Chez Bing, après-midi, voir la collection Gillot. Objets japonais.
Merveilleuses boîtes de médecine ou petites trousses en laque d’or.
Grandes boîtes écritoires avec paysages. Une superbe tête de femme ou
vierge diadémée qui rappelle par la majesté sereine le plus bel art
grec--avec quelque chose de plus: un recueillement douloureux un peu.
Des poteries, des faïences dont les formes et les couleurs dénoncent
l’imitation assez clandestine qu’en font nos modernes artistes. Tout
l’art nouveau est dans cet art libre japonais. J’admire profondément cet
art délicat et si intimement fondé sur la sensibilité et le sentiment de
l’équilibre. Point de symétrie, comme dans le décor grec, romain, roman,
gothique même ou de la Renaissance, mais un équilibre aux principes
insaisissables et dont on ne peut que constater l’heureux résultat. Un
arbre d’or jeté tout d’un côté d’une petite boîte et l’autre partie
vide, toute noire: et ça tient, c’est composé. C’est un équilibre
parfait. Leur sensibilité leur donne la divination du sens de la vie;
leurs animaux sont chauds; on les sent respirer. Et quelle imagination
appropriée--dans l’art tout est là--imagination purement pittoresque:
des libellules au travers d’un champ d’herbes à demi foulées; des filets
étendus sur des pieux; des motifs tirés des cristaux de neige, etc.
Quels peignes délicats et légers que nos modernes stylistes ont copiés
grossièrement! C’est l’art le plus près de nous, le plus touchant.
J’ai eu le plaisir de rencontrer au milieu de ces objets charmants cet
artiste charmant qu’est Henri de Régnier. Nous avons reparcouru
ensemble toutes ces merveilles. Je l’ai emmené au _Café de la Paix_.
Avons causé jusqu’à six heures. Une aimable politesse le fait acquiescer
à ce qu’on lui dit, de la voix, de la tête, et d’un geste à lui
particulier des deux bras qui viennent simultanément en avant comme
au-devant de votre opinion; et s’il fait des réserves, c’est avec
retenue, mais il est ferme pour ce à quoi il tient. On devine qu’il y a
un certain nombre de choses déterminées qu’il défendrait, mais il a une
complaisance naturelle. Il cite assez régulièrement quelque anecdote
narrée jadis par Mallarmé: c’est un culte fervent qu’il lui rend. Il a
un tout petit monocle cerclé d’écaille et fiché dans l’orbite gauche si
je ne me trompe, mais qui en tombe facilement. J’aime assez ses yeux qui
ne tiennent pas à être expressifs, mais qui ont de la finesse et de la
beauté. Il a une bouche et un menton singuliers: la bouche arquée en
masque tragique, le menton fort et démesurément allongé; l’ensemble en
est lourd et semble propre à prononcer ses périodes qui sont belles mais
jamais légères.
Le soir, été aux «Variétés» voir une revue de Gavault. Images amusantes
de Max Dearly en Delcassé, et en voyou parisien au parterre, en
chauffeur d’une automobile faite de caisses d’emballage. Max Dearly a un
physique, des mouvements, une mimique et une imagination très originaux
et extrêmement amusants.