Matinée superbe; soleil, chaleur, pas de vent. Nous allons visiter
Villeneuve-lès-Avignon par un petit omnibus antédiluvien, qui manque
trois fois de nous verser dans la boue épaisse de dix centimètres qu’a
formée la pluie diluvienne de la nuit. Nous pataugeons dans un village
sordide niché dans les ruines d’une abbaye de chartreux. Puis visite du
Musée, sans importance, conduits par une bonne religieuse épanouie et de
bonne humeur; joli coup d’œil sur un jardinet de couvent planté
d’arbres, avec des fleurs en pots. L’après-midi, nous décidons d’aller
voir la fontaine de Vaucluse et les Baux que nous n’avons pu voir hier.
Vaucluse: déjeuner sous une tonnelle fraîche d’où l’on voit une grande
roue de moulin, velue de mousse, qui tourne en versant à mesure des
boîtes remplies d’eau sur un mur de mousse. Nous mangeons de ces truites
qu’appréciait Pétrarque et qui, avec l’ombre, forment le blason de la
ville; on a pris les truites devant nous, dans un vivier, sous l’œil
d’une hôtesse assez gentille et jolie brune.
Après déjeuner nous allons à la Source de la Sorgue; on prend un petit
chemin sur la rive droite de la rivière, en vue des ruines fort belles
du château de Cavaillon. Ce ne sont d’abord que guinguettes et petites
baraques où se vendent des cartes postales et souvenirs de Vaucluse, des
usines de lamentable aspect et qui semblent ruiner complètement le
paysage; les rochers sont couverts littéralement d’inscriptions, peints,
à coups de pinceau trempé dans une sorte de cirage liquide; c’est
désolant et l’on voudrait retourner pour ne pas assister plus longtemps
à la profanation d’un lieu si riche de souvenirs. Mais tout à coup
cessent les guinguettes, les baraques et les rochers à portée de la
main; le cirque s’élargit et l’on se trouve en présence de rocs taillés
à pic sur deux cents mètres de hauteur; un grand trou sombre à la base,
des plantes d’eau couchées sur des roches, pas d’eau, mais le plus
grandiose paysage. En se retournant, un autre cirque lointain de deux
kilomètres, irisé de gradins naturels formés par des bandes de
végétation parallèles. Le château de Cavaillon sur la gauche, semblable
au rocher; des dents de roc perpendiculaires; et l’énormité du rocher
de deux cents mètres à pic, au-dessus de votre tête. C’est très grand,
très beau. Je ne regrette pas que la source n’ait point bouillonné, car
sa vue est assurément moins belle que celle du paysage.
Une femme jeune est montée par le sentier, pendant que j’étais là; elle
était jolie, elle avait des yeux noirs splendides, et la gravité, cette
rare gravité amoureuse et hautaine dont l’on doit être imprégné quand on
sent la poésie de Pétrarque. De tels yeux, une telle beauté, un tel
caractère, je ne les ai pas rencontrés trois fois dans ma vie; il est
vraiment curieux qu’ils me soient apparus à cet endroit, à l’heure même
où je pensais aux énigmatiques amours de Pétrarque et de Laure, dont
l’expression poétique fut à coup sûr empreinte de cette religieuse
gravité qui fut toujours l’accompagnement chez moi de la passion
amoureuse. Qui était cette femme? Elle avait un petit enfant; son mari
l’accompagnait; ils semblaient de petite bourgeoisie; elle était
nerveuse, car elle ne put approcher du gouffre, et elle cria: «Prends
garde au petit enfant!» avec l’accent du pays. Elle ne regardait rien;
elle était certainement insensible aux choses de la nature qui
l’environnaient; elle était sensible aux regards d’un étranger qui la
regardait avec admiration. Ce devait être une femme très ordinaire qui
eût été très capable d’inspirer un grand amour, en un pareil moment, à
un poète. Que fut Laure?
Cet endroit, cette apparition étonnante et si convenable à l’heure, au
lieu et à mon âme, m’ont rempli de trouble. C’est là que Pétrarque s’est
recueilli, là seulement qu’il a pu écrire, là peut-être qu’il a surtout
aimé, à la manière dont il aima, un peu loin de l’objet aimé.