20 avril 1904.

Matinée superbe; soleil, chaleur, pas de vent. Nous allons visiter

Villeneuve-lès-Avignon par un petit omnibus antédiluvien, qui manque

trois fois de nous verser dans la boue épaisse de dix centimètres qu’a

formée la pluie diluvienne de la nuit. Nous pataugeons dans un village

sordide niché dans les ruines d’une abbaye de chartreux. Puis visite du

Musée, sans importance, conduits par une bonne religieuse épanouie et de

bonne humeur; joli coup d’œil sur un jardinet de couvent planté

d’arbres, avec des fleurs en pots. L’après-midi, nous décidons d’aller

voir la fontaine de Vaucluse et les Baux que nous n’avons pu voir hier.

Vaucluse: déjeuner sous une tonnelle fraîche d’où l’on voit une grande

roue de moulin, velue de mousse, qui tourne en versant à mesure des

boîtes remplies d’eau sur un mur de mousse. Nous mangeons de ces truites

qu’appréciait Pétrarque et qui, avec l’ombre, forment le blason de la

ville; on a pris les truites devant nous, dans un vivier, sous l’œil

d’une hôtesse assez gentille et jolie brune.

Après déjeuner nous allons à la Source de la Sorgue; on prend un petit

chemin sur la rive droite de la rivière, en vue des ruines fort belles

du château de Cavaillon. Ce ne sont d’abord que guinguettes et petites

baraques où se vendent des cartes postales et souvenirs de Vaucluse, des

usines de lamentable aspect et qui semblent ruiner complètement le

paysage; les rochers sont couverts littéralement d’inscriptions, peints,

à coups de pinceau trempé dans une sorte de cirage liquide; c’est

désolant et l’on voudrait retourner pour ne pas assister plus longtemps

à la profanation d’un lieu si riche de souvenirs. Mais tout à coup

cessent les guinguettes, les baraques et les rochers à portée de la

main; le cirque s’élargit et l’on se trouve en présence de rocs taillés

à pic sur deux cents mètres de hauteur; un grand trou sombre à la base,

des plantes d’eau couchées sur des roches, pas d’eau, mais le plus

grandiose paysage. En se retournant, un autre cirque lointain de deux

kilomètres, irisé de gradins naturels formés par des bandes de

végétation parallèles. Le château de Cavaillon sur la gauche, semblable

au rocher; des dents de roc perpendiculaires; et l’énormité du rocher

de deux cents mètres à pic, au-dessus de votre tête. C’est très grand,

très beau. Je ne regrette pas que la source n’ait point bouillonné, car

sa vue est assurément moins belle que celle du paysage.

Une femme jeune est montée par le sentier, pendant que j’étais là; elle

était jolie, elle avait des yeux noirs splendides, et la gravité, cette

rare gravité amoureuse et hautaine dont l’on doit être imprégné quand on

sent la poésie de Pétrarque. De tels yeux, une telle beauté, un tel

caractère, je ne les ai pas rencontrés trois fois dans ma vie; il est

vraiment curieux qu’ils me soient apparus à cet endroit, à l’heure même

où je pensais aux énigmatiques amours de Pétrarque et de Laure, dont

l’expression poétique fut à coup sûr empreinte de cette religieuse

gravité qui fut toujours l’accompagnement chez moi de la passion

amoureuse. Qui était cette femme? Elle avait un petit enfant; son mari

l’accompagnait; ils semblaient de petite bourgeoisie; elle était

nerveuse, car elle ne put approcher du gouffre, et elle cria: «Prends

garde au petit enfant!» avec l’accent du pays. Elle ne regardait rien;

elle était certainement insensible aux choses de la nature qui

l’environnaient; elle était sensible aux regards d’un étranger qui la

regardait avec admiration. Ce devait être une femme très ordinaire qui

eût été très capable d’inspirer un grand amour, en un pareil moment, à

un poète. Que fut Laure?

Cet endroit, cette apparition étonnante et si convenable à l’heure, au

lieu et à mon âme, m’ont rempli de trouble. C’est là que Pétrarque s’est

recueilli, là seulement qu’il a pu écrire, là peut-être qu’il a surtout

aimé, à la manière dont il aima, un peu loin de l’objet aimé.

Feuilles tombées · 第 21 / 33 题