J’ai remarqué, les rares fois où je me suis trouvé avec des humoristes
ou des hommes de théâtre léger, que ces messieurs, qui ne pensent pas
qu’on puisse causer sans dire des choses piquantes, ne font jamais que
_citer_ des fantaisies d’autrui. Rarement ils ont le mot qui jaillit.
J’ai vu plusieurs séances où Alphonse Alais, qui n’était pas là, faisait
tous les frais. On connaît par cœur toutes ses farces; on les récite; et
ces messieurs, qui tous les connaissent, y semblent prendre un plaisir
toujours nouveau. Moi, qu’elles n’amusent point pour la plupart, je me
demande si vraiment ces messieurs jamais s’amusent. Des hommes de
théâtre ne prennent peut-être de plaisir qu’aux choses qu’ils pensent
qu’elles doivent porter sur un public; ils se créent ainsi une sorte de
sensibilité à part, extériorisée pour ainsi dire; ils ont pris
l’habitude de sentir par un groupe: le public. Cette vision constante du
public est une hantise chez eux: ce groupe de gens réunis et ayant payé
leur place est bien leur maître; ils en sont les bouffons salariés, mais
flatteurs, et ils ne prennent point les libertés du bouffon du roi.
Tristan Bernard a plus de force. Il vit continuellement devant un groupe
d’imbéciles affamés de petits mots; il en fabrique à la grosse, et il
leur en sert. Mais il est capable de mieux. On dirait qu’il goûte les
belles choses. S’il condescendait à ne pas _servir_, il serait peut-être
un maître. Mais on dirait qu’aussitôt que ce damné public vous a adopté,
vous êtes à lui. Il le sent si bien que tout l’y ramène. Il dit: «Un tel
est fort au _poker_; je lui disais: un tel, vous êtes plus fort que moi
au poker. Mais il y a quelqu’un plus fort que nous.--Qui donc?--C’est le
Jeu.» Ce petit dialogue fait bon effet, encore que je croie bien qu’il
soit chargé à blanc. Peu importe; là-dessus, Tristan B. s’embarque et
dit: «Au théâtre, de même, quelqu’un est plus fort que nous: c’est le
public.» Il entend bien dire que le public contient, dans son réservoir
d’inconscience, toutes les conditions et toutes les possibilités
scéniques; du moins j’imagine qu’il pense ainsi. Mais encore cela est-il
feu de poudre, car le génie d’un auteur s’impose à un public hostile,
car tout le possible est dans le génie d’un homme, non dans la foule; à
peine le certain sens humain de celle-ci sert-il à retenir ou à ramener
à de justes proportions les écarts parfois fougueux du génie. Tristan
Bernard comme la plupart des petits auteurs ont la conception
_démocratique_ de l’œuvre d’art. En définitive, qu’est-ce que le public,
en général? Un serviteur, comme ceux.
Sans date (1905?).
Je supplie Dieu de me faire mourir d’un seul coup, afin qu’aux approches
de la fin je ne sois pas torturé par des désirs tels que j’en ai eu
toute ma vie et qui ne m’ont pas rendu fou, uniquement parce que j’avais
l’espoir de les réaliser un jour.
J’ai un de ces désirs, ce soir d’été, dans Paris: c’est de me trouver
dans une maison de campagne où l’on possède une belle vue sur des
massifs d’églantiers en fleurs, d’abord, et puis sur des pelouses bien
larges, bien longues, où une allée serpente et coupe un ruisseau, et que
tachent en deux ou trois endroits de gros bouquets de peupliers, de
saules et d’érables. Qu’au delà, un petit coteau aille se perdre le plus
loin possible... Mais ce que je désirerais surtout dans ce décor, c’est
que les voix que l’on entend, dans le soir tombant, au pied de la
maison, à l’intérieur, ou bien de l’autre côté d’un mur, me fassent
elles aussi l’effet d’être perdues dans l’immense espace du ciel calme
et dans la solitude des champs. Le charme vraiment exquis, c’est le
départ tranquille ou bien la fuite éperdue des choses vers un lointain
indéterminé.
1905.
La religion, c’est, sous une forme grossière, l’affirmation de
_l’esprit_. Quand je pense, tous les jours, qu’il y a un monde
spirituel, une vie intérieure, au prix desquels la vie physique et tous
ses avantages et progrès matériels ne sont rien, je me range du côté des
esprits religieux.
1905.
Il y a quelque chose d’indécent à parler politique de nos jours: on se
rue sur ce sujet avec tant de frénésie qu’on dirait qu’on satisfait ses
instincts les plus bas.
Il ne faut pas laisser causer politique, à dîner, ou dans un salon,
quand les femmes s’en mêlent. On comprend, à les voir, le rôle qu’elles
jouent dans les Révolutions.
1905.
J’ai dit, l’autre soir, chez Victor Margueritte, qu’un de mes sujets
d’aversion pour nos démocrates actuels est qu’ils ont entrepris
d’anéantir le rôle de l’_Honneur_ dans nos mœurs, dans notre moralité,
dans notre intelligence. Il ne dit pas non; il dit: «Je vous assure
qu’il y a grand mouvement dans les esprits, non seulement en France...
--Ah, si ce n’est pas qu’en France, le malheur est moins grand, puisque
nous nous affaiblirons en chœur; mais cependant...»
