Banquet Edmund Gosse, chez Durand.--J’ai été invité à ce dîner par
Edmund Gosse lui-même qui m’a fait un excellent article dans la _Daily
Chronicle_. Je lui ai été présenté hier soir chez Édouard Rod, et il m’a
fait un accueil charmant; je sens qu’il aime beaucoup mes livres.
Chez Durand, réunion un peu hétéroclite, bariolage amusant. Faguet
préside, il a à sa gauche un éditeur anglais, à sa droite M. Gosse qui
lui-même est assis à un mètre environ de Rodin. Il y a quatre personnes
à cette table d’honneur immense. Puis on s’installe comme on peut. Nous
sommes 37. Barrès est assis entre Marcel Prévost et un M. Gillet, gendre
de Doumic. Barrès a un peu vieilli, quoiqu’il garde de loin l’aspect
jeune qui semble faire partie de son attitude. Il a dans la chair des
bouffissures, comme des parties meurtries de fruit trop tâté aux doigts.
Il a une belle tête délicate qui aurait servi à un jeu de boules
d’hommes politiques. Les yeux sont particulièrement fatigués; mais il
conserve le cheveu noir intact. Il mange peu, il se tient à table les
deux mains dans les poches du pantalon, fort dédaigneux des mots et des
gens. Pendant que Faguet parle, Barrès a sorti une main du gousset et
prend devant lui chacun des cinq verres demeurés pleins de vins
différents; il les respire et les repose successivement devant lui sans
y toucher, puis finit par boire un verre d’eau. En arrivant, sa
première parole avait été, s’adressant à Rod: «A quelle heure est-ce que
ce sera terminé?»
Discours de Faguet, avec des minauderies non point sottes, mais qui
semblent un peu d’emprunt, comme les facéties dont il égaie ses articles
du _Gaulois_. Le discours de Gosse a été admirable, quelque chose
d’inattendu, d’unique. Une saveur de simplicité, de bonhomie, d’esprit
naturel qui sent le Montaigne et en général l’homme du <small>XVI</small>ᵉ siècle.
Uzanne, qui dîne à côté de moi, dit que c’est l’humour anglais; mais
peut-être faut-il remarquer que M. Gosse est d’origine française,
expulsé par la Révocation de l’Édit de Nantes, et il semble être un
bonhomme de ce temps-là qui reparaîtrait tout à coup chez nous, intact.
Faguet, après le dîner, a déboutonné son gilet, la patte de sa chemise
est sortie; il cause, cause, s’emballe; sa voix de tête siffle comme la
flûte, et il est obligé de prendre un point d’appui contre la table du
salon où sont de nombreuses tasses de café qu’il renverse à plusieurs
reprises. Il confond Henri Bordeaux avec Marcel Prévost.
Doumic s’est fait présenter à moi par Rod; il me dit l’admiration qu’a
pour mes ouvrages son beau-frère Jean Veber.