29 mars 1904.

J’ai voulu voir _Monsieur Bergeret_ au théâtre (_Le Mannequin d’osier_).

On disait que Guitry y avait créé une figure inoubliable. Je n’ai pas

connu de soirée aussi vide. Quelle naïveté de penser que l’on puisse

porter sur la scène un ouvrage qui n’est qu’une causerie humoristique!

Il n’y a point de personnages chez Anatole France. Il y a un homme qui

cause agréablement à propos de tout, et il y a de temps en temps des

figures sans importance, et sans lien, bien entendu, avec une action

dramatique quelconque (puisqu’il n’y en a point) mais qui viennent

soutenir le dire du causeur principal en lui prêtant soit le secours de

leurs réflexions ingénieuses, soit le charme de leur physionomie

pittoresque. Le théâtre jette sur ces fantoches inviables une lumière

d’une crudité impitoyable et qui les boit, les anéantit, comme un rayon

de soleil une culture d’infiniment petits. C’est en vain qu’on a cherché

à mettre ce pauvre Bergeret debout. Ou il est inexistant (et c’est mon

opinion) ou il est un monstre d’imbécillité. On élimine du livre tout ce

qui en est l’élément intellectuel, à savoir les développements de

rhétorique subtile; et ce qui demeure est au-dessous de la conception du

plus plat vaudevilliste.

Nice, 10 avril 1904.

Promenade au château: aspect «dantesque» de l’allée montante du côté de

l’Est: oliviers, cyprès et bancs de granit d’une forme massive qui a

presque un style, petit cirque avec bancs de pierre: un décor de

Champs-Élysées pour personnages très graves et capables de goûter

l’aridité noble du paysage. Un ruisseau d’eau pure coule du haut de la

montagne cependant, mais sans enlever aux alentours l’aspect sec et

battu des vents. En haut, j’ai vu un moment un beau décor: un vieux

puits, un mur en ruine, un beau pin et un paon superbe. Un coup de canon

a retenti, c’est midi; des cris de paons ont retenti au loin, le paon

s’est dressé, a poussé trois grands cris et s’est mis à développer sa

queue magnifique. Ces paons saluant le milieu du jour dans ce décor de

poème m’ont touché.

Avril 1904.

Quelle sentimentalité niaise et antipathique pour nous que celle du

<small>XVIII</small>ᵉ siècle! Diderot, après la mort de son père, regrette qu’il n’ait

pas laissé de portrait, et il écrit à Mademoiselle Voland: «Si ses

infirmités lui eussent permis de venir à Paris, mon dessein était de le

faire représenter à son établi, dans ses habits d’ouvrier, la tête nue,

les yeux levés vers le ciel, et la main étendue sur le front de la

petite fille qu’il aurait bénie.»

Feuilles tombées · 第 19 / 33 题