Nous sommes partis hier de Deauville en auto, déjeuné à Vire; arrivés
vers sept heures au Mont Saint-Michel. Belle vue lointaine du Mont
Saint-Michel quand on sort d’Avranches par la route en lacets: tout à
coup, à un tournant, le Mont apparaît, à dix kilomètres, au milieu des
sables et au delà d’un paysage verdoyant.
Le matin, au Mont, j’ai été seul deux heures; je me suis promené sur les
remparts et dans les ruelles; j’ai causé avec une vieille bonne femme
qui sortait d’un pas de tortue, d’un petit jardinet, pour se mettre au
soleil. Elle me dit qu’elle avait quatre-vingt-huit ans, qu’elle était
veuve, n’avait jamais quitté le Mont, et qu’elle ne pouvait pas
réchauffer ses pauvres jambes. Je lui demande si cela la distrait de
voir à présent tant de monde.--On a logé dans la saison, chez la seule
Mᵐᵉ Poulard aîné, plus de 3.000 automobiles.--Elle ne s’en émerveille
point; elle dit avoir vu du monde de tout temps. C’est comme prison que
le Mont Saint-Michel a eu pour elle surtout un sens.--«J’ai connu là,
dit-elle, des femmes détenues, des enfants; j’ai connu des prisonniers
politiques; j’ai connu des républicains, j’ai connu des royalistes; ça a
toujours été un peu la même chose. Aujourd’hui c’est les automobilistes
qui viennent le plus à ce qu’on dit...» Je lui demande ce qui
l’intéresse le plus dans tout cela. Elle dit: «C’est mes jambes qui ne
veulent plus me soutenir et qui me font tant souffrir.»