,--celle
d’Euripide si tendrement murmurante--sentiments du devoir dans certaine
haute société, etc.).
Sans date.
On ne s’aperçoit pas que la liberté des mœurs que l’on s’efforce
d’atteindre, et, dit-on, en faveur de la femme, aura infailliblement
pour conséquence de placer la femme dans la condition d’un animal
domestique, dont on use, qu’on échange sans autre considération que
l’avantage qu’on en retire. Le prestige, la royauté de la femme, c’est
le christianisme qui les a faits, ils disparaîtront avec lui.
Sans date.
Quelle est donc la vertu singulière de l’angoisse chrétienne, pour
qu’elle communique à tous les grands esprits qui en sont touchés je ne
sais quelle beauté et quelle magnanimité d’âme, ou quelle passion enfin,
que n’ont pas tout de même un Socrate, un Montaigne, un Gœthe?