J’ai vu Combourg. C’est un vieux château fort, en fort bon état et
entouré d’un parc magnifique, immense, aéré. Les tours ne sont pas si
élégantes que celles de Langeais par exemple; mais elles ont assez bel
air. De l’autre côté on a vue sur un étang plus large que la masse du
château, et au delà sur le pays alentour qui, sans être beau ni surtout
varié, est tout verdoyant et agréable par l’étendue qu’on embrasse. Que
de descriptions ai-je lues de Combourg! Il est de bon ton, quand on a
fait ce voyage, de prendre la plume du Vicomte lui-même pour décrire la
sombre mélancolie du séjour, la tristesse morne de l’étang fangeux, le
cri des corneilles, etc., etc. Sans doute un château fort en soi n’est
pas gai; mais je n’ai rien vu là de spécialement lugubre, et bien des
braves gens durent y vivre sans y contracter la noire humeur et
l’indéracinable chagrin de Chateaubriand. Je comprends qu’il y ait pris
des idées hautaines; quelqu’un élevé sur ces sommets, à moins qu’il ne
soit myope ou borné, ne saurait y contracter une manière de penser terre
à terre. Quelles rêveries, de là-haut, pour un jeune homme enclin à
méditer, et des pensées d’ambition aussi peut-être, et une certaine
impression de la monotonie du monde en face de ce paysage uniforme!
L’intérieur est saccagé par la famille, dénuée de goût à l’excès. Un
chat en faïence, un peu grotesque, trône sur l’écritoire du grand homme;
la grande salle où il frissonna avec Lucie, a été coupée en deux et
peinte par des goujats.
1904.
La véritable indépendance de l’esprit n’est pas ce qu’on la croit. On la
croit violente et disposée à tout briser; elle est bien plutôt patiente
et elle produit peu d’éclats. L’indépendant de nos jours se croit tenu à
_s’isoler_, dans son opinion; pour cela il _se crée_ une opinion
originale, qui tranche sur toutes les autres, et aussitôt il en devient
l’_esclave_.