Je suis allé voir Rebell qui est au plus bas de la détresse. Il est
épuisé par une maladie d’intestins qui l’a réduit à la peau et aux os;
il a un épanchement de synovie compliqué de rhumatismes, qui le fait
souffrir, le prive de sommeil, et l’empêche de faire un pas. Il a reçu
une assignation de vente de son mobilier pour demain; il est poursuivi
par son libraire à qui il doit de l’argent. Je lui remets ce que je
puis; mais comme la chose se répète depuis plus d’un an, cela en
pourrait devenir une habitude et j’ai pris le parti de le lui dire. Il
comprend bien. J’ose lui donner le conseil de ne pas conserver le lourd
loyer qu’il a. Sans ressources, peut-on demeurer dans un appartement de
près de deux mille francs? Il comprend bien. Il ferait mieux, me dit-il,
de prendre un appartement à Versailles.
--Parfait, voulez-vous que je vous en cherche un?
--Oui, j’aimerais assez quelque chose ayant vue sur le parc.
--Fichtre!
--Ou bien une petite maison à la campagne... L’inconvénient, c’est mes
livres. Ne pourrais-je pas, si je m’en vais, louer à Montmartre un grand
atelier où les déposer?»
Ainsi, réduit à la dernière extrémité, il envisage comme suprême recul
une maison de campagne, une vue sur le parc de Versailles et, en plus,
un atelier à Montmartre, total, deux loyers au lieu d’un. Je l’ai engagé
à rester tranquille. Il ira en référé; il obtiendra de son propriétaire
deux mois de sursis.--Et après? Après? Mais il sera guéri d’ici là, il
touchera ceci et cela, il sera tiré d’embarras, il n’en doute pas. En
l’écoutant je retrouve le Prosper Quinqueton d’une nouvelle que j’ai
écrite ces mois derniers. Je n’avais jamais entendu les réponses que
fait Prosper Quinqueton à l’ami qui est venu le secourir; je les ai
entendues aujourd’hui.
Je suis allé à cinq heures au jardin du Luxembourg. Je provoque peu à
peu la nostalgie dont j’ai besoin pour écrire mon roman sur cet
endroit[O]. J’ai besoin d’éprouver la nostalgie des lieux que je veux
faire vivre. Il faut les avoir quittés. J’ai regardé en passant les
trois petites fenêtres de l’appartement que j’ai habité, rue de la
Harpe. Passer dans le sillon que ma vie a creusé, est pour moi une
volupté triste et exquise, une émotion d’une qualité incomparable.