Leur recours est de toujours s’appuyer sur un mouvement concomitant dans
les différents États. Mais il n’apparaît pas si clairement. Quand on
leur parle du réveil des nationalités, ils vous répondent par le progrès
du socialisme; et on dirait que le _socialisme_ est un terme qui est
compris exactement dans le même sens à Berlin, à Vienne, à Rome et à
Paris. En attendant, Kautzky renie complètement Jaurès en son apologie
de la délation. L’entente n’est pas nette.
La vérité est qu’il y a deux mondes, l’un ancien, formé par le
catholicisme et aussi par la culture des lettres et de l’histoire, pour
lequel la conception du monde est éclairée par une idée morale. L’autre
est constitué par un peuple qui, d’abord et avant tout, veut vivre, mais
à qui on a promis la jouissance matérielle, et par une portion de
société adonnée à la jouissance immédiate de la vie.
L’un semble vieux; l’autre jeune. L’un est moins avide de vivre, parce
qu’il a vécu, par ses pères, par ses souvenirs, par sa culture, et parce
que peut-être aussi, pour lui, la vie n’est-elle pas qu’un
assouvissement de passions, mais bien plutôt une contrainte, la vision
constante d’un sacrifice nécessaire. L’autre ignore la contrainte, et la
jouissance matérielle a l’attrait de l’orgie. Aucune idée ne le bride.
Des trois freins qui ont donné sa forme, sa conscience, son âme et sa
viabilité même au vieux monde, Dieu est rayé, la patrie est rayée, la
famille est rayée: l’individu reste seul pourvu de ses instincts,
auxquels il faut joindre la haine qu’on lui prêche chaque jour contre le
monde adverse présenté comme l’ennemi.
Le rôle de ceux qui ont participé par leur naissance et leur éducation
aux avantages qu’offrait le vieux monde serait 1º de déterminer
nettement ce qu’ils considèrent comme des avantages essentiels à la
vie--et, par exemple, non pas ce qui contribue à rendre la vie plus
aisée ou plus voluptueuse, mais ce qui contribue à la rendre _durable_,
à la perpétuer dans l’avenir; et 2º de les enseigner au monde nouveau.
Au lieu de cela, ceux qui se mêlent au monde nouveau et l’embrassent
avec débordement d’amour, ont tout l’aveuglement des amoureux: ils
admirent ce jeune inexpérimenté tel qu’il est, le complimentent de son
ignorance, l’encouragent en ses témérités ou ses inconséquences. Et par
exemple, un monde ne saurait vivre sans une certaine contrainte: ils
brisent toutes celles qui le pourraient retenir. Si Dieu n’est plus
possible--ce qui n’est pas démontré--il fallait garder comme un fétiche
le culte de la patrie qui enchante l’héroïsme, et qui, une fois
développé dans le cœur, met l’homme en l’état de _désintéressement_, en
une certaine aptitude à se sacrifier en faveur de quelque chose qu’il ne
voit pas, qu’il ne touche pas du doigt. L’homme préparé à se sacrifier
pour son pays, se sacrifiera pour le corps auquel il appartient, pour sa
famille, pour l’honneur de son nom. L’homme qui ignore l’état de
désintéressement ne fera qu’un lâche. Sa peau est le seul bien; il n’est
propre à défendre qu’elle.
Ils nient le patriotisme, comme trop étroit, et ils vous disent: le
patriotisme national sera remplacé par le patriotisme européen. Oui, et
peu à peu, cette évolution se produira, mais à la condition que le
patriotisme national ne mente pas, ne disparaisse pas du cœur des
nationaux. Le jour d’un péril oriental ou américain, vous n’improviserez
pas le désir de défendre l’Europe à des hommes qui auront renoncé depuis
beau temps à défendre leur sol national. Le patriotisme national est
bien le développement du patriotisme régional ou provincial, mais parce
que le patriotisme régional ou provincial n’a jamais cessé d’être
vivace. (Ex. le patriotisme français du Lorrain.)
Le patriotisme--que l’on appuie non pas sur un concept moral gratuit,
mais sur une nécessité d’ordre physique, vital--me semble devoir être le
pivot, et le seul possible, de la vie morale des hommes.
* * * * *
C’est l’esprit de corps le plus étendu que l’on puisse raisonnablement
imaginer; et sans esprit de corps, pas d’honneur.
* * * * *
Quinton admirait l’autre soir les députés du «bloc» d’être capables de
voter contre leur conscience pour sauver leur parti. Je crois cette
opinion très dangereuse, surtout aujourd’hui que tout se passe
publiquement. Comme moyen de gouvernement, c’est admissible, à la
condition que cela demeure occulte--encore trouvé-je ceci odieux--mais
c’est aujourd’hui démoraliser les individus. L’électeur ne discerne pas
une morale de gouvernement et une morale individuelle: l’exemple donné
en haut lieu est servilement imité.
* * * * *
Je m’aperçois que je passe une partie de ma vie en compagnie de gens
devant lesquels je n’oserais pas parler d’honneur, parce qu’ils me
traiteraient de pauvre garçon. Ils ne sentent point cela qui
bouillonne en moi, qui est ma suprême ressource et la source même
de mon activité.--Car pourquoi donc est-ce que je fais de la
littérature?--Qu’aiment-ils? Vivre. Mais ils vivraient partout; ils ne
défendraient point leur sol; ils ne se sentent point faire partie d’un
grand concert qui joue une certaine musique et point telle autre. Ils se
feraient à toutes les musiques. Il n’y a rien pour quoi ils se
renonceraient eux-mêmes. Or, c’est cela qui me semble le faîte de la
volupté: souffrir pour quelque chose qui est bien moi-même, mais agrandi
ou magnifié: honneur, œuvre, patrie.