10 octobre 1903.

Temps splendide.

Écrit, la matinée.

Jules Lemaître explique, timidement, ses opinions presque royalistes.

Sorti après-midi à pied. Agrément de l’avenue du Bois de Boulogne.

Lu _Maison de Poupée_. Toujours la même impression d’une chose

étrangère, et même ennemie, que j’ai sans cesse ressentie en voyant

jouer de l’Ibsen. Quelle nuit et quel ennui dans ces cervelles! Et comme

c’est mal fait! Eh! mon Dieu, si c’était seulement bien fait, on

comprendrait et on accepterait peut-être. Je ne vois pas d’opposition à

admettre qu’une jeune femme se révolte d’avoir toujours été traitée en

enfant, en poupée; à la rigueur qu’elle invoque ses droits à

l’affranchissement, «à se rendre compte de tout par elle-même», à juger

par elle-même de la valeur de la loi morale et de la religion! Mon Dieu,

ce sont là des sottises que nous lisons ou voyons tous les jours. Mais

encore faudrait-il que cela soit «la pièce», que cela fasse l’objet de

quelque développement, de quelque discussion! Cela vient à la fin, comme

des cheveux sur la soupe; on ne s’attend point à cela: nous avons perdu

notre temps durant trois actes à nous occuper d’une affaire de faux qui

n’a en réalité aucune importance, ni moralement, ni dramatiquement,

puisque ce faux, commis par Nora, est très excusable et puisqu’il est

presque aussitôt pardonné que connu. Il fallait être averti que Nora

n’avait que les apparences d’une femme étourdie, d’«un petit oiseau

chanteur,» or nous la croyons bien telle tout le temps, et pour ma part

je persiste à croire qu’elle est même un peu toquée, du commencement où

elle ment pour le plaisir, en faisant croire à Mᵐᵉ Linde qu’elle s’est

procuré de l’argent par la galanterie, jusqu’à la fin où elle abandonne

mari et enfant, du diable si je sais pourquoi!

Dimanche, 18 (octobre) 1903.

Pluie.

Sommes allés Concert Colonne. _Symphonie fantastique_ et _Neuvième

symphonie_, avec chœurs.

Ces concerts sont extrêmement fatigants. Cela commence à deux heures et

quart et finit à cinq heures et quart sans que l’on ait seulement cinq

minutes de répit. On a perdu complètement de vue le but de l’art qui est

de vous donner un plaisir élevé, mais un plaisir. Tout prend de nos

jours l’aspect «scientifique» et pédant. On ne va pas entendre de la

musique pour son agrément, mais pour se documenter, pour apprendre. On

devient très fort, et les compositeurs, entraînés par le mouvement,

n’accomplissent plus que des tours de force. Il en est de même pour tous

les arts: ce qui n’a point l’aspect scientifique est peu coté.

Dimanche, 6 décembre 1903.

Nous sommes allés en automobile faire visite aux M. à Saint-Cloud.

Paysage d’hiver charmant dans le bois de Boulogne. Que le tapis de

feuilles mortes est joli! C’est d’un cuivre violacé, d’une couleur très

rare, et le dessin des arbres est si vigoureux et si beau,

dépouillé.--Recherche du verger, dans la rue(?) de Buzenval à

Saint-Cloud. De loin, par-dessus les enclos, les vergers, on distingue

la maison simple, un peu anglaise, au toit rouge, bas, aux larges baies

vitrées, à l’absence presque prétentieuse de toute prétention.

L’intérieur est vraiment bien. Tout y est combiné pour un heureux effet

et un plaisir discret des yeux. Un beau Cottet, un délicieux La Touche.

Les maîtres de céans, hospitaliers et buveurs de thé, à l’anglaise, sont

des bêcheurs forcenés des confrères en littérature--parce que nous ne

parlons que littérature. Éreintement de P. A., éreintement de R. M.

fonde une revue.

Visite au retour chez Hennique. Il me parle de son ennui à lire des

monceaux de livres de jeunes, pour le prix Goncourt qui va être décerné

ces jours-ci. Je l’oblige à en lire un de plus, celui de Villetard. Il

ne devait pas y avoir de candidatures, mais il s’en produit, paraît-il,

notamment celle de M..., et d’une façon des plus impératives. Et il

arrivera qu’on donnera le prix à celui qui l’aura le plus audacieusement

demandé. C’est dans l’ordre. C’est du réalisme.

Je dis à Hennique que je ne puis pas admirer _Germinie Lacerteux_. Pour

moi, Germinie est une basse et inférieure réplique de _Madame Bovary_.

C’est le même sujet: l’enlisement progressif d’une femme. Seulement

Goncourt est parti de plus bas, et s’est enfoncé jusqu’à la limite de

l’ignoble. Après cela, Zola partira de là pour s’embourber dans

l’ordure, pour l’ordure. Seulement _Madame Bovary_ est en même temps

que l’histoire d’une femme qui s’enlise, la peinture accomplie d’un

monde, de caractères variés, animés, typiques et impérissables.

Seulement _Madame Bovary_ est un cas simple, ordinaire, général, qui n’a

pas été cherché, qui se présente au poète comme un coin de pays au

peintre. _Germinie_, on a été la prendre, pour ne pas faire comme tout

le monde, pour peindre quelque chose qui n’avait pas été peint. Et pour

ne pas faire comme tout le monde, on l’a faite monotonément sombre,

atroce, répugnante, outrageusement dégradée. C’est fait avec une

honorable conscience, un travail soutenu, sérieux, ennuyeux comme la

scie. Et il n’y a qu’un type, qu’une figure, mais on s’enorgueillit de

l’avoir _fouillée_. Elle ne valait pas tant d’honneur. C’est une œuvre

de parti pris, non une œuvre simple et spontanée, comme _Madame Bovary_.

Et remarque-t-on que _Madame Bovary_ est de 1857, et _Germinie_ de 1862?

On appelle Goncourt un initiateur (auj. même _le Soleil_ 6 décembre par

Léon Daudet).

Hennique préfère _Germinie_ à la _Bovary_. Voilà l’esprit académique, ou

sous-académique, qui fera louer sans cesse les fondateurs, Goncourt

comme Richelieu.

Feuilles tombées · 第 16 / 33 题