5 mai 1904.

Je suis allé voir Rebell qui est au plus bas de la détresse. Il est

épuisé par une maladie d’intestins qui l’a réduit à la peau et aux os;

il a un épanchement de synovie compliqué de rhumatismes, qui le fait

souffrir, le prive de sommeil, et l’empêche de faire un pas. Il a reçu

une assignation de vente de son mobilier pour demain; il est poursuivi

par son libraire à qui il doit de l’argent. Je lui remets ce que je

puis; mais comme la chose se répète depuis plus d’un an, cela en

pourrait devenir une habitude et j’ai pris le parti de le lui dire. Il

comprend bien. J’ose lui donner le conseil de ne pas conserver le lourd

loyer qu’il a. Sans ressources, peut-on demeurer dans un appartement de

près de deux mille francs? Il comprend bien. Il ferait mieux, me dit-il,

de prendre un appartement à Versailles.

--Parfait, voulez-vous que je vous en cherche un?

--Oui, j’aimerais assez quelque chose ayant vue sur le parc.

--Fichtre!

--Ou bien une petite maison à la campagne... L’inconvénient, c’est mes

livres. Ne pourrais-je pas, si je m’en vais, louer à Montmartre un grand

atelier où les déposer?»

Ainsi, réduit à la dernière extrémité, il envisage comme suprême recul

une maison de campagne, une vue sur le parc de Versailles et, en plus,

un atelier à Montmartre, total, deux loyers au lieu d’un. Je l’ai engagé

à rester tranquille. Il ira en référé; il obtiendra de son propriétaire

deux mois de sursis.--Et après? Après? Mais il sera guéri d’ici là, il

touchera ceci et cela, il sera tiré d’embarras, il n’en doute pas. En

l’écoutant je retrouve le Prosper Quinqueton d’une nouvelle que j’ai

écrite ces mois derniers. Je n’avais jamais entendu les réponses que

fait Prosper Quinqueton à l’ami qui est venu le secourir; je les ai

entendues aujourd’hui.

Je suis allé à cinq heures au jardin du Luxembourg. Je provoque peu à

peu la nostalgie dont j’ai besoin pour écrire mon roman sur cet

endroit[O]. J’ai besoin d’éprouver la nostalgie des lieux que je veux

faire vivre. Il faut les avoir quittés. J’ai regardé en passant les

trois petites fenêtres de l’appartement que j’ai habité, rue de la

Harpe. Passer dans le sillon que ma vie a creusé, est pour moi une

volupté triste et exquise, une émotion d’une qualité incomparable.

Feuilles tombées · 第 22 / 33 